La civilisation de la vallée de l'Indus, ou civilisation harappéenne, du nom de la ville antique de Harappa, est une civilisation de l'Âge du bronze dont le territoire s'étendait autour de la vallée du fleuve Indus, dans l'ouest du sous-continent indien (le Pakistan moderne et ses alentours). Sa période dite « mature » va d'environ 2600 à 1900 , mais plus largement ses phases successives vont au moins de la fin du au début du ; la chronologie varie selon les auteurs.
Cette civilisation se développe à partir d'un foyer néolithique situé à l'ouest de l'Indus, comme à Mehrgarh au Baloutchistan, au ou vers 5000 Les datations du site néolithique de Mehrgarh sont en débat - nouvelles dates approchées : vers 5000-4500 - depuis la publication de qui se réfère à , doi.org/10.1038/s41598-025-92621-5.. La vallée de l'Indus commence à se peupler de groupes d'agriculteurs et éleveurs sédentaires autour de 4000 S'ouvre ensuite la période harappéenne ancienne, ou ère de régionalisation, pendant laquelle la vallée de l'Indus et les régions voisines sont partagées entre plusieurs horizons culturels. C'est à partir de la culture de Kot Diji, vers la fin du et les premiers siècles du , que se met en place la civilisation de l'Indus à proprement parler, qui émerge en intégrant les différentes cultures voisines.
Dans sa phase mature, de 2600 à 1900 environ, elle couvre un territoire nettement plus vaste que les civilisations contemporaines de Mésopotamie et d’Égypte, qui s'étend dans la plaine de l'Indus, une partie du Baloutchistan, le réseau Ghaggar-Hakra, la région d'interfluve entre les réseaux de l'Indus et du Gange, et au Gujarat. C'est une civilisation urbaine, dominée par plusieurs grands centres (Mohenjo-daro, Harappa, Dholavira, Ganweriwala, Rakhigarhi) à l'urbanisme planifié. Ils comportent en général une citadelle qui sert sans doute de cadre à un pouvoir politique dont la nature exacte reste mal connue. En tout état de cause, il ne faut probablement pas envisager un État unifié à l'échelle de la civilisation. Les villes disposent de murailles, de rues au tracé souvent régulier et d'un système perfectionné d'écoulement des eaux usées. Les constructions sont en briques de format standardisé. Un réseau de villes moins importantes, souvent édifiées sur le même schéma, maille le territoire. Autour, se déploient une agriculture et un élevage qui recouvrent une grande variété de plantes et d'animaux. Un artisanat d'une grande technicité se développe, manifestement encadré par une organisation administrative dont témoignent les nombreux sceaux mis au jour sur les sites de l'Indus. Ces sceaux et d'autres objets portent les signes d'une écriture qui se retrouve en divers lieux. Elle n'a pas encore été déchiffrée, ce qui pose un obstacle à une meilleure connaissance de l'organisation politique, sociale, économique ou religieuse des Harappéens. Au regard des singularités des trouvailles archéologiques, notamment du peu de traces des élites et de violences, une forme d'organisation socio-politique particulière semble distinguer cette culture des autres civilisations urbaines de la même époque (Élam, Mésopotamie, Syrie, Égypte). Les Harappéens ont eu des contacts avec les cultures du sous-continent indien, également avec celles du plateau Iranien et du golfe Persique, mais aussi avec la Mésopotamie, où leur pays apparaît dans les sources cunéiformes sous le nom de Meluhha.
Après avoir connu une stabilité remarquable d'environ sept siècles, la civilisation de l'Indus décline après 1900 , remplacée par plusieurs cultures régionales moins marquées par le fait urbain et dépourvues de traces de standardisation et de centralisation. Les traits caractéristiques de la civilisation de l'Indus disparaissent dans le courant de la première moitié du Les causes de la fin de cette civilisation ont été et sont encore très débattues, on a invoqué les invasions de conquérants aryens ainsi que des problèmes environnementaux et climatiques, ou économiques. Ce qu'il reste de cette civilisation dans celles de l'Inde historique fait également l'objet de débats, qui ne peuvent être résolus faute d'une meilleure connaissance de la culture harappéenne.
La civilisation de l'Indus est redécouverte après des millénaires d'oubli, durant la période coloniale britannique, à partir des années 1920. L'exploration archéologique s'est poursuivie au Pakistan et en Inde après l'indépendance et la partition et a permis l'identification de plus d'un millier de sites archéologiques harappéens. Les campagnes de fouilles menées sur certains d'entre eux, suivant des méthodes de plus en plus modernisées, ont progressivement permis de dresser un tableau plus précis sur l'évolution de cette civilisation et la vie des anciens Harappéens et Harappéennes, même si de nombreuses zones d'ombre demeurent.
Redécouverte, exploration archéologique et état de la recherche thumb|left|Sceau de l'Indus mis au jour par Alexander Cunningham à Harappa. British Museum.
Au milieu du , les autorités coloniales britanniques en Inde s'intéressent à l'exploration et à la préservation du passé antique de cette région. L'ingénieur et archéologue Alexander Cunningham visite le site de Harappa dans les années 1850, y prélève des objets harappéens, dont un sceau inscrit, mais date le site d'une quinzaine de siècles d'ancienneté et aucune fouille n'a lieu. En 1861 est fondée l'Archaeological Survey of India (ou ASI) dont il prend la direction, afin d'organiser l'exploration archéologique de l'Inde. C'est dans ce contexte que d'autres sites harappéens sont visités (comme ), mais on ignore alors tout du passé le plus ancien de l'Indus.
Les explorations archéologiques s'intensifient et se modernisent au début du sous la houlette de John Marshall. Il dépêche en 1920 Daya Ram Sahni pour entreprendre les fouilles de Harappa afin de comprendre les découvertes de Cunningham, et l'année qui suit R. D. Banerji à Mohenjo-daro, site plus connu pour son stupa antique, mais il y repère les ruines d'époque harappéenne qu'il fouille à partir de 1922. En 1924 Marshall, après avoir analysé les découvertes provenant des deux sites, notamment les sceaux inscrits, proclame la redécouverte de la civilisation de l'Indus. La publication des objets découverts suscite l'intérêt des spécialistes de la Mésopotamie antique, qui établissent des synchronismes avec l'époque sumérienne et permettent donc de situer la civilisation mise au jour dans la plus haute Antiquité. Marshall prend personnellement la direction des fouilles de Mohenjo-daro avec l'aide de divers assistants, qui sont ensuite chargés de fouilles d'autres sites harappéens (K. N. Dikshit, M. S. Vats, D. R. Sahni, E. Mackay). Ceux-ci sont repérés jusqu'au Pendjab oriental et au Gujarat, révélant la très vaste extension de cette civilisation, qui n'empêche pas sa culture matérielle d'être très homogène.
thumb|Fouilles à Kalibangan (Inde, Rajasthan) en 1961.
En 1944 Mortimer Wheeler prend la direction de l'ASI, et entreprend une modernisation des méthodes de fouilles, auxquelles il forme une nouvelle génération d'archéologues. Il dirige les fouilles à Harappa, puis après l'indépendance et la partition il devient conseiller du gouvernement du Pakistan pour les fouilles archéologiques, et travaille à Mohenjo-daro. Ses travaux et ceux de S. Piggott forgent l'image d'une civilisation harappéenne dominée par un État centralisé contrôlant un ensemble de villes à l'urbanisme planifié et standardisé, combinant un fort encadrement bureaucratique avec un haut niveau technique. De leur côté les archéologues indiens (S. R. Rao, B. B. Lal, B. K. Thapar) commencent à mettre au jour plusieurs sites majeurs sur le sol de leur pays : Lothal au Gujarat, Kalibangan au Rajasthan. L'exploration de sites plus anciens au Pakistan permet par la suite de mettre en évidence les origines de la civilisation de l'Indus : Kot Diji, Amri (fouillé par une équipe française dirigée par J.-M. Casal), puis Mehrgarh au Baloutchistan (fouilles françaises sous la direction de J.-F. Jarrige). Cette dernière région se révèle alors comme le foyer néolithique à l'origine de la civilisation de l'Indus. Les différentes cultures de la phase harappéenne ancienne précédant la phase mature sont ensuite identifiées.
L'exploration archéologique des sites des phases harappéennes et antérieures s'est poursuivie depuis, avec une emphase sur les sites présentant des traits « urbains » (murailles notamment), à commencer par les deux sites primordiaux pour la redécouverte de cette civilisation, Harappa et Mohenjo-daro, qui sont fouillés continuellement, et restent les mieux connus. D'autres villes majeures sont découvertes, à commencer par Dholavira au Gujarat, et la région du Ghaggar-Hakra devient aussi un lieu de fouilles important. Des prospections archéologiques sont également conduites, comme celle de R. Mughal dans le désert du Cholistan. Plus loin à l'ouest, la mise au jour de sites situés sur les voies terrestres traversant le plateau Iranien (Shahr-e Sokhteh, Shortughai, Tepe Yahya, etc.) et maritimes sur les rives du golfe Persique met en lumière l'existence de réseaux d'échanges à longue distance à l'ère harappéenne. Si l'écriture de l'Indus résiste toujours aux tentatives de déchiffrement et conserve donc ses secrets, la meilleure connaissance de la civilisation et sa culture matérielle sur une période et un territoire plus étendus a conduit à la remise en cause de beaucoup d'hypothèses posées du temps de Marshall et Wheeler, et d'affiner les interprétations, bien que celles-ci restent très incertaines, notamment sur les origines et la fin de la civilisation de l'Indus.
Cadre géographique et environnement
La civilisation de l'Indus a pour cœur une vaste plaine alluviale, qui peut être désignée comme un « Grand Indus ». Ce vaste ensemble géographique comprend le bassin de l'Indus et de ses affluents et aussi celui d'un autre système coulant alors à l'est, dénommé Ghaggar en Inde, Hakra au Pakistan, parfois Saraswati, noms alternatifs pour désigner un même cours d'eau. Celui-ci est aujourd'hui bien moins important (c'est une rivière saisonnière endoréique) que dans le passé quand il recevait d'autres affluents depuis détournés vers l'Indus, et peut être également la Yamuna qui se jette de nos jours dans le Gange. La partie haute de cette plaine correspond en grande partie au Pendjab, parcouru par plusieurs cours d'eau majeurs, qui convergent pour rejoindre l'Indus, qui devient un fleuve très large à fort débit dans sa partie basse, le Sind, qui forme un delta se jetant dans la mer d'Oman. Dans cette zone très plate les changements de cours d'eau sont courants depuis l'époque préhistorique ; la partie orientale du delta, la Nara, de nos jours un bras de l'Indus, était peut-être à l'époque harappéenne reliée au Saraswati/Ghaggar-Hakra qui aurait alors été un fleuve.
Cette plaine est bordée par plusieurs chaînes montagneuses : les monts du Baloutchistan à l'ouest, l'Hindou Kouch et le Karakorum au nord-ouest, l'Himalaya au nord-est, où prennent leurs sources les cours d'eau susnommés, et au sud-est les Aravalli. À l'est s'étend le désert du Cholistan/désert du Thar, en partie l'ancienne plaine du Saraswati/Ghaggar-Hakra, et aussi pour sa partie orientale la zone de partage (interfluve) entre les bassins versants de l'Indus et du Gange. Au sud-est se trouve la zone littorale du Gujarat, avec la péninsule de Kutch, une vaste île à l'époque harappéenne, et celle du Saurashtra (ou Kathiawar), zone d'expansion majeure de la civilisation de l'Indus. La région côtière occidentale le long de la mer d'Arabie, le Makran, est plus aride et a moins été occupé en dehors de quelques sites.