Sparte (en grec ancien , peut-être « (terre) semée », grec moderne , en dorien ) ou Lacédémone () est une ancienne cité grecque du Péloponnèse dont le nom a été transmis à la ville moderne construite au même emplacement. Située sur l'Eurotas, dans la plaine de Laconie, entre le Taygète et le Parnon, Sparte est l'une des cités les plus puissantes de la Grèce antique avec Athènes, Corinthe et Thèbes.
Déjà mentionnée dans l’Iliade, elle devient au la puissance dominante de sa région, établissant sa domination sur la Laconie puis la Messénie et dominant dès lors la partie sud du Péloponnèse. Elle est choisie pour prendre la tête des forces grecques lors de la seconde guerre médique (480/479 av. J.-C.) où ses soldats s'illustrent faces aux Perses durant les batailles des Thermopyles et de Platées. Au , son hégémonie sur le monde grec est contestée par Athènes. La rivalité entre les deux cités déclenche un conflit majeur opposant deux coalitions de cités qu'elles mènent, la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), dont Sparte sort gagnante avec l'appui perse.
Après son triomphe contre Athènes, l'hégémonie spartiate ne dure qu'une trentaine d'années. En 371 av. J.-C., son armée sombre face aux Thébains menés par Épaminondas lors de la défaite de Leuctres. La cité tente sans succès de se rétablir durant la première partie de l'époque hellénistique, avant de passer sous domination romaine après 146 av. J.-C. La cité se normalise progressivement, perdant ses spécificités, même si elle préserve une identité propre reposant sur la mise en valeur de son passé prestigieux et de ses traditions, certes souvent mythifiés.
Durant cette période, Sparte se distingue des autres cités par un modèle socio-politique où une minorité des citoyens se consacre à plein temps aux activités politiques et militaires, tandis que l'activité économique est assurée par les Périèques, population libre mais non citoyenne, et surtout par les Hilotes, population de statut servile soumise à une domination brutale. L'armée spartiate est longtemps réputée être la plus puissante du monde grec, et l'aspect militariste de l'organisation de la cité a souvent été mis en avant, même si c'est sans doute exagéré.
Sparte a été un objet de réflexion voire de fascination pour plusieurs auteurs grecs majeurs (Thucydide, Xénophon, Platon, Aristote, Plutarque, etc.), qui l'ont tantôt perçue de manière positive, tantôt de manière négative. Cette cité ayant principalement été décrite par des auteurs extérieurs, elle est donc avant tout connue de manière indirecte et beaucoup de ses traits caractéristiques sont discutés voire controversés. Elle a donné l'image d'une cité austère et égalitariste, dans laquelle les citoyens sont sélectionnés dès la naissance par des pratiques eugénistes puis formés durant un cycle éducatif exigeant, notamment pour devenir d'excellents soldats prêts à se sacrifier au combat, et soumis à des règles visant à imposer une vie collective (notamment des banquets) et à limiter les étalages de richesses et les inégalités. Mais les études récentes ont tempéré les spécificités spartiates, la cité présentant des traits aristocratiques communs aux cités grecques, avec une élite riche dominant le groupe des citoyens.
Après sa disparition son souvenir est préservé par la copie des écrits antiques à son sujet, et elle redevient un objet de fascination à partir de la Renaissance. Elle a pu servir de modèle idéalisé à plusieurs reprises, notamment durant la Révolution française où son égalitarisme est mis en avant, et dans l'Allemagne nazie qui valorise plutôt ses aspects eugénistes et élitistes ainsi que le sens du sacrifice de ses citoyens, vus comme les représentants d'une race supérieure. Les études historiques ont permis de mieux approcher les réalités de la cité, en allant au-delà des fantasmes qu'elle a suscités, alors que de nouvelles idéalisations se sont développées dans la culture populaire.
Cadre géographique vignette|upright=1.5|Carte du territoire de la Cité-État de Sparte dans la plaine de Laconie.
Le site de Sparte est situé au centre de la région appelée Laconie, qui occupe la partie sud-est du Péloponnèse. Il est localisé dans la plaine du fleuve Eurotas, le principal cours d'eau de la région, sur sa rive droite, à environ 50 kilomètres de son débouché sur la mer (au sud).
La Laconie correspond au sens strict au territoire délimité à l'ouest par le massif du Taygète (qui culmine à ), et au sud et à l'est par la mer Méditerranée. Elle est frontalière de l'Arcadie au nord, et de la Messénie à l'ouest. C'est une région montagneuse qui comprend, en plus du Taygète, le massif du Parnon (qui culmine à ) dans sa partie nord/nord-est. Entre les deux massifs se trouve la plaine de l'Eurotas, qui coule dans un sens nord-sud et se jette dans le golfe de Laconie, qui est également bordé par les plaines littorales d'Hélos et de Molaoi. Deux péninsules délimitent la région au sud, celle du Magne à l'ouest (terminée par le cap Ténare) et celle d'Épidaure Limira à l'est (terminée par le cap Malée). La région dispose de diverses ressources naturelles : des mines de fer, de cuivre, d'argent et de plomb au sud, des carrières de marbre dans la péninsule du Magne, et de roches basaltiques (Lapis Lacedaemonius) près de Crocée..
Les sources et leur interprétation
L'histoire de Sparte est principalement reconstituée à partir de sources littéraires antiques. Seule une minorité est le fait d'auteurs spartiates, les poètes Tyrtée et Alcman. La majorité provient d'auteurs extérieurs à cette cité. Il s'agit en premier lieu de travaux d'historiens : Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe. Les philosophes Platon et Aristote évoquent également Sparte dans certaines de leurs œuvres, de même que des auteurs de théâtre (Euripide, Aristophane) et des orateurs attiques (Isocrate). Ces auteurs sont contemporains de l'époque de la puissance spartiate. D'autres en revanche ont écrit à l'époque romaine impériale, avant tout Plutarque et Pausanias. Ils fournissent des informations abondantes (surtout le premier), mais comme elles sont tardives leur validité pour décrire l'époque de l'apogée politique et militaire de Sparte est discutée.
Nombre d'auteurs antiques ayant écrit sur Sparte sont des Athéniens, dont la patrie a été en conflit avec elle. Et d'une manière générale les sources littéraires antiques se positionnent souvent pour ou contre celle-ci. Elles en donnent donc une vision biaisée et idéalisée. C'est ce qui a été caractérisé par l'helléniste François Ollier comme un « mirage » spartiate, qui renvoie l'image d'une cité à part avec diverses particularités : l'austérité proverbiale et la retenue de ses citoyens (qui ont donné les adjectifs « spartiate » et « laconique »), son éducation collective très exigeante, son organisation et son état d'esprit militariste, la grande latitude qui y est laissée aux femmes par rapport aux usages des autres Grecs, etc. Les descriptions venues de l'extérieur en ont donné une image qui peut être positive, mettant en avant son bon ordre (eunomie), ou négative, insistant sur ses faiblesses. Cela se fait souvent en opposition avec les défauts et les vertus supposés d'Athènes, où elle a été perçue non seulement comme une rivale mais aussi comme un contre-modèle.
Cette image est aussi en partie influencée par l'image que les Spartiates ont cherché à donner d'eux-mêmes aux autres Grecs. Ils ont développé vis-à-vis de l'extérieur une pratique du secret et de la mystification, qui laissait une grande part à l'imagination, peut-être une forme de « propagande » visant à les faire percevoir comme une cité imbattable militairement et moralement supérieure, destinée à diriger les autres Grecs. Les historiens modernes ont progressivement questionné l'image antique de Sparte, en cherchant à voir au-delà du « mirage ». Les débats actuels portent notamment sur la question de savoir si Sparte était une cité grecque atypique ou non. Certains historiens comme S. Hodkinson insistent plutôt sur ses aspects « normaux », qui n'en feraient pas une cité fondamentalement différente des autres cités grecques, en dépit de quelques aspects atypiques comme son système éducatif et la place des banquets citoyens.
L'archéologie a aussi fourni d'importantes informations sur Sparte et son territoire. Le site de Sparte et ses environs ont été fouillés à partir de 1904 par l’École britannique d'archéologie d'Athènes, à laquelle se sont par la suite jointes des équipes grecques, col. 173-174.. Les monuments dégagés datent surtout de l'époque romaine et sont dans l'ensemble peu impressionnants, mais de grandes quantités d'objets plus anciens ont été trouvés, notamment dans le sanctuaire d'Orthia, ainsi que des inscriptions datées des différentes époques antiques, qui donnent une voix aux Spartiates. Des prospections dans des parties de la Laconie et les fouilles de plusieurs sites de la région ont permis de faire progresser les connaissances sur l'histoire de l'arrière-pays spartiate.
thumb|center|upright=1.5|Plan de la Sparte antique.A. Acropole B. Agora C. Pitana D. Mesoa E. Limnai F. Kynosura 1. Temple d'Athéna Chalkioikos 2. Sanctuaire d'Orthia 3. Théâtre romain 4. Skias 5. Stoa perse 6. Stoa romaine 7. Tombe de Léonidas 8. Héroôn 9. Pont 10. Muraille hellénistique 11. Basilique byzantine de Saint Nikon 12. Ménélaion.
Histoire
Antécédents et origines ()
Les archéologues ont mis au jour en Laconie 21 sites habités à l'époque mycénienne (v. 1600-1200 av. J.-C.), dont des édifices palatiaux à Ayios Vasilios et au Ménélaion. Ils sont désertés au moins après 1200, lorsque la civilisation mycénienne s'effondre, après quoi la région est fortement dépeuplée. Après une période d'anarchie et de disruption, les signes de reprise sont visibles au , période pour laquelle on trouve des traces d'occupation à Sparte et à Amyclées, qui deviennent notamment des lieux de culte importants, ainsi que dans les futures cités périèques et divers sites ruraux. Au , les signes de reprise sont plus marqués, surtout sur les sites cultuels où les offrandes se font plus nombreuses et raffinées.
Sparte apparaît chez Homère (seconde moitié du ). Ménélas, époux de la belle Hélène, règne sur « Lacédémone aux profondes vallées » (Iliade, II, 581). La ville de Sparte fait partie de ce royaume, au même titre que huit autres cités dont Amyclées, et en est le centre politique, puisque l’Odyssée y situe le palais de Ménélas. Les poèmes homériques semblent donc refléter un contexte dans lequel Sparte émerge comme le site le plus important de la Laconie ; ..
La transition entre cette ancienne ville et la Sparte dorienne était expliquée dans l'Antiquité par le récit mythique du « retour des Héraclides » : Hyllos, fils d'Héraclès, doit fuir le Péloponnèse à la suite des persécutions d'Eurysthée. Après plusieurs tentatives avortées, son arrière-petit-fils Téménos reconquiert la terre. Il prend pour lui la souveraineté d'Argos et donne à ses frères les royaumes voisins : Cresphontès reçoit la Messénie et Aristodème (ou ses fils) la Laconie. Le mythe du retour des Héraclides a été interprété comme un récit renvoyant à une invasion des Doriens, un peuple venu du Nord et parlant un dialecte grec. L'historicité de ces légendes est discutée, le début de l'affirmation de Sparte se faisant dans des conditions obscures. L'arrivée de migrants pourrait certes expliquer l'apparition d'une céramique de type proto-géométrique dans la région. Mais il semble qu'il n'y ait pas eu d'invasion, plutôt une longue assimilation.
Expansion et consolidation () vignette|Dinos laconien du Peintre des Cavaliers,560-540 av. J.-C., musée du Louvre.