Quelques arpents d'Amérique. Population, économie, famille au Saguenay 1838-1971 est un ouvrage rédigé par Gérard Bouchard, paru en 1996 aux éditions Boréal. Gérard Bouchard est un historien, un sociologue, un écrivain et un professeur québécois. Bouchard a complété ses études à l'Université Laval pendant les années 1960, alors qu'il obtient une maîtrise en sociologie en 1968. Il poursuit ses études à Paris et il y obtient un doctorat en 1971. Il deviendra par la suite professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Tout au long de sa carrière, il collabore dans plusieurs domaines, allant de l'éthique à l'épistémologie en passant par le droit et surtout l'histoire. Il a reçu plusieurs prix et distinctions sur plus de trois décennies. L'ouvrage se fonde principalement sur trois grands thèmes pour explorer l'histoire et l'évolution du Saguenay-Lac-Saint-Jean, soit la reproduction familiale, le refus de l'américanité et la question du changement social à la suite de la saturation des territoires. La principale source de donnée employée est celle du fichier BALSAC, initiative du professeur Gérard Bouchard.

Contexte historiographique

Gérard Bouchard est le créateur du fichier Balsac, en 1971, et de l'Institut interuniversitaire de recherches sur les populations, en 1972. "Le fichier est construit à partir des actes de l’état civil du Québec (principalement des mariages). Ces actes ont été informatisés et reliés entre eux grâce à une méthodologie de jumelage des données nominatives permettant la reconstitution automatique des liens généalogiques et de la structure de la parenté de la population du Québec sur plus de quatre siècles. BALSAC couvre l’ensemble des régions du territoire québécois depuis les débuts du peuplement européen, au , jusqu’à la période contemporaine."Son ouvrage Quelques arpents d'Amérique s'inscrit dans l'historiographie de l'histoire nationale et sociale comparative du Québec. Bouchard veut démontrer, à l'aide de données démographiques, économiques et sociales, comment le cas du Saguenay est le dernier épisode de la construction du Nouveau-Monde en Amérique. Le but de cet ouvrage est d'exposer la reproduction familiale comme influence primaire des autres composantes dans la vie collective d'une région donnée, en l'occurrence le Saguenay. L'auteur cherche à substituer la vision catholique-Française rattachée à la mère patrie par une histoire sociale, i.e. rendre compte de la société en elle-même avec sa propre dynamique interne. Il parle alors des mentalités de l'époque étudiée. Selon l'auteur, il faut favoriser un modèle hybride. Un tel modèle conjugue le rôle important accordé au groupe familial et fait appel à toutes les composantes du social comme le veut la tradition de l’histoire sociale.

Éditions L'ouvrage de Gérard Bouchard a connu de nombreuses rééditions, si bien qu'il est en réalité l'aboutissement de plusieurs textes et documents différents. La première ébauche, ayant mené à la réalisation du fichier BALSAC, est parue à l'automne 1977 et n'a cessé de connaître des changements au gré des différents colloques, séminaires et articles préliminaires. N'ayant cessé de se ramifier et d'incorporer de nouvelles informations et hypothèses, l'ouvrage de Gérard Bouchard a su s'enrichir des commentaires, suggestions et critiques de ses collègues nord-américains et européens. Par la suite, l'auteur a fait paraître cinq ouvrages depuis 1978, permettant la synthèse qu'est aujourd'hui Quelques arpents d'Amérique.

Description du contenu La formation de la société du Saguenay s'est tout d'abord produite par des migrations de populations, d'abord en 1838, depuis des secteurs habités, comme Charlevoix et par le biais des axes maritimes de communication, à savoir, le fjord du Saguenay. Découverte des 1535, cette entrée vers le Lac-Saint-Jean deviendra en effet le vecteur de transport principal à l'apport de population, mais aussi de biens et de transport jusqu'à l'arrivée du chemin de fer, quelque 300 ans plus tard. Longtemps inhabité, la région du Saguenay appartenait à la Compagnie de la Baie d'Hudson et ce, jusqu'en 1838, année officielle à laquelle le territoire devint habitable. La rareté progressive des terres a mené les colons des années 1830 à voyager vers cette enclave naturelle qu'est la région du Saguenay. (p. 18)

Ce peuplement n'est pas toujours un succès retentissant, malgré certains témoignages recueillis entre autres auprès des autorités ecclésiastiques ayant un intérêt dans la réussite de celui-ci. Malgré tout, nous avons une statistique très précise concernant l'étendue de ce peuplement, soit 28 656 immigrants entre 1838 et 1911, ou environ 3 000 à 5 000 par an. Bien que la majorité provînt de Charlevoix, du moins dans les premières décennies, ils laisseront graduellement la place au profit d'immigrants venant du centre et de l'ouest du Québec. Ce peuplement sera à la fois rural et urbain, se développant d'abord auprès des terres les plus fertiles, mais aussi en centres urbains menant à la fondation de plusieurs villes, dont Chicoutimi, Alma et Saint-Félicien. (p.21)  

Si la croissance démographique est due à la migration depuis Charlevoix et les régions de l’ouest du Québec, une transformation se produit parallèlement pendant cette période. Celle-ci a pour effet de modifier la source de nouvelles populations car, à partir du XXe siècle, c’est le rapport entre les natalités et les décès qui explique l’accroissement de population qui double tous les 20 ans. La région continue toutefois de recevoir un afflux constant de main d’œuvre, car au même moment les industries laitière et forestière qui se développent en nécessitent sans cesse. Or, si la population locale et les jeunes des familles très nombreuses ont besoin de ce salaire d’appoint, notamment pendant la saison basse, il n’en demeure pas moins que l’activité économique principale demeure la culture et l’élevage.  Ainsi, le phénomène de reproduction familiale mis de l’avant par Bouchard s’insère dans une seconde thématique, à savoir le refus de l’américanité. Si l’idée du profit et du capitalisme est bien présente dans la population du Saguenay, il reste que celle-ci ne perçoit pas le numéraire comme source d’enrichissement, mais comme moyen permettant l’acquisition d’outils agricoles et de nouvelles terres. Car là se trouve la véritable richesse pour les familles immigrées depuis le reste du Québec, dans le sol et la terre. L’enracinement progressif des populations sur l’ensemble du territoire sera profond et marquant, comme le démontrent les statistiques offertes par le fichier BALSAC et traduitent sous forme de tableau à la page 54 de l’ouvrage. Ce seront les mêmes familles qui, par le biais des natalités et de la migration extraparoissiale, peupleront une bonne partie du territoire saguenéen.  

Passant ensuite aux fondements matériels de l’agriculture ayant servi à la mise ne valeur des terres et à la déforestation du territoire, l’ouvrage aborde en profondeur le certain retard qu’avait les agriculteurs de la région par rapport à leurs congénères des autres régions du Québec. Utilisant des outils largement sous-développés, datant presque de la période précoloniale, les colons du Saguenay furent lents à recevoir, produire et adopter de l’outillage plus récent et, surtout, plus efficace. En effet, entre 1840 et 1885, l’auteur dénote des changements mineurs, sinon négligeables dans cette technologie primitive que possèdent les agriculteurs. Puis, avec l’arrivée de l’industrie laitière, une certaine mutation, quoiqu'encore restreinte, s’étale sur quatre décennies, affectant surtout l’outillage et la machinerie. Ce processus commence vers 1880 et se termine vers 1910-1915. Même à ce moment, alors que le chemin de fer fera son apparition et reliera le Saguenay avec la région métropolitaine de Montréal, celui-ci restera très conservateur dans ses améliorations technologiques de productions. Il faudra attendre le second démarrage agraire, vers 1935-1940 avant de voir une réelle modernisation quant à l’outillage et la machinerie.  

L’essor de l’industrie laitière commence vers 1880 au Saguenay, voulant pallier les problèmes déjà présents au sein de l’agriculture du territoire. En effet, les différentes semences et cultures employées par les colons du Saguenay, souvent inefficaces à cause du climat, n’avaient pas les rendements attendus ou nécessaires à l’essor économique de la région. Ainsi, lorsque la transition vers l’industrie laitière fut possible, de nombreux cultivateurs s’y tentèrent, avec plus ou moins de succès. Suivant la marche du peuplement, l’expansion laitière a supplanté progressivement l'agriculture, notamment de l’orge et du seigle. Ce changement, souvent critiqué et perçu comme raté, a tout de même apporté une augmentation conséquente de la valeur des productions, passant de 59 000$ à 710 000$ entre 1891 et 1911, ce qui atteste de la vigueur de la conversion. (p. 87)

L'auteur note que le mariage se fait généralement en bas âge (20-21 femmes, 24-25 hommes) (p.257). Le veto des parents pour s’affranchir du service familial est plus important que le choix du partenaire, les familles se connaissant assez bien. Il y a très peu de contrats de mariage (15 %) : l'alliance n’était pas un vecteur matériel important de reproduction familiale.

L'auteur note une très forte prédominance des mariages simples ou nucléaires. Il remarque l'autosuffisance sur le plan de la main-d’œuvre, mais aussi la corésidence avec les parents ou entre frères (entre les deux tiers et les trois quarts des cas recensés). Les filles intègrent plus souvent la belle-famille et fournissent une dot une fois sur deux, souvent modeste. Contrairement à la Nouvelle-Angleterre, les fils demeurent ensemble même après la mort des parents. L'auteur parle d'une dynamique communautaire: un ensemble de traditions, de relations solidaires et d’appartenances s'inscrivant dans la sociabilité paysanne, un réseau très étroit d’entraide et d’interdépendances, d'échanges d’informations, de biens et services, soit système fondé sur la famille conjugale (parenté), du rang (voisinage), de la paroisse, de la région et au-delà. Il y a emboîtement de ces composantes. Mais, selon les mots de l'auteur, il ne faut pas y voir que le modèle individualiste versus le modèle communautaire: il y a aussi une volonté d'indépendance, d'entêtement, de résistance, d'esprit de compétition et d’affirmation.

Bouchard poursuit en abordant l'établissement. Les fils sont établis par donation : l'aîné est favorisé par rapport aux cadets. Mais il y a une forme d'équilibrage par testament pour les autres enfants.

De plus, l'historien note des sources de clivage : les filles sont plus alphabétisées que les garçons; le droit matrimonial fait que l'homme apporte plus de biens que la femme et celui-ci a la mainmise sur la gestion des affaires ; la situation matérielle du couple variait selon l’étape de la reproduction familiale, etc. Il décrit ensuite certaines caractéristiques des non-établis, souvent identifiés comme des célibataires définitifs (50 ans et +), ceux orientés vers la pratique religieuse ou encore ceux aux itinéraires professionnels hors de l’agriculture. Les non-établis sont plus souvent ouvriers semi et non qualifiés et sont plus alphabétisés que les établis.

Il y aurait environ un enfant célibataire par famille, que ce soit des aventuriers, des échappés de la dynamique communautaire, des esprits indépendants ou des rejetés. Il n'y aurait que peu de variation en fonction du sexe. Souvent, ils quittent vers Québec (20,6 %), Montréal (15,7 %) et la Mauricie (14,7 %); 25,6 % deviennent cultivateurs, 35 % occupent des emplois manuels semi ou non qualifiés, 20 % occupent des emplois non manuels qualifiés, certains sont identifiés au destin inconnu. Certains abandonnent la terre pour cause de difficultés économiques et professionnelles (entre 15 et 18 %). (p. 290)