thumb|right|450px|Il Quarto Stato (« Le Quart-État »), peinture de Giuseppe Pellizza, 1901.
La lutte des classes est une expression qui désigne les tensions dans une société hiérarchisée et divisée en classes sociales, chacune luttant pour sa situation sociale et économique, ainsi qu'un modèle théorique visant à expliquer les enjeux de cet affrontement. Ce concept est apparu au chez les historiens libéraux français de la Restauration, François Guizot, l'initiateur, Augustin Thierry, Adolphe Thiers et François-Auguste Mignet, auxquels Karl Marx l'a empruntéMarx écrivait en 1852 : (Lettre citée dans Maximilien Rubel (éd.), Sociologie critique, Payot, .).
Karl Marx et Friedrich Engels écrivent, en 1848, dans le Manifeste du parti communiste, que les prolétaires ne peuvent pas être assujettis à une patrie en particulier et que les divisions étatiques, nationales ou culturelles qui les opposent, sont de simples diversions en regard du conflit central : la lutte des classes qui oppose le "travail" au "capital", les "salariés" aux "capitalistes", dans le cadre mondialisé du capitalismeKarl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, 1848, Les classiques des sciences sociales, Université du Québec lire en ligne (p. 35).. Pour Marx et Engels qui ont assuré la diffusion internationale de cette notion, la lutte des classes est un moteur des transformations des sociétés et de l'histoire moderneEngels précise que cette formule se limite à « l'histoire écrite ». Il ajoute : (Note d’Engels de 1888 au Manifeste communiste.). La classe dominante de la société capitaliste est identifiée à la bourgeoisie (ou classe capitaliste) ; elle domine ce qu'ils appellent le prolétariat.
Cette théorie a été adoptée par de nombreux courants syndicalistes, socialistes, communistes, conseillistes, anarchistes, révolutionnaires ou réformistes, aux , , et a fourni un cadre théoriqueLe sociologue Alain Accardo parle d'un « effet de théorie » : (Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu, Éditions Agone, coll. « Éléments », 2006, .) aux luttes pour l'amélioration des conditions de vie des travailleursVoir par exemple la définition que donne de la le syndicat révolutionnaire américain IWW : (Source.) voire à l'abolition du capitalisme et de la société de classes.
Cette analyse, qui a acquis une autonomie vis-à-vis du cadre marxiste, a été utilisée par de nombreux sociologues, philosophes, et théoriciens politiquesPar exemple Jean Jaurès, Rosa Luxemburg, Herbert Marcuse, Guy Debord, etc.. Pour Marx, la révolution sociale ne pouvait être accomplie (c'est-à-dire déboucher sur une société communiste) qu'à l'échelle mondiale : « (…) aucune révolution communiste ne saurait réussir si ne se déclenche pas en même temps une révolution mondiale (…) »Jacques Attali, Karl Marx : ou l'esprit du monde, Fayard, Paris 2005, lire en ligne..
Les classes thumb|alt=« Pyramid of Capitalist System »|« », début du .
Le modèle de société organisée en classes concurrentes, donc comparables, s'oppose à celui de société polysegmentaire ou de société de castes dans lesquelles des groupes différenciés occupent des fonctions séparées et prédéfinies, par exemple dans les fonctions militaires ou religieuses. Des sociétés de classes apparaissent dans l'Antiquité, par exemple à Rome, et dans les sociétés urbaines modernes avec l'émergence de la bourgeoisie.
On trouve les notions de classes et de lutte des classes employées dans des contextes historiques très variés : lutte entre les esclaves et les maîtres dans les sociétés esclavagistes ou métèques et esclaves des sociétés antiques, lutte entre plèbe et propriétaires terriens, illustrée par les Gracques, lutte entre le Tiers état et la noblesse à la veille de la Révolution française, lutte entre les prolétaires et leurs exploiteurs bourgeois dans la société capitaliste moderne, lutte entre hommes et femmes dans les sociétés patriarcales, où l'exploitation domestique est le nerf de la hiérarchie socialeCf. Christine Delphy, L'Ennemi principal, l'économie politique du patriarcat., castes en Inde, séparation entre colons et indigènes dans les colonies, dichotomie marquée entre pays du Nord et pays du Sud, ségrégations raciales et/ou socio-culturelles dans les métropoles, lettrés-fonctionnaires dans la Chine ancienne, mais aussi lettrés contre l'Empereur si besoin selon les recommandations de Lao Tseu, etc.
Cependant la notion de classe est essentiellement économique, et l'appartenance à une classe n'est pas toujours facile à déterminer par des critères légaux objectifs. L'homogénéité d'une classe est assurée par un fonctionnement de la société où les réseaux sont indispensables et où les inégalités sont durables (on naît dans une famille riche ou pauvre), ainsi que par des mécanismes sociaux subtils, conscients ou inconscients (critique de l'idéologie), et non par des contraintes légales explicites, comme l'étaient les états de l'Ancien Régime.
La lutte des classes n'a pas toujours lieu entre la classe dominante et la classe dominée, mais peut avoir lieu entre deux classes dominantes pour asseoir leur suprématie sur les classes dominées. C'est pourquoi Marx qualifie la Révolution française de « révolution bourgeoise » considérant que c'est le moment historique où la bourgeoisie a évincé la noblesse et le clergé pour asseoir son oppression sur les classes populaires.
Si la lutte n'a pas non plus lieu entre seulement deux classes, et Marx distingue de quatre à sept classes selon ses ouvragesLa Pensée marxiste, Jacques Ellul., elles peuvent toujours être distribuées en deux groupes, l'un formant la classe dominante, l'autre les classes dominées que les mouvements syndicalistes et révolutionnaires essaieront de rassembler autour d'une conscience commune de leurs intérêts.
Généalogie du concept Pour l'historien Nicolas Lebourg, la thèse d'Henri de Boulainvilliers, développée au , selon laquelle , .. Le concept de classe apparaît déjà chez Voltaire dans son article dans son "Dictionnaire philosophique portatif" sur l'égalité :
Perspective libérale Le concept de « lutte des classes » apparaît chez François Guizot dans son cours d'histoire moderne sur l’Histoire générale de la civilisation en Europe depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française donné à la Sorbonne en 1828 [consulté le 25 juillet 2016].Corinne Pelta, Le Romantisme libéral en France: 1815-1830 : la représentation souveraine, L'Harmattan, 2001, 302 pages, ; Carlo Antoni, L'Historisme, Librairie Droz, 1963, 128 pages, ., ouvrage dans lequel il explique que François Guizot, Cours d'histoire moderne: Histoire générale de la civilisation en Europe depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française, Paris, Pichon & Didier, 1828, p. 29.. Dans son esprit, la lutte des classes est un phénomène qui tire son origine de la conquête franque du , opposant deux peuples ou, selon la formulation du temps, deux races, c'est-à-dire un tiers état d'origine gallo-romaine, assimilé à la bourgeoisie, et une noblesse d'origine franque depuis le mouvement communal du jusqu'aux révolutions de 1789 et de 1830. On le retrouve chez la plupart des historiens français de la Restauration, en particulier Augustin Thierry, auteur notamment d'un Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du tiers état (1853), Adolphe Thiers et François-Auguste MignetJean Walch, Les Maîtres de l'histoire, 1515-1850 : Augustin Thierry, Mignet, Guizot, Thiers, Michelet, Edgard Quinet, Slatkine, 1986..
Les auteurs français de cette théorie libérale de la lutte des classes sont inspirés par Jean-Baptiste Say ou Antoine Destutt de Tracy. Cependant, elle reprend des thèmes que l'on retrouve dans des mouvements plus anciens comme celui de combat pour l'égalité des levellers anglais au ou dans celui d'exploitation des écrits de Turgot et de Jeremy Bentham qui se sont intéressés à la « recherche de rente ».
Dans la lignée de ces travaux, et des premiers théoriciens de la lutte des classes, des penseurs comme Charles Comte ou Charles Dunoyer présentèrent l'État comme le siège de la recherche de rentes financées par l'impôt. Par conséquent, ils distinguèrent deux grandes classes dans la société industrielle : les producteurs de richesses qui acquittent l'impôt (tiers état) et les consommateurs d'impôts (la noblesseCharles Comte in De l'organisation sociale, vol. 2, , donne ainsi l'exemple de la noblesse : ). Leurs intérêts de classe sont clairement antagonistes, puisque les premiers désirent être moins taxés alors que les seconds sont en faveur d'une augmentation de l'impositionLe Censeur Européen, journal libéral du , écrit ainsi lapidairement que .
Perspective marxiste left|thumb|Barricade à Paris élevée durant la Révolution française de 1848.
Le marxisme a développé une théorie complexe à propos de la lutte des classes et de son évolution historique, à laquelle le Manifeste du Parti communiste fournit une introduction. Cette théorie a connu un engouement majeur pendant le et a influencé le destin d'un grand nombre de pays.
S'inspirant de nombreux auteurs philosophes, économistes ou historiens, Marx et Engels mettent en relation différents concepts afin de comprendre au mieux la société et ses structures. Le concept de lutte des classes des libéraux, associé à une critique de certains aspects de la pensée de Hegel ainsi qu'à une conception matérialiste de l'histoire constituent des éléments contribuant à expliquer les mouvements historiques. Le marxisme envisage que la classe exploitée (le prolétariat) s'émancipera en renversant la domination de la classe exploiteuse (la bourgeoisie) pour atteindre l'égalité (la société sans classe).
Selon la perspective marxiste, l'histoire de la société jusqu'à nos jours reflète la division de la société en classes sociales () qui s'opposent dans une lutte ininterrompue, tantôt déclarée, tantôt larvée, pacifique ou non. La société capitaliste moderne, en renversant les divisions en ordres de la société féodale n'a pas aboli les antagonismes de classe, mais les a remplacés par des nouveaux. Elle les a également simplifiés, et de nos jours, la « société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat ».
thumb|La Grève, peinte par Robert Koehler. On voit s'opposer le patron aux travailleurs.
Marx distingue toujours au moins deux classes fondamentales : les capitalistes ou bourgeois, classe dominante qui possède le capital et dispose ainsi des moyens de faire travailler autrui à son profit en pesant sur le cours d'achat de la force de travail ; le prolétariat, regroupant les personnes qui n'ont pas de capital et sont contraintes de vendre leur force de travail pour subsister. Il s'agit de la classe salariée.
Outre qu'il distingue parfois des sous-classes (opposant par exemple la bourgeoisie industrielle et financière) à ces deux classes fondamentales s'ajoute une classe intermédiaire, comme flottante au niveau de ses intentions d'émancipation : la petite bourgeoisie, regroupant les personnes qui possèdent leurs propres moyens de subsistance (petits commerçants, professions libérales, etc.), ce qui leur confère une autonomie précaire par rapport aux capitalistes. Ils n’ont pas besoin de se salarier mais ne sont pas eux-mêmes patrons, et doivent travailler pour vivre.
thumb|Ce conflit entre classe dominante et classe opprimée peut prendre forme physiquement. Un combat de rue à la suite d'une grève en 1934 aux États-Unis.
Toutefois, selon lui, seuls la bourgeoisie et le prolétariat peuvent avoir une politique réellement indépendante, les diverses couches de la petite bourgeoisie étant soit attirées par le prolétariat, au point d'y confondre parfois ses intérêts, soit au contraire respectant et enviant les grands capitalistes, confondant ainsi sa vision politique avec celle du grand patronat.