Classe ouvrière et pauvreté : les conditions de vie des travailleurs montréalais, 1897-1929 (Titre original: The Anatomy of poverty. The Conditions of the Working Class in Montreal, 1897-1929) est un ouvrage écrit par l’historien John Terry Copp. Le livre est publié dans sa langue d'origine en 1974. Par la suite, sa version française est publiée en 1978. Il s'agit d'un livre qui aborde à la fois l'émergence économique à l'aube du XXe siècle, mais aussi plus spécifiquement les réalités de la classe ouvrière montréalaise.

Terry Copp est un historien canadien né en 1938 dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. Il est le fondateur et le directeur du Laurier Centre for Military Strategic and Disarmament Studies. à l’Université Wilfried Laurier de Waterloo en Ontario. Ses nombreuses œuvres dans le domaine militaire ont permis la réinterprétation de la vie des soldats canadiens lors des années 1944-1945. Cependant, avant de faire de l'histoire militaire, celui-ci était orienté vers l’histoire sociale à l'Université de Sir George William. C'est précisément dans cette université qu'il s'est mis à l'écriture de The Anatomy of poverty. The Conditions of the Working Class in Montreal, 1897-1929.

Contexte historiographique Les travailleurs jouent naturellement un rôle important dans le développement économique de la société canadienne à l'aube du XXe siècle. Néanmoins, ils sont longtemps négligés comme objet d’étude par les historiens savants. Les quelques études qui mentionnaient les travailleurs le faisaient de façons sporadiques afin d'aborder explicitement des domaines « plus intéressants » comme la politique. Ainsi, jugés comme « démodé[s] et peu intéressant[s] », ils eurent un simple rôle tertiaire dans les sujets d’étudeIbid.. Influencée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, l'histoire du travail au Canada entre 1929-1945 préconise la propriété publique, l'interventionnisme et la préservation des libertés civiles. Cette influence du mouvement social-démocrate marque une génération de savants comme Stuart Marshall Jamieson, qui publiait en 1957 un premier livre en anglais sur les relations industrielles canadiennes intitulé Industrial Relations in Canada. Comme le mentionne Bryan D. Palmer «Ils [en parlant des intellectuels socialistes] voient dans le mouvement ouvrier une des forces dont ils peuvent attendre un appui, mais ils ne sont pas foncièrement intéressés aux travailleurs en tant que classe sociale»..

À la suite de la Seconde Guerre mondiale, l'histoire du travail apparaît davantage dans les publications universitaires. À titre d'exemple, la Canadian Historical Review publiait en 1943 un article de Donald Grant Creighton intitulé «George Brown, Sir John A Macdonald, and the 'Workingman». Cet article montrait qu'il était possible de déboucher sur l'histoire du travail de manière indirecte, par le biais des grands personnages politiques. Cependant, les travailleurs ne pouvaient pas être abordés seuls. L'intérêt pour ces derniers se développa au Canada comme réelle sous-discipline de l'histoire sociale seulement à partir des années 1960-1970, tout en voyant un maintien de cette tendance d'aborder l'histoire des travailleurs sous-jacents un thème plus global. D'un autre côté, il reste difficile d'ignorer les sympathisants du Parti communiste des années 1960-1970, eux-mêmes d'anciens étudiants influencés par les 1940. C'est au milieu de cette période, en 1965, que Stanley Mealing publie un article intitulé «The Concept of Social Class in the Interpretation of Canadian History» où il aborde les travailleurs comme classe sociale.

C'est dans cette dernière vague historiographique qu'il devient possible d'entrevoir les influences qui ont mené à l'ouvrage de Terry Copp. En effet, la nouvelle génération exprime un désir d'inscrire l'histoire du travail et des travailleurs dans l'histoire sociale, mais aussi d'aborder des perspectives encore inconnues comme la vie de familiale, les loisirs, etc. Copp souhaite s'inscrire différemment dans l'historiographie. Le but de son livre est de reconsidérer la tradition historiographique canadienne qui mentionne un soi-disant « retard » du Québec dans l'industrialisation. Ainsi, l'auteur veut rediriger le débat autour des questions économiques, négligées selon lui par les historiens, au détriment d'interrogations culturellesIbid.. Tout au long de l'évolution de l'historiographie, des interprétations et des débats se sont constamment renouvelés. En effet, la multiplication d'études régionales fait en sorte qu'il y a une montée de stéréotypes par région. On voit aussi une cristallisation du «caractère exceptionnel de l'Ouest» et des travailleurs anglophones sur les travailleurs francophones. René Durocher et Paul-André Linteau publient en 1971 un livre novateur intitulé Le « retard du Québec » et l'infériorité économique des Canadiens français. En effet dans l'introduction, ces derniers mentionnent, sans toutefois développer, la thèse voulant que le retard de l'économie du Québec s'explique avant tout par des facteurs culturels.

Composition de l'ouvrage

Plan et structure Hormis la présentation, la préface et les remerciements, l'ouvrage se divise en huit chapitres de 12 à 22 pages :

Chapitre 1 - La basse ville

Chapitre 2 - Les revenus de la classe ouvrière

Chapitre 3 - Les femmes et les enfants au travail

Chapitre 4 - L'instruction publique

Chapitre 5 - Le logement

Chapitre 6 - La santé

Chapitre 7 - La bienfaisance

Chapitre 8 - Les conflits de travail

Ses différents thèmes sont étudiés à l'intérieur de bornes chronologiques, soit entre 1897 à 1929. Ainsi, Copp présente l'autre Montréal à l'aube de la Révolution industrielle et des Années folles. Les chapitres premier, cinquième et sixième traitent de la réalité à laquelle les ouvriers doivent faire face, mais aussi de l'accessibilité aux besoins fondamentales de l'être humain. Quant aux chapitres deuxième, troisième et huitième, ils abordent les aspects du travail en milieu ouvrier. Enfin, les chapitres quatrième et septième explorent sur les solutions aux problèmes de la pauvreté et de l'intégration des ouvriers.

La conclusion est suivie de deux appendices (A et B). Le premier, intitulé « Conseil de Montréal des Social Agencies », présente un rapport intérimaire du comité spécial mandaté pour étudier la question du coût de la vie et des salaires à Montréalp. 163.. Le second, intitulé « Commission royale d'enquête sur la tuberculose 1909 », présente la conclusion d'une enquête sur le taux élevé de mortalité par la tuberculose à Québecp. 179..''' L'ouvrage se termine sur des notes bibliographiques, des notes et un index.

Objectif Dans sa préface, Terry Copp présente aux lecteurs l'objectif qui a dirigé sa démarche au cours de la recherche. Ce livre ose « un tableau du système socio-économique à l'intérieur duquel vivait la classe ouvrière »p. 9.. L'auteur rappelle que bon nombre de personnes considèrent les années 1900 à 1930 comme période d'expansion florissante et prospère. Son but est de présenter les conditions de vie d'une classe sociale bien souvent oubliée et marginalisée dans la conception du Québec. En effet, la « classe ouvrière » représente pas moins des deux tiers de la population qui malheureusement n'a pu bénéficier de ces changements socio-économiques. L'historien s'appuie uniquement sur des « sources imprimées » trouvées dans les archives provinciales et municipalesp. 10.. Il s'agit de rapports et de recensements annuels produits dans les Documents de la session des différentes divisions administratives du gouvernement du Québec. Il est de même pour les rapports des services de la ville de Montréal. L'auteur use aussi d'articles de journaux de l'époque comme ceux de la Gazette, la Gazette du travail, Le Canada, Le Pays, etc. p. 193-207. Finalement, à un degré moindre, Copp fait mention des travaux de collègues du même domaine : Leonard Marsh, D. Suzanne Cross, Michel Brunet, Robert Rumilly, etc.

D'autre part, sans en être l'objectif premier du livre, Copp tente de déterminer certains traits particuliers du système montréalais par rapport à d'autres grandes villes du pays. Le livre ne vise pas une comparaison systématique entre Montréal et le reste du pays, mais à l'occasion, son auteur se permet de faire référence à d'autres grandes villes comme Toronto.

Description du contenu

Le contenu du livre est divisé en chapitres qui abordent chacun un aspect bien spécifique des conditions de vie de la classe ouvrière. Le chapitre I, « La basse ville », décrit le quotidien des familles ouvrières montréalaises, qui habitaient pour la plupart en basse-ville. Les parents travaillaient près de 60 heures semaine, 52 semaines par an pour subvenir aux besoins des familles, qui connaissaient l'insécurité financière. Les familles typiques étaient composées du mari, de la femme et de trois enfants habitant dans un logement de cinq pièces. L'auteur a conclu que les statistiques officielles du gouvernement ne prenaient pas en compte le réel nombre d'enfants salariés. Alors que les petits garçons travaillaient pour la plupart à temps partiel comme messagers, livreurs, camelots, etc, les petites filles, considérées comme les plus oubliées dans les statistiques, pouvaient travailler à temps plein comme gardiennes d'enfants et recevoir un salaire. Les femmes, qui représentaient 1 ouvrier adulte sur 5, travaillent principalement dans les usines de textiles, les entreprises diverses, les magasins de détail, etcp. 27-28..

Le chapitre II, « Les revenus de la classe ouvrière », présente sans grande surprise la pauvreté de la classe ouvrière. Accompagné de quelques tableaux, le chapitre fait état de la pauvreté des ouvriers, et ce, peu importe le groupe ethnique. De plus, il va sans dire que les francophones sont surreprésentés chez les travailleurs du bas de l'échelle et sous représentés parmi les travailleurs qualifiés. La moyenne générale des revenus d'une famille, et ce peu importe le type de profession, se situait sous la barre de 1590$ par an pour 47% des gens actifs de la ville de Montréalp. 42.. Ce revenu n'a presque pas augmenté au cours des quinze années en fonction de la productivitép. 42-44..

Le chapitre III, «Les femmes et les enfants», aborde la place des femmes et celle des enfants dans le travail ouvrier. Malheureusement, les données récoltées ne permettaient pas d'établir le pourcentage de travailleurs que représentaient les femmes et les enfants avant 1921p. 46.. Sachant tout de même que les femmes ne tenaient plus le rôle domestique que la société leur avait toujours attribué et qu'elles ne pouvaient pas être engagées dans des emplois dangereux ou insalubres, celles-ci voyaient leur salaire varier selon leur état matrimonial. Quant aux enfants, il ne s'agissait pas d'un pourcentage de travailleurs à négliger. Les industries du textile, du tabac, de la vitre, du traitement des aliments et des vêtements embauchaient énormément d'enfants les rendant des acteurs aussi importants que les adultes dans l'économie. Contrairement aux femmes, les inspecteurs et inspectrices avaient peu de choses à déclarer ou des contraventions à signaler sur l'emploi d'enfants. L'âge légal étant de 12 ans pour les garçons, peu d'entreprises embauchaient des plus jeunes encore. Quant aux jeunes filles, il était plus fréquent d'en voir travailler en bas de l'âge légal de 14 ansp. 52-53..