Constantin l'Africain (né en 1020 à Carthage et mort en 1087 au Mont-Cassin) est un médecin originaire d'Ifriqiya, devenu moine au monastère du Mont-Cassin. La première partie de sa vie se déroule en Ifriqiya, actuelle Tunisie, et la seconde en Italie du Sud, où il écrit son œuvre. Il s'agit de traductions en latin des plus grandes œuvres de la médecine arabe de l'époque des .
Il inaugure ainsi la deuxième époque, la plus prestigieuse, de l'école de médecine de Salerne, et la première vague des traductions médicales arabes vers l'Occident.
Ses traductions se trouvent encore dans les grandes bibliothèques européennes : en Italie, en Allemagne, en France, en Belgique, en Angleterre, etc. Elles ont servi comme manuels scolaires d'enseignement médical au Moyen Âge et jusqu'au .
Biographie « La personnalité de Constantin l'Africain ne cesse d'intriguer les historiens. » Les biographes médiévaux lui prêtent des connaissances linguistiques et des voyages, pour la plupart légendaires. Les historiens du ont cru retrouver la vérité. Ceux de la fin du , dans leurs mises au point, restent prudents et dubitatifs.
Biographes médiévaux Un des premiers chroniqueurs mentionnant la vie de Constantin l'Africain est Léon d'Ostie, moine du Mont-Cassin. Après lui et s'en inspirant fortement, Pierre le Diacre, du même monastère, dans son De viris illustribus (première moitié du ), mentionne Constantin l'Africain en ces termes :
Biographes du D'autres historiens, tels l'Italien Salvatore de Renzi (1800-1872) ou les Français Charles Daremberg, conservateur de la Bibliothèque nationale de Paris, et Lucien Leclerc (1816-1893), auteur du livre Histoire de la médecine arabe, se sont inspirés du récit de Pierre le Diacre. Moritz Steinschneider a écrit un livre consacré à Constantin, imprimé à Berlin en 1865Voir aussi : Moritz Steinschneider, « Constantin's Liber de gradibus und ibn al Gezzar's Adminiculum », dans Deutsches Archiv fűr Geschichte der Medizin 2 (1879): 1-22.
L’orientaliste Karl Sudhoff a soutenu la thèse de l'origine berbère de Constantin et de sa religion musulmane quand il a découvert à l'abbaye de la Cava, dans le Sud de l’Italie, des documents nouveaux publiés dans la revue Arkioun en 1922. Selon lui, Constantin émigre une première fois en Italie en tant que commerçant (mercator) venant de Sicile, pour s'installer à Salerne en étant appelé Constantin Siculus. Atteint d’une maladie, il se réfugie auprès du frère du roi Gisulf II, pour constater l'inexpérience du médecin italien qui l'examine car il ne demande pas à voir son flacon d'urine. Il en déduit que la médecine en Italie se limitait à quelques connaissances pratiques simples. En apprenant qu'il n'y avait pas en Italie des ouvrages médicaux satisfaisants, Constantin, qui avait une culture générale étendue, a voulu accomplir une mission civilisatrice.
Il revient donc à Carthage alors qu’il était encore de confession musulmane, pour y pratiquer la médecine durant trois ans et rassembler plusieurs livres de médecine. Lors de son voyage de retour vers Salerne, les trois premières parties du Traité de la médecine de Ali ibn Abbas al-Majusi furent perdues au cours d'une tempête. En arrivant sain et sauf à Salerne, il se convertit au christianisme pour devenir moine au Mont-Cassin et traduire les ouvrages sauvegardés. Le récit de Sudhof s’achève sur cet évènement.
Biographes modernes Selon Danielle Jacquart, il semble raisonnable de retenir de ces données, pour la plupart légendaires, que Constantin est bien né en Afrique du Nord, peut-être à Carthage.
En 1076, il ne restait plus que deux évêques catholiques en Afrique, Cyriaque à Carthage et un autre à HipponeRené François Rohrbacher, Histoire universelle de l'Église Catholique, Lyon : Librairie Ecclésiastique de Briday, 1872, (lire en ligne sur Google Livres). ; Constantin faisait probablement partie de la communauté chrétienne de Carthage qui disparaîtra au cours du .
Œuvres À Salerne, il fut accueilli à bras ouverts par l'abbé Desiderius, un des hommes les plus instruits de son temps, qui devait devenir le pape Victor III. À cette époque, l'Italie du Sud connaissait des incursions des Arabes qui occupaient la Sicile, mais elle restait sous influence byzantine. Sous l'impulsion de Desiderius, une renaissance des lettres et des arts était en cours. Dans un contexte fortement hellénisant, Constantin passe les dernières années de sa vie à traduire en grec et en latin des textes médicaux arabes (d'auteurs musulmans ou non). Les premiers auteurs médicaux arabes furent des chrétiens nestoriens, le corpus de départ de l'enseignement médical dans le monde arabe étant celui de l'hellénisme.. Constantin a été longtemps considéré comme un scandaleux plagiaire, ou mêlant ses propres contributions au texte original. Par exemple, d'avoir traduit et signé de son nom l'ouvrage Le Viatique du voyageur d’Ibn Al Jazzār, en le reconnaissant cyniquement dans son introduction :
Selon Boubaker Ben Yahia, qui a entrepris en 1953 une comparaison entre le Livre de la Mélancolie de Ishāq Ibn Imran et la traduction latine qu'en a faite Constantin., une étude sommaire « permet de constater que les deux ouvrages suivent le même plan, développent les mêmes idées et définissent d'une manière identique les mêmes concepts. […] Une étude comparative plus approfondie des deux ouvrages permet de constater que Constantin n'a pas été un traducteur fidèle » et « d'appuyer la thèse selon laquelle Constantin n'a jamais pratiqué la médecine ».
Selon D. Jacquart, Constantin a su faire preuve d'une remarquable habileté : Ses traductions peuvent être classées en trois groupes.
Textes de Kairouan Il s'agit de textes provenant essentiellement de Kairouan au .
Le livre de la mélancolie d’Ishaq Ibn Imrancf. le chapitre qui est consacré à cet auteur et à ce livre par Starobinski : L'Encre de la mélancolie, Paris, Le Seuil, 2012 , inspiré de Rufus d'Éphèse.
Le livre Zād Al Mussāfir (Le Viatique du voyageur) d'Ibn Al Jazzar. Il s'agit d'une sorte de mémento ou manuel portable présentant différentes maladies suivant leurs causes, leurs signes et leurs traitements. Il sera très utilisé dans la pratique quotidienne des médecins médiévaux. Un chapitre du Viatique est consacré à la maladie d'amour (amor ereos), décrite dans l'Antiquité, état de langueur physique et de mélancolie par espoir (ou désespoir) amoureux, qui fait son entrée occidentale en médecine, puis en poésie. Ce chapitre se diffuse isolément, l'amor ereos devenant l'amour héroïque lorsque la maladie affecte les seigneurs, sous la double influence de la découverte d'Ovide (les Héroïdes) et du thème de l'amour courtoisD. Jacquart 1995, op. cit, p. 209..
Les livres sur la diététique (Dietæ universalis), sur l'urine (De urina), sur les fièvres (De febribus) d’Ishāq Ibn Suleymān (plus connu sous le nom d'Isaac Israeli). Il existe une brève notice biographique de Constantin, De Constantino, insérée par le maître salernitain Matthæus Ferrarius dans son commentaire sur le Dietæ universalis.
Un traité sur les degrés des médicaments, ou les quatre niveaux d'intensité des qualités premières (chaud, froid, sec, humide) par lesquels on pouvait caractériser chaque médicament, le De gradibusConstantin l'Africain (101.-1087?) : De gradibus, sur le Portail Biblissima..
Ces ouvrages clarifient, organisent et augmentent le savoir occidental, dans les domaines du diagnostic et de la prescription des médicaments.
Ysagoge Il s'agit d'une version abrégée des Questions sur la médecine de Hunayn ibn Ishaq (Johannitius), elle-même version arabe de textes de présentation du galénisme par des auteurs grecs d'Alexandrie des . Ce texte servira à l'initiation des étudiants en médecine jusqu'à la fin du Moyen Âge.
Pantegni Son travail le plus connu est Liber Pantegni (ou Tout l'Art), dédié à Desiderius, qui est en fait une traduction du Kitab al-Maliki ou Livre de l'art médical d’Ali ibn Abbas al-Majusi (Haly Abbas), dont le titre se traduit littéralement par Livre royal. L'œuvre originale arabe visait à rassembler toutes les connaissances médicales nécessaires au médecin en un seul livre, en intégrant notamment les œuvres de Abu Bakr Al Rāzi (Rhazès).
Constantin distingue trois catégories de lecteurs : ceux qui s'intéressent à la médecine pour leur culture générale, ceux qui veulent la pratiquer, ceux qui visent les deux buts à la fois. Dès le début du , le Pantegni est lu et utilisé par des non-médecins, notamment les philosophes de la nature et les théologiensD. Jacquart 1995, op. cit, p. 207.. Il demeure la référence médicale principale en Occident, jusqu'à l'arrivée du Qanûn d'Avicenne.
Selon D. Jacquart, le Pantegni « apportait des informations en matière d'anatomie, science pauvrement représentée au haut Moyen Âge ». La deuxième partie du Pantegni comporte des textes chirurgicaux, inspirés de Paul d'Égine ; ainsi, « grâce aux traductions de Constantin, la tradition chirurgicale grecque entre dans la tradition latine médiévale. ». Toutefois cette chirurgie n'a pas d'impact immédiat, contrairement aux textes médicaux, son influence ne sera perceptible que vers le .
Avec Constantin commence la deuxième époque de l'école de médecine de Salerne, particulièrement notable pour sa traduction de tous les grands écrits médicaux, grecs aussi bien qu'arabes, et pour des travaux originaux importants. Beaucoup des professeurs célèbres du à Salerne étaient fiers de proclamer que Constantin avait été leur maître. Parmi les nombreuses éditions de ses travaux, la plus importante est celle de Bâle (in fol., 1536).
Bibliographie Œuvres Constantini Africani Opera omnia, Bâle, 1536. Pantechni decem libri theorices et decem practices, Lyon, 1515. Pantegni, traduction du Livre royal (Kitab al-Maliki) d'Ali ibn Abbas al-Majusi (mort en 982-994).
Études Danielle Jacquart et Françoise Micheau, La Médecine arabe et l'Occident médiéval, Maisonneuve et Larose, 1990, p. 96-129. Ahmed Ben Miled, Ibn Al Jazzar, Constantin l'Africain, éd. Salammbô, Tunis, 1987. Catholic Encyclopedia à l'article Constantine Afer. . . .
Notes et références
Voir aussi Articles connexes Ali ibn Abbas al-Majusi Médecine médiévale Liens externes
John H. Lienhard, Constantine the African ; aussi en version audio
Catégorie:Médecin du Moyen Âge Catégorie:Bénédictin Catégorie:Traducteur du XIe siècle Catégorie:Médecin du XIe siècle Catégorie:Naissance en 1010 Catégorie:Naissance à Carthage Catégorie:Décès en 1087 Catégorie:Décès à l'abbaye territoriale du Mont-Cassin