Le kabyle (autonyme : , , tifinagh : ) est une langue berbère (tamazight) du Nord parlée en Kabylie, région dans le Nord de l'Algérie et également au sein de l'importante diaspora kabyle, en Algérie et dans d'autres pays (notamment la France, la Belgique et le Canada). Le nombre de locuteurs est estimé à environ 4 millions en Kabylie et en Algérie, et à environ 8 millions dans le monde, essentiellement à Alger et en France. Il s'agit de la deuxième langue berbère la plus parlée, après le chleuh (sud du Maroc).
En Algérie, c'est la première langue berbère en nombre de locuteurs, suivi par le chaoui. En Afrique du Nord, elle se situe au deuxième rang, après le chleuh.
Le , une révision de la constitution algérienne ajoute l'article 3bis, qui reconnaît le berbère comme langue nationale. Début 2016, en tant que langue berbère, le kabyle acquiert le statut de langue officielle en Algérie par une nouvelle révision de la constitution.
Origines Le kabyle est l'une des nombreuses langues berbères, un groupe de langues afro-asiatiques d'Afrique du Nord.
Phonologie
Voyelles Le kabyle, et les langues berbères en général, comportent trois voyelles, plus une voyelle de lecture :
a est moins ouvert qu'en français, entre le « a » et le « e » ; i se prononce entre le « i » et le « é » français ; u se prononce « ou » .
Le son e (comme dans «me» ou «ourse polaire»), appelé ilem, est un schwa. Il n'est pas considéré comme une véritable voyelle mais a pour but de faciliter la lecture. Historiquement, ilem est le résultat d'une réduction ou d'une fusion des trois voyelles. La réalisation phonétique des voyelles est influencée par les consonnes voisines. Par exemple, les consonnes emphatiques entraînent une prononciation plus ouverte : aẓru («pierre») se lit tandis que amud («grain») donne .
Consonnes
+ Phonèmes-consonnes kabyles Consonne Bilabiale Labiodentale Interdentale Dental Alvéolaire Postalvéolaire Palatale Vélaire Uvulaire Pharyngale Glottale Plain Lab. Plain Emph. Plain Emph. Plain Emph. Plain Emph. Plain Lab. Plain Lab. Plain Lab. Occlusive sourde ت t ط ṭ ک k کىـ k ق q قىـ q voisée ب b بٌ b د d ڨ، ؼ g ڨٌ، ؼىـ g Affriquée sourde ت، تس tt چ، ڜ، تش č voisée دز، زز zz ج، دج ǧ Fricative sourde ب b ف f ث t س s ص ṣ ش c ش c ك k كىـ k خ x خىـ x ح ḥ ه h voisée ذ d ض ḍ ز z ڞ، ࢯ ẓ ژ، ج j j ڨ، ؼ g ڨٌ، ؼىـ g غ ɣ غ ɣ ع ɛ Nasale م m ن n Latérale ل l ل l Roulée ر r ڑ، ڒ r Spirante و w ي y
Assimilation et gémination Certaines assimilations sont caractéristiques d'une variante locale du kabyle, tandis que d'autres relèvent de la langue elle-même. Ces assimilations ne sont pas notées à l'écrit. Par exemple :
/n/ + /w/ : axxam n wergaz (« la maison de l'homme ») peut se lire « Axxam n wergaz. » (pas d'assimilation), « Axxam bb wergaz » ou « Axxam pp wergaz » , etc. /d/ + /t/ : d taqcict (« c'est une fille ») se prononce «taqchicht» . autres assimilations : /t/ + /t/ = /ts/, /n/ + /w/ = /bb/ ou /pp/, /i/ + /y/ = /ig/, /w/ + /w/ = /bb/, /y/ + /y/ = /gg/.
La gémination affecte la qualité de certaines consonnes en transformant les fricatives en occlusives. Une consonne ɣ géminée devient /qq/.
Consonnes fricatives contre occlusives La phonologie kabyle est composée de phonèmes fricatifs, qui sont à l'origine des occlusives et sont restées telles quelles dans les autres langues amazighes. La gémination provoque aussi une transformation des fricatives en occlusives.
À l'écrit, la différence n'est pas notée. La liste ci-dessous compare les fricatives et les occlusives et indique quand elles sont prononcées.
Consonne B D G K T Fricative /β/ /ð/ /ʝ/ /ç/ /θ/ Occlusive /b/ /d/ /g/ /k/ /t/ Est une occlusive après m l, n b, j, r, z, ɛ f, b, s, l, r, n, ḥ, c, ɛ l, n Est une occlusive après (et leurs dérivés) ngeb, ngeḥ, ngeẓwer, angaẓ, ngedwi, nages, ngedwal
Régions thumb|right|Aires de répartition des dialectes kabyles. Du fait du découpage administratif de la Kabylie par l'Algérie indépendante, le kabyle se trouve présent dans sept wilayas du pays.
Les populations des wilayas de Tizi Ouzou (Tizi Wezzu en kabyle), Béjaïa (Bgayet) et Bouira (Tubiret) sont majoritairement kabylophones. Le kabyle est présent dans une petite partie de la wilaya de Bordj-Bou-Arreridj, notamment dans le Nord, dans une partie de Jijel à l'Ouest, dans la wilaya de Sétif au nord notamment et dans une grande partie de la wilaya de Boumerdès notamment dans une partie de l’est et du sud. On retrouve aussi une variante propre au massif des Babors. Dans les wilayas d'Alger, Jijel, Boumerdès, Sétif et Bordj-Bou-Arreridj, le kabyle cohabite avec l'arabe algérien. Il reste aussi présent parmi la diaspora kabyle vivant dans les wilayas à dominante arabophones et à l'étranger.
D'ouest en est, certains phonéticiens distinguent quatre zones caractérisées par trois prononciations distinctes de cette langue : à l'ouest de Tizi Ghenif, la Kabylie du Djurdjura, la vallée de la Soummam et la zone allant de Béjaïa à l'est. Ces distinctions sont indiscernables pour la plupart des kabylophones, sauf les variantes de prononciation des semi-voyelles tendues ww et yy.
La langue kabyle est subdivisée en quatre aires linguistiques : le kabyle occidental, le kabyle extrême-occidental, le kabyle oriental et le kabyle extrême-oriental, lui-même divisé en dix-neuf variantes..
Historique
La langue kabyle est une des variantes de tamazight les plus connues et les plus étudiées, surtout depuis 1844. La proximité de la Kabylie avec Alger la met à la portée des linguistes et des universitaires français dès le . La plupart des dictionnaires et grammaires ont été réalisés dans les premières décennies de la présence coloniale française.
Armée coloniale française
1844 : premier dictionnaire du kabyle. 1846-1877 : Création du Fichier de documentation berbère. 1858 : Adolphe Hanoteau publie la première Grammaire kabyle. 1867 : Recueil Poésies populaires du Jurjura par Adolphe Hanoteau. 1873 : La Kabylie et les coutumes kabyles d’Adolphe Hanoteau et Aristide Letourneux, est une sorte d'encyclopédie, base d'informations sur la Kabylie, de nos jours encore, fait figure d'ouvrage de référence.
Université française et indigène 1880 : ouverture d'un bureau berbère dans la nouvelle École supérieure de lettre d'Alger (future université d'Alger). Le premier professeur (maître de conférences) est Si El Hachemi ben Si Lounis. 1887 : Manuel de langue kabyle, René Basset, Maisonneuve & Ch. Leclerc Éditions. À partir de 1900, les berbérisants sont majoritairement originaires de la Kabylie (Saïd Cid Kaoui, Belkassem Ben Sedira, Si Amar Ou Said Boulifa, Mohand Saïd Lechani). L'aménagement linguistique se poursuit. 1946-1977 : Création du Fichier de documentation berbère initié par les Pères blancs. En plus de rassembler un important matériel linguistique, le Fichier contribue grâce entre autres au Père Dallet à la création d'une transcription latine adaptée. Enquêtes dialectologiques approfondies d'André Picard de la Faculté d'Alger sur le parler des Irjen (Ait Iraten) entre 1942 et 1955 en collaboration avec Mohand Saïd Lechani. 1962 : Le gouvernement de l'Algérie indépendante, qui se proclame «arabe», ferme les bureaux d'étude berbère dans les universités du pays.
L'apport de Mouloud Mammeri 1969 : «Les isefra de Si Mohand ou M’hand», Mouloud Mammeri. 1976 : Tajerrumt n tmaziɣt (tantala taqbaylit) par Mouloud Mammeri, première grammaire kabyle écrite en kabyle.
Le printemps berbère 1980 : Mouloud Mammeri publie les Poèmes kabyles anciens. L'interdiction d'une de ses conférences à l'université de Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne est à l'origine des événements du Printemps amazigh, violente répression du mouvement linguistique amazighophone en Kabylie et à Alger. 1982 : Dictionnaire kabyle-français de Jean-Marie Dallet. 1990 : Ouverture d'un département langue et culture amazighes à Tizi Ouzou en 1990 puis à Béjaïa en 1991. 1994-1995 : «Grève du cartable» en Kabylie pour exiger l'officialisation de la langue amazighe au côté de l'arabe à l'école. Tamazight n'est pas officialisée, mais à partir de 1995, arrive dans l'enseignement scolaire, toutefois sans moyens ni structure pour une mise en place sérieuse dans l'enseignement. Et un Haut Commissariat à l'Amazighité (HCA) est créé.
Évènements du printemps de 2001, dit Printemps noir En 2001, après l'assassinat par les gendarmes d'un jeune lycéen kabyle dans les locaux de la brigade de gendarmerie de Ait Douala, dans la wilaya de Tizi-Ouzou, et l'arrestation de jeunes collégiens à Amizour, dans la wilaya de Béjaia, éclatent les émeutes du « Printemps noir » qui coûteront la vie à plus de 125 Kabyles et feront des milliers de blessés, en majorité des jeunes.
Les revendications démocratiques par une grande partie de la population ne sont pas prises en compte par le gouvernement, mais, en concession, une grande partie des revendications culturelles et identitaires contenues dans la Plate-forme d'El-Kseur seront acceptées.
Le , la langue tamazight sera inscrite dans la Constitution algérienne et devient langue nationale.
Écriture
thumb|Édition de Wikipédia en langue Kabyle. Aujourd'hui, le kabyle s'écrit généralement en alphabet latin, et précisément avec la variante appelée tamεemrit (du nom de Mouloud Mammeri), qui est maintenant la plus utilisée, que ce soit dans l'enseignement ou l'édition de livres ; il s'écrit rarement en alphabet arabe et de manière presque seulement symbolique dans des titres d'ouvrages, enseignes, panneaux, etc. en tifinaghs, l'alphabet amazigh.
+ Alphabet kabyle de Mammeri a b c č d ḍ e f g gw ǧ ɣ h ḥ i j k kw l m n q â r ṛ s ṣ t ṭ ţ u w x y z ẓ z̧
En 1996, un alphabet unifié pour les dialectes berbères du nord, incluant le kabyle, est conçu lors d’un atelier organisé par l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Dans cette notation, les consonnes labio-vélarisées ne sont notées que dans les cas ambigus et les consonnes affriquées dentales sont ramenés à au lieu de .
+ Alphabet berbère (dialectes du nord) a b c č d ḍ e f g ǧ ɣ h ḥ i j k l m n p q r ṛ s ṣ t ṭ u w x y z ẓ ɛ
Durant l'Antiquité, la langue amazighe a été l'une des toutes premières écrites, grâce à l'alphabet tifinagh.
À partir du début de l'ère chrétienne, l'alphabet tifinagh va beaucoup souffrir de l'adoption du latin comme langue des élites nord-africaines, tendance qui va s'accentuer avec la christianisation. Finalement, l'alphabet tifinagh disparaîtra en tant qu'écriture vernaculaire au , lors de la conquête arabe.
C'est au que le kabyle va vraiment redevenir une langue écrite. Sous l'influence des Français, présents dans la régence voisine d'Alger, certains intellectuels berbérisants français ou kabyles décident de retranscrire le kabyle en caractères latins.
Le processus de latinisation est lent et long : en effet, si la plupart des langues d'Europe se sont écrites à la même période, elles bénéficiaient généralement d'un modèle linguistique cousin, plus anciennement transcrit : allemand pour les langues germaniques, russe pour les langues slaves, etc. Le kabyle, lui, a dû forger son propre modèle par le biais de nombreuses modifications...
On peut noter cependant une principale notation : celle datant du début du , mise en place par Amar Saïd Boulifa, père de la littérature kabyle contemporaine, fondée largement sur les règles phonétiques françaises (Boulifa était effectivement francisant) et qui perdurera jusqu'aux années 1970, avant d'être modernisée par Mouloud Mammeri. Cela donnera l'alphabet amazigh latin.
Caractère tifinagh
vignette|Panneau trilingue devant la faculté de Tizi Ouzou en arabe, tamazight (en tifinagh) et français. De nos jours, l'alphabet tifinagh, bien que d'usage folklorique, reste un symbole culturel fort pour la plupart des Kabyles. La première version de néo-tifinagh (car somme toute différente des tifinaghs historiques antiques) a été conçue par l'Académie berbère dans les années 1960.