La morphine (du grec , Morphée, dieu grec des rêves) est le principal alcaloïde de l'opium, le latex du pavot somnifère (Papaver somniferum). C'est une molécule complexe utilisée en médecine comme analgésique (antidouleur) et comme drogue pour son action euphorisante.
Comme tous les opioïdes, la morphine présente un risque élevé de dépendance physique et psychique. Son usage provoque l'apparition d'une accoutumance : les doses de morphine nécessaires pour égaler les effets de la première prise peuvent croître énormément, cette augmentation intensifiant alors significativement les risques d’overdose et de dépressions respiratoires pouvant mener à la mort. L'arrêt de la morphine s'accompagne d'un syndrome de sevrage (frissons, sueurs, terreurs nocturnes, douleurs musculaires etc) dont la sévérité dépend de la durée de l'usage et des doses absorbées.. La morphine est ainsi classée comme stupéfiant dans la plupart des pays du monde.
De la morphine ont été dérivés de nombreux composés d'action similaire et présentant les mêmes risques comme l'héroïne. Plusieurs autres ont été synthétisés à partir de la thébaïne — un autre alcaloïde de l'opium — comme l'oxycodone, la buprénorphine et l'hydromorphone. Par ailleurs, d'autres molécules structurellement différentes comme le fentanyl, la méthadone ou le tramadol possèdent des activités analgésiques comparables, se liant aux mêmes récepteurs et sont ainsi regroupés dans la famille des narcotiques. Tandis que les substances issues de l'opium sont appelées les opiacés, les substances qui partagent des effets voisins à la morphine et qui se fixent aux mêmes cibles au sein du cerveau sont appelées les opioïdes.
Provenance vignette|gauche|Un champ de pavot à opium, en Turquie. La morphine est principalement présente dans le latex du pavot somnifère (Papaver somniferum), mais aussi dans celui d'autres espèces du genre Papaver comme Papaver dubium (Pavot douteux) et Papaver argemoneAnne Espinasse, Christine Abelard, M. Tribodet, La production de thébaïne, codéine et morphine à partir du genre Papaver, Agronomie, EDP Sciences, 1981, 1 (3), , hal-00884250 lire en ligne.. gauche|vignette|Deux fumeurs d'opium à Java au XIXe siècle. En Europe, l'opium est alors largement disponible dans les pharmacies et les milieux artistiques et médicaux. En France, la prohibition officielle interdisant l'usage, la détention et le commerce de l'opium et de ses dérivés a été votée avec la loi du 12 juillet 1916. L'opium brut, selon les variétés et la provenance, contient entre 4 et 21 % de morphine.. L'opium officinal, de qualité pharmaceutique standardisée, doit titrer 10 % de morphine.
La morphine et les autres alcaloïdes de l'opium sont synthétisés dans la plante de pavot au niveau des cellules lactifères dans les bulbes. à partir de la tyrosine, un acide aminé courant dans la nature, qui est transformé en réticuline puis en salutaridine..
La production du latex est maximale quelques jours après la chute des pétales et sa récolte s'effectue à ce moment-là. Le latex est ensuite mis à sécher, utilisé tel-quel ou purifié pour le fumer ou en extraire la morphine, la codéine ou la thébaïne.
gauche|vignette|Flacons de morphines, Musée de l'opium à Sop Ruak, Triangle d'or, province de Chiang Rai, Thaïlande.
L'extraction peut se faire par différentes méthodes, dont la plupart utilisent l'action de la chaux ou du chlorure de calcium, avant d'être précipitée par l'action du chlorure d'ammonium ou de l'acide chlorhydrique pour faire précipiter la morphine sous forme de sel chlorhydrique (chlorhydrate de morphine).. La morphine peut également être retrouvée à partir de la thébaïne, au cours de procédés industriels.
Ces méthodes sont pratiquées industriellement ou par des laboratoires clandestins en vue de préparer l'héroïne par acétylation de la morphine. La France et l'Australie sont les principaux producteurs légaux de morphine...
Histoire
L'opium est utilisé en médecine depuis le dans diverses cultures. et fut l'un des piliers de la pharmacopée traditionnelle. Connue comme l'une des premières drogues de l'histoire, différentes sources historiques témoignent de l'utilisation du pavot par les Sumériens, Égyptiens, Grecs, Romains et de nombreux peuples de l'Antiquité, principalement pour ses vertus sédatives et antalgiques. Pline l'Ancien le mentionne dans son Histoire naturelle, et en décrit l'usage et les effets, et le célèbre Galien l'utilise déjà au .. Occupant une place de choix dans la pharmacopée européenne durant le Moyen Âge et la Renaissance, cultivé dans le jardin des monastères. comme plante officinale, il est sélectionné : le pavot originel hypothétique papaver setigerum est devenu le cultivar que nous connaissons aujourd'hui, papaver somniferum. En effet, il n'existe aucun spécimen de pavot connu à l'état sauvage.
Dès 1688, Daniel Ludwig, médecin du duc de Saxe-Gotha, signale dans sa « dissertation de pharmacie » la morphine sous le terme de « magistère d'opium ».... Il extrait la morphine par extraction acide-base puis précipitation. La morphine ne sera cependant vraiment découverte qu'à partir de 1804. La morphine et ses sels (Codex de 1866) deviendra l'analgésique par excellence des syndromes douloureux, aigus ou chroniquesL’opium, la morphine et la douleur, Évelyne Pichard, Institut Gustave-Roussy...
vignette|L'Allemand Friedrich Sertüner, l'un des découvreurs de la morphine.
Découverte La morphine fut découverte simultanément en 1804 par Armand Seguin et Bernard Courtois, ainsi que par Jean-François Derosne (« sel de Derosne »)., mais c’est à Friedrich Wilhelm Sertürner, jeune pharmacien d'Eimbeck près de Hanovre, que revient le mérite..
Friedrich Sertüner publie en 1805 une étude préliminaire dans Journal Pharmacie de Johann Trommsdorff puis en 1806 l'article final dans lequel il précise n'avoir pris connaissance des découvertes de Derosne qu'après avoir abouti à ses propres conclusions. En 1811, il publie plusieurs articles dans le Journal Pharmacie de Johann Trommsdorff où il affirme clairement la qualité d'alcali du . En 1815, il identifie plusieurs composants.
vignette|Opium non raffiné après récolte et séchage.
C'est finalement un article paru en 1817 dans de GIlbert qui fait connaître ses travaux sur la substance que Sertürner nomme désormais « » en référence à Morphée, et sur l'autre composant qu'il isole de l'opium : l'« acide méconique ».
Gay-Lussac fait traduire et publier immédiatement cet article dans les prestigieuses Annales de Chimie. C'est lui qui introduit le terme « Morphine ». Dans la préface qu'il adjoignit à cette traduction, Gay-Lussac amorça notamment un système de standardisation de la nomenclature de chimie organique qui eut pour première illustration l'apparition du terme de « morphine ». Gay-Lussac demanda à Robiquet de vérifier les résultats de Sertrüner : le « sel de Derosne » s'avéra être une substance différente de la morphine. Robiquet nomma la substance purifiée issue des sels de Derosne « narcotine » (alors même que ces sels étaient dépourvus de propriété narcotique)..
La querelle de la priorité de la découverte de la morphine est tranchée en 1831 quand Sertürner reçoit le prix Montyon de l'Institut de France.. Préparée par la combinaison avec des acides, la morphine formait différents sels : l'acétate de morphine, le sulfate et le chlorhydrate de morphine. La découverte de la morphine et d'autres alcaloïdes est un point crucial dans le développement de la chimie organique dans l'histoire..
Développement En 1818, Magendie fait savoir qu'il a réussi à soulager les souffrances d'une femme. Il utilise alors de la morphine à la place de l’opium en pratique clinique avec prescription orale comme sédatif et antalgique. C'est en 1819 que figure pour la première fois sur un formulaire de prescription des hôpitaux de Paris, une préparation buvable d'acétate de morphine. mais seulement en 1822 que la parution de son Formulaire fait connaître la morphine au monde médical. Il en caractérise l'usage sous forme de sulfate et d'acétate.. L'entrée de la morphine se fait alors dans la thérapeutique grâce aux préparations de sels de morphine à base d'acétate de morphine que Magendie appelait .
En 1828, Bally, fort d'une étude portant sur plus de , précise les effets de la morphine ; il publie ses Observations sur les effets thérapeutiques de la morphine ou narcéine ; en 1823, Bally étudiait les effets de l'acétate de morphine à l'exclusion de tous les autres selsDorveaux Paul, « Le sirop pectoral de Charlard chanté par Casimir Delavigne », Bulletin de la Société d'histoire de la pharmacie, , , 1921, , http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0995-838x_1921_num_9_29_1383.. En 1831, William Grégory, à Édimbourg, fait connaître un procédé pour obtenir du chlorhydrate de morphine à un coût comparable à celui du Laudanum et très pur. Ce produit est commercialisé dès 1833 http://www.chem.ed.ac.uk/about/professors/gregory.html..
class=skin-invert-image|vignette|La codéine, ou 3-méthyl-morphine.
En 1832, examinant le procédé de Gregory, Robiquet met au jour une autre substance active de l'opium, la codéine.. La galénique se limitait alors souvent aux formulations per os, principalement des solutions ou des sirops. L'usage de la voie endermique, qui consistait à déposer de la poudre sur une portion de peau mise à nu par un vésicatoire, le marteau de Mayor ou par les cantharides, était alors marginal et fut étudié pour le traitement des rhumatismes ; en 1837, Lafargue, utilisant une lancette, pratiquera une inoculation sous-cutanée qualifiée de Patrick Maugeais, « Sainte Morphine, fléau de l'humanité », Histoire, économie et société, 1988, , . Toxicomanies : alcool, tabac, drogue, , http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1988_num_7_4_2396..
La morphine va rencontrer l’invention de la seringue hypodermique à aiguille creuse du médecin orthopédiste lyonnais Charles Pravaz en destiné au départ à l'injection de fer coagulant dans le traitement des anévrismes. C'est le médecin écossais Alexander Wood qui pratiqua toutefois le premier l'injection sous-cutanée de morphine ; puis, dans une série d'observations qu'il publia en 1855, il remarqua l'efficacité des injections pratiquées, notamment celles qui contenaient le chlorhydrate de morphine, contre les névralgies.
Les formes galéniques pour injection intraveineuse de morphine chez l'homme n'auront cours qu'au vingtième siècle, notamment en association avec la scopolamine.
gauche|vignette|Ampoule de morphine avec aiguille hypodermique pour injection immédiate, période de la guerre de 1939-1945.
L'apparition de la forme injectable, particulièrement sur les champs de bataille (guerre de Sécession aux États-Unis, guerre de Crimée, guerre austro-prussienne, guerre franco-prussienne de 1870 en Europe) révolutionne le traitement des blessures et de la chirurgie, notamment dans le cas des amputations qu'elle rend mieux tolérables par le patient. C'est dans ce contexte d'utilisation en médecine militaire qu'apparaît ce que l'on appelle alors la « maladie du soldat » puis « morphinisme » et enfin « morphinomanie ».
vignette|C'est pendant la guerre de Sécession que la morphine est utilisée pour la première fois sur des blessés de guerre.
Pendant la guerre de 1870, la morphine est distribuée sans retenue aux blessés ; elle est également distribuée aux combattants valides à qui elle donne le courage de monter au front... Les premières descriptions de morphinomanie apparaissent dès d'autant qu'elle est alors en vente libre dans de nombreuses préparations pharmaceutiques artisanales pour soigner les maux les plus divers. L'opium était toutefois bien plus largement répandu.