La voie Domitienne (Via Domitia) est une voie romaine construite à partir de 118 av. J.-C. pour relier l'Italie à la péninsule Ibérique en traversant la Gaule narbonnaise.
Dénomination La dénomination Via Domitia n'est attestée dans l'Antiquité que pour le tronçon entre le Rhône et les Pyrénées, même s'il est probable qu'entre le Rhône et la frontière de la Narbonnaise (vers , près de l'actuel lac de Serre-Ponçon), la voie était aussi appelée Via Domitia. On sait que la partie allant de Gap (Vapincum) à Suse (Segusium) à travers la province des Alpes cottiennes était appelée Via Cottia per Alpem.
Cet itinéraire entre l'Italie et l'Hispanie avait une variante importante par le littoral ; mais le passage par le col de Montgenèvre a longtemps été plus sûr et plus rapideGuy Barruol, « Le Pays de Forcalquier à l'époque romaine », dans le catalogue de l'exposition Archéologie au pays de Forcalquier : radioscopie d'un terroir rural, Mane (04300), Musée de Salagon, collection « Les Alpes de lumière » 103, 1990, 43 ., jusqu'à la construction sous le règne d'Auguste de la Via Julia Augusta (par Vintimille), prolongement vers la Narbonnaise de la Via Aurelia.
Histoire
Selon certaines légendes, la voie Domitienne reprendrait un itinéraire créé par Héraclès (Hercule), la voie Héracléenne..
Création de la voie Première route construite par les Romains en Gaule, elle est créée à la suite de la conquête, achevée vers -120, de sa partie sud-est, qui va devenir la province romaine de Gaule narbonnaise. La construction commence dès 118 av. J.-C. à l'instigation du proconsul Cneus Domitius Ahenobarbus, dont elle porte le nom.
Cette route doit assurer les communications avec Rome et permettre la circulation des troupes affectées à la nouvelle province. Il s'agit aussi de rendre cohérent le réseau des voies existantes, en reliant le réseau des voies italiennes partant de Rome à celles d'Hispanie, où les Romains sont implantés depuis plusieurs décennies.
Une ville à statut de colonie romaine (c'est-à-dire que ses citoyens sont citoyens romains de plein droitIl s'agit souvent à l'origine de vétérans de l'armée romaine, qui au bout de vingt ans de service militaire, ont droit à la citoyenneté romaine.) est créée sur son parcours, Narbo Martius (Narbonne), qui devient la ville la plus importante du sud de la Gaule.
Fonctions Elle est destinée en premier lieu à la circulation des légions et des représentants de la République puis de l'Empire (elle sera jalonnée par les relais de la poste impériale, le cursus publicus).
Mais elle est aussi rapidement empruntée par les marchands. La construction de cette voie est .
Tracé d'ensemble vignette|gauche|Voie Domitienne entre Apta Julia et les Alpes provençales.
vignette|Borne milliaire de Tavernoure dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Le tracé de la Via Domitia est connu assez précisément grâce à plusieurs sources : les gobelets de Vicarello, la table de Peutinger et l'itinéraire d'Antonin, mais aussi grâce à des traces archéologiques ou toponymiques. L'observation des cartes topographiques actuelles montre souvent le parcours qu'elle empruntait. Quelques routes actuelles suivent encore souvent le tracé de la Via Domitia (N85, N100, A9, etc.).
Elle franchit les Alpes au col de Montgenèvre (), suit la vallée de la Durance, longe le Luberon par le nord, franchit le Rhône à Beaucaire, passe par Nîmes (Nemausus) et suit la côte du golfe du Lion jusqu'à l'Espagne, en reliant sur son chemin les principales villes romaines (Ugernum/Beaucaire, Nemausus/Nîmes, Baeterrae/Béziers, Narbo/Narbonne, Ruscino). Elle donc le territoire de la cité grecque Marseille indépendante jusqu'en -48 (Massalia en grec, Massilia en latin).
Bornes milliaires et portes de villes vignette|Reproduction (1989) de la borne milliaire XX sur la Via Domitia, Caves, Aude, France. La voie était ponctuée de bornes milliaires, qui correspondent plus ou moins à nos actuels panneaux indicateurs, indiquant les distances entre la borne et les villes voisines. Sur le tracé de la Via Domitia ont été recensées plus de de ce type.
Quand la voie entre dans une ville, elle traverse généralement une enceinte par une porte ou un arc de triomphe, comme à Nîmes (porte d'Auguste) ou à Glanum (Saint-Rémy-de-Provence) (arc de triomphe).
Construction (techniques) Elle est construite de façon aussi rectiligne que possible sur des terrains solides.
Dans les villes qu'elle traverse, elle est pavée ou dallée, mais la plupart du temps, c'est un chemin de terre battue sur des couches stratifiées de gravier et de cailloutis..
Utilisation après la fin de l'Empire romain Au Moyen Âge, certains tronçons sont toujours utilisés et forment, en particulier entre Narbonne et le Roussillon, une partie de ce qui est alors appelé Strata francesa ou Caminum Gallicum, le Chemin françaisAntoine Sabarthès, Dictionnaire topographique du département de l'Aude comprenant les noms de lieu anciens et modernes, , CTHS, Paris, 1912..
Itinéraire alt=Carte de l'itinéraire de la via Domitia|vignette|400x400px|Itinéraire de la via Domitia.
La longueur totale est de .
De Suse à la limite de la Narbonnaise (Chorges) Venant d'Italie, précisément de Segusio/Suse, la Via Domitia franchit les Alpes au col de Montgenèvre, à plus de . C'est alors le passage le plus facile à travers les Alpes. Une petite agglomération y est présente : Druantium ou Summæ Alpes, avec un sanctuaire des sources de la Durance.
Brigantio/Briançon, carrefour géographique au cœur de trois vallées. On a trouvé dans cette ville des vestiges de thermes et d'un amphithéâtre.
La voie suivait ensuite probablement la rive droite de la Durance pour aboutir à la station de Rama/La Chapelle de Rame, site occupé jusqu'au Moyen Âge.
Eburodunum/Embrun. Il y a peu de vestiges de ce chef-lieu de la cité des Ebrodunenses (et chef-lieu de la province des Alpes maritimes romaines à partir du ).
De Chorges au Rhône (Tarascon) Caturigomagus/Chorges, à la frontière entre les Alpes Cottiennes et la Narbonnaise.
Jusqu'à Gap, la voie apparait bien sur les cartes IGN car elle correspond aux limites des communes actuelles.
Vapincum/Gap, ville modeste qui au (elle est alors entourée d'un rempart).
Alabons/Monêtier-Allemont qui est à l'époque une mutatio. Dans ce secteur, la voie est traditionnellement nommée « ancienne route de Provence ».
Segustero/Sisteron : cette ville (chef-lieu de la cité des Sogiontiques) était un nœud routier, avec des voies venant de Fréjus, Cimiez et Nice. Ce carrefour de routes était dû à la possibilité de franchir la Durance, rivière difficile à traverser partout ailleurs, en un point resserré de son cours (). C'est alors le seul pont sur la Durance avant le . La ville romaine correspond à l'actuelle vieille ville. La Via Domitia la traversait en son milieu (actuelles rue Droite et rue de la Saunerie). Elle reste ensuite sur la rive droite de la Durance.
vignette|Le pont romain du Buès.
La voie gagnait ensuite Val-Saint-Donat et Ganagobie. Aux pieds du plateau de Ganagobie, elle franchissaitt le Buès sur un pont en arc haut de , appelé pont romain de Lurs. Ce pont, plusieurs fois restauré, porte aujourd'hui la route montant à Lurs.
Alaunium/Notre-Dame-des-Anges : c'est la station la plus importante dans ce secteur de la voie, au milieu de la plaine de Lurs.
La voie passait ensuite au centre de la plaine de Mane. Au lieu-dit Tavernoure devait très probablement se trouver un relais (taberna). Au sud de Saint-Michel-l'Observatoire, elle franchisait le Reculon obliquement grâce à un gué encore visible aujourd'hui. Large de six mètres, il était étayé par un mur en moyen appareil couronné par 34 blocs en grand appareil et mesure de long. La voie franchissait ensuite le col des Granons, décrit par le géographe Strabon, qui aurait constitué la limite entre la cité dApta Julia (Apt) et le territoire des Voconces.
Catuiacia/Céreste, localité où l'on a retrouvé quelques vestiges de l'antique mutatio et les restes du pont qui franchissait le ruisseau de l'Aiguebelle, ouvrage magnifique de sur à deux arches en plein cintre de d'ouverture. Les deux culées et la pile centrale, conservées dans le lit du torrent, reposent sur une grande semelle de pierre, en gros blocs assemblés avec soin, capable de résister aux crues violentes de l'Aiguebelle. Guy Barruol, « Céreste », dans Philippe Autran, Guy Barruol et Jacqueline Ursch, D'une rive à l'autre : les ponts de Haute-Provence de l'Antiquité à nos jours, coll. « Les Alpes de lumière », , Forcalquier, 2006, 142 p. , . vignette|Pont Julien.
Apta Julia/Apt, où les vestiges de la ville romaine se trouvent sous la ville moderne. On a notamment repéré le théâtre (sous le musée), un forum et de nombreuses maisons. .
La voie franchissait ensuite le Calavon grâce au pont Julien, qui est le plus bel ouvrage encore visible sur le trajet de la Via Domitia. C'est le pont le mieux conservé de France datant de cette époque. Il a une longueur de , est large de et haut de , avec trois arches dont celle du centre est plus importante et plus élevée.
Ad Fines/Notre-Dame de Lumières, limite de la cité à l'époquefinis, « la fin », « l'extrémité », renvoie au toponyme gaulois , très courant en France sous des formes diverses (Ingrandes, Eygurande, Aigurande, etc.), parfois à travers une traduction en latin (Fins), avec un relais à proximité.
Cabellio/Cavaillon : carrefour de voies antiques, aux pieds d'un ancien oppidum. On trouve à Cavaillon de nombreux vestiges romains, notamment un arc de triomphe et un aqueduc. C'est au sud-est de Cavaillon que la voie franchissait de nouveau la Durance.
Elle rejoignait ensuite le site de la Pierre Plantée, nom qui évoque une borne milliaire, à Plan-d'Orgon, puis se dirigeait vers Saint-Rémy-de-Provence, .
vignette|Les Antiques de Glanum.
Glanum (dans la commune de Saint-Rémy-de-Provence) est un grand site gallo-romain. La ville a été . Les vestiges visibles aujourd'hui mettent en évidence ses différentes époques d'occupation. On y vénérait Apollon. On a mis au jour les restes de nombreuses maisons, fontaines, temples, basiliques, thermes répartis le long de la Via Domitia.
La voie quittait Glanum en passant sous l'arc de triomphe des Antiques, à côté du mausolée des Jules.
Ernaginum/Saint-Gabriel (commune de Tarascon, à environ 4 km au sud-est du centre-ville) est alors le nœud routier le plus important de Gaule romaine, la voie Domitienne y rejoignant la Via Agrippa (Arles-Lyon) et la Via Julia Augusta, prolongement de la Via Aurelia (venant de Rome par le littoral). C'est une ville importante dont l'économie est fondée principalement sur ces trois grandes routes.
La voie longeait ensuite les Alpilles et aboutissait au Rhône, probablement franchi par bac entre Tarusco/Tarascon et Ugernum/Beaucaire. vignette|Bornes milliaires à Beaucaire (Ugernum).
Du Rhône (Beaucaire) aux Pyrénées Ugernum / Beaucaire se développe autour d'un puissant castrum au . De nombreux vestiges ont été mis au jour, notamment au Mas des Tourelles, immense villa spécialisée dans la viticulture (on trouvait dans les bâtiments des fours spéciaux pour la fabrication des amphores).
À la sortie de Beaucaire, la Via Domitia existe toujours sous sa forme originale de chemin de terre renforcé. C'est le tronçon qui présente le plus de bornes milliaires, quelquefois deux ou trois au même endroit (au fur et à mesure des réfections de voie, chacun voulant marquer son passage), comme c'est le cas pour les «Colonnes de César» au Clos d'Argence, correspondant au mille. À la limite de Redessan et de Jonquières se trouve la borne milliaire IX, connue sous le nom de «Peire di Novi» (pierre des fiancés), qui porte le nom de l'empereur Tibère. Manduel présente également une borne milliaire Borne milliaire de Manduel qui a été déplacée de son emplacement d'origine et qui se situe à présent devant l'hôtel de ville.