Eugénie de Rome ou sainte Eugénie est une vierge qui aurait subi le martyre à Rome en 257, sous le règne de l'empereur Valérien et de son fils Gallien. Elle serait née à Rome dans la décennie 180-190. Sainte Eugénie est fêtée respectivement par l'Église catholique et l'Église orthodoxe le 25 et le . Son historicité est fortement sujette à caution et le récit qui la met en scène fourmille d'anachronismes et de topoï hagiographiques voire romanesques.
Histoire et légende La source primitive concernant sainte Eugénie est la Vie latine BHL 2667 transmise sous le titre Passion des saints martyrs Protus et Hyacinthus. Il s'agit d'une composition de type romanesque, rédigée en Italie dans la seconde moitié du Voir C. Lanéry, « Hagiographie d'Italie (300-550), I : Les Passions latines composées en Italie » (2010), p. 126-138.. Elle appartient au genre des « romans hagiographiques de reconnaissance »P. Boulhol, Anagnorismos (1996)., et à la catégorie des « histoires de femmes déguisées en moines »Marie Delcourt, « Le complexe de Diane dans l'hagiographie chrétienne », dans RHR, 153 (1958), p. 1-33 ; John Anson, « The female transvestite in early monasticism : the origin and development of a motif », dans Viator, 5 (1974), p. 1-32 ; Évelyne Patlagean, « L'histoire de la femme déguisée en moine et l'évolution de la sainteté féminine à Byzance », dans Studi Medievali, 3a serie, 17 (1976), p. 597-623 ; Stephen Davis, « Crossed texts, cossed sex : intertextuality and gender in early christian legends of holy women disguised as men », dans JECS, 10/1 (2002), p. 1-36 ; etc., rebaptisées ensuite « histoires transgenre »Clovis Maillet, « Eugène-Eugénie, être transgenre au Moyen Âge », L'Histoire , octobre 2020, p. 64-67.. Ce texte fut traduit plusieurs fois en grec vers le (BHG 607 w, x, y, z), retraduit en grec élégant par Syméon Métaphraste au (BHG 608), et fut également adapté en syriaque (BHO 282), en arménien (BHO 281) et en éthiopien (BHO 283 et 284). En voici le résumé, d'après la moins mauvaise édition existanteC'est-à-dire, en attendant une édition moderne et critique, le texte (remarquable pour l'époque) publié à Milan, peu avant 1478, par Boninus Mombritius dans son Sanctuarium seu vitae sanctorum, réédité avec des améliorations par des moines de Solesmes (Paris, Fontemoing, 1910, tome II, p. 391-397, mêmes tome et pages dans la réimpression de G. Olms de 1978)..
L’empereur Commode, au cours de son septième consulat (= année 192), envoie en Égypte le vir illustris Philippe, pour qu’il y dirige la préfectureMarta Sordi a tenté, sans doute avec succès, de sauver l'historicité de Philippe, en proposant de voir en lui le préfet des vigiles, puis dux d'Égypte, Gnaeus Domitius Philippus : « Un martire romano della persecuzione di Valeriano : il prefetto Cn. Domizio Filippo » (1979) ; « Ancora su Cn. Domitius Philippus, praefectus vigilum a Roma e dux in Egitto » (1981). Philippe quitte donc Rome avec son épouse Claudia et ses enfants Sergius, Avitus et Eugénie et la famille s'installe à Alexandrie. Eugénie est aussi belle que vertueuse et studieuse. Dans sa seizième année, elle étudie les lettres (liberalibus litteris) grecques et latines et fait preuve d'une gravité qui suscite l'admiration des philosophesPassio sanctorum Proti et Hyacinthi martyrum, éd. Mombritius, II (1978), p. 397, 37-38.. Son père, qui veut la marier, lui propose plusieurs beaux partis, qu'elle repousse avec force, jugeant les bonnes mœurs supérieures à la haute naissance. Un heureux hasard met entre les mains d'Eugénie « l'épître de Paul » (sic) et les Actes de Paul et Thècle, dont la lecture la bouleverse : c'est ainsi qu'elle commence, à l'insu de ses parents, à devenir chrétienne de coeur (coepit animo esse Christiana). Ayant obtenu de ses parents la permission d'aller en litière couverte (basterna) à sa propriété de campagne, la jeune fille, ses deux nouvelles lectures sous le bras, discute en chemin avec ses chers eunuques Prote et Hyacinthe, qui ont grandi avec elle et partagent sa culture profane : comment se fait-il que les propos des poètes et des philosophes en matière de religion soient si ridicules, si creux, comparés aux deux écrits en question ? Tandis qu'ils passent en revue les sectes polythéistes, parvient à leurs oreilles la voix de chrétiens chantant un psaume : « Tous les dieux des nations sont des démons... » (Ps 96, 5). N'est-ce pas la réponse à ses questions ? Eugénie décide d'aller revoir ces gens-là ; mais auparavant, elle demande à ses deux fidèles serviteurs de lui couper les cheveux, et elle revêt des habits d'homme. Dans cet équipage, elle retourne le lendemain, toujours avec Prote et Hyacinthe, voir les chrétiens, qu'elle trouve cette fois en train de psalmodier des versets d‘Isaïe (26, 7) : à nouveau, elle applique les paroles à sa propre situation. Elle s'approche du chef de ces hommes, l'évêque Helenus, et lui demande de la baptiser avec ses deux amis. Helenus lui répond qu'il l'a reconnue sous son déguisement, mais il accepte malgré tout de baptiser le trio et de laisser Eugénie travestie entrer au monastère avec ses deux compagnons. La jeune fille embrasse ainsi la vie cénobitique sous le nom dEugène. Elle acquiert une grande renommée parmi les moines par sa piété et son pouvoir de guérir les malades. Deux ans plus tard, quand le supérieur meurt, tous les moines veulent que le « Frère Eugène » lui succède. L'intéressé(e) refuse obstinément cet honneur. Devant l'insistance des moines, il/elle finit par s'en remettre au jugement de Dieu par l'épreuve de « l'ouverture du livre » (apertio libri), qui fait alors tomber sur des versets de l'Évangile (Matthieu, 20, 25-27) paraissant l'inviter à accepter cette élection.
Ayant eu connaissance des pouvoirs thaumaturgiques du nouvel abbé, une noble et riche matrone nommée Mélanthia, qui souffrait depuis longtemps de fièvre quarte, vient trouver dans son monastère « Eugène » pour qu'il la guérisse. D'un signe de croix, l'abbé chasse aussitôt la maladie. Dès lors Mélanthia se rend fréquemment au monastère sous couvert de piété, mais en réalité parce qu'elle est tombée sous le charme du supérieur au joli visage. Elle lui propose le mariage : « Eugène » fait la sourde oreille. Changeant de tactique, la dame feint d'être à nouveau malade et obtient que l'abbé la visite pour la guérir. Une fois qu'il est dans sa chambre, elle lui fait des propositions indécentes, qu'il repousse avec horreur. Résolue à se venger par la calomnie (comme Phèdre dans la mythologie ou la femme de Putiphar dans la Bible), Mélanthia regagne Alexandrie et déclare publiquement que l'abbé Eugène a voulu attenter à son honneur. Le préfet Philippe fait aussitôt arrêter l'accusé. vignette|left|210px|Sainte Eugénie, travestie en moine, montre ses seins et sa « féminité » à son juge et père (sculpture d'un chapiteau de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay). thumb|La chapelle Sainte-Eugénie à Corseul. thumb|right|Sainte Eugénie a la tête tranchée (église Notre-Dame de Clignancourt).
Avant d'être jetée aux lions, Eugénie comparaît au tribunal de Philippe, installé dans l'amphithéâtre de la ville, plein à craquer d'une foule curieuse. Elle décide alors de lever le masque : déchirant sa tunique devant tous, elle montre sa poitrine (bien faite, précise l'hagiographe en citant implicitement Virgile, Énéide, III, 426 : pulchro pectore virgo) et révèle ainsi une féminité qui la disculpe. Dans un bref discours à celui qu'elle appelle son « père selon la chair », Eugénie nomme et montre ses deux eunuques Prote et Hyacinthe, déclare son identité et proclame sa foi dans le Christ. Philippe reconnaît sa fille, les frères d'Eugénie accourent, tous quatre, devant la foule émue, s'étreignent dans un flot de larmes, bientôt rejoints par Claudia que l'on a prévenueSur cette scène de reconnaissance, voir P. Boulhol, Anagnorismos (1996), p. 28-30, 60 et 62.. La foule s'écrie : « Le Christ, le dieu des chrétiens, est le seul, le vrai dieu ! ». Un feu descend du ciel et consume Mélanthia avec toute sa maisonnée. L'église, fermée depuis huit ans, est rouverte ; tout le peuple alexandrin retourne au culte chrétien. Philippe, Claudia, leurs deux fils et une multitude innombrable de païens se font baptiser ; « et Alexandrie tout entière devient comme une seule église ». Bientôt l'évêque meurt ; pour lui succéder, le peuple unanime choisit Philippe. Celui-ci se démet alors de ses fonctions de préfet et monte sur le trône épiscopal d'Alexandrie. Sous son impulsion, presque toute la province d'Égypte se convertit. Philippe meurt en martyr quinze mois plus tard, poignardé dans son église pendant qu'il dit le Notre Père, par des païens à la solde du nouveau préfet PerenniusCe nom (tel quel ou sous la forme plus correcte Perennis) est porté, dans l'hagiographie, par plusieurs hauts fonctionnaires de la persécution, notamment le réel préfet du prétoire (Tigidius) Perennis († 185) dans les Actes d'Apollonius Sacceas (BHG 1489), 45. Pour mémoire, rappelons que le préfet d'Égypte Gnaeus Domitius Philippus (240-242), probable modèle du Philippe de notre texte, eut pour successeur non point un nommé « Perennius », mais Aurelius Bassus (en charge de 242 à 245)., et qui s'étaient fait passer pour des fidèles afin de pouvoir approcher le saint évêque.
Un demi-siècle environ s'écoule. L'empereur, qui est à présent Valérien, a repris les persécutions contre les chrétiens. Eugénie (qui, soit dit entre parenthèses, doit avoir à présent entre 70 et 80 ans) est à nouveau arrêtée et condamnée à mort, cette fois sur l'ordre de l'empereur Gallien (lequel fut d'abord associé au pouvoir par son père Valérien de 253 à 260, puis régna seul de 260 à 268), qui lui en veut d'avoir détourné du paganisme et converti au christianisme sa nièce (à lui) Basilla. Comme on lui ordonne de sacrifier à Diane, elle entre dans le temple de la déesse et prie devant sa statue : celle-ci tombe alors en poussière. On la jette dans le Tibre attachée à un bloc de pierre : le bloc se met à flotter et la vierge n'a de l'eau que jusqu'aux genoux. On tente de l'ébouillanter dans les chaudières des « thermes sévériens » (les thermes de Caracalla) : c'est peine perdue, car la fournaise s'éteint dès qu'elle arrive. On l'enferme dans un cachot obscur sans eau ni nourriture : en vain, car le Seigneur, dans un immense rayonnement, vient la réconforter. En désespoir de cause, on la fait mettre à mort par le glaive d'un exécuteur. Après sa passion, Eugénie apparaît à sa mère (alors largement nonagénaire...) venue pleurer sur sa tombe ; elle lui annonce qu'elle va bientôt mourir et trouver le salut, et elle l’invite à entretenir la foi chrétienne de ses deux fils pour qu’ils soient dignes de partager sa gloire. Claudia meurt en effet le dimanche suivant ; ses fils Avitus et Sergius l’ensevelissent, évangéliseront bientôt les Romains et mourront saintement.
La fabrication d'un récit à succès Au contraire de Prote et Hyacinthe ou de Basilla (trois martyrs de la même catacombe de la via Salaria vetus), Eugénie est absente du plus ancien catalogue de martyrs vénérés à Rome, à savoir la Depositio martyrum incluse dans le Chronographe de 354. Cette absence ne plaide pas en faveur de son historicité, de même que le silence du pape Damase dans ses Épigrammes et du poète Prudence dans ses pièces martyrographiques. Tout se passe comme si la figure romanesque d'Eugénie (peut-être à l'origine, tout au plus, un simple nom, celui d'une hypothétique et obscure martyre, ou de quelque pieuse et généreuse dame romaine) avait été imaginée pour être associée, selon des procédés de l'hagiographie fabuleuse bien mis en lumière par Hippolyte DelehayeVoir en particulier Les légendes hagiographiques. édition, Bruxelles, 1927, p. 26-28., à des saints réels plus ou moins « retouchés ».