Le Woodstock Pop Festival de Manseau est un festival de musique populaire qui s’est tenu du au à Manseau, une municipalité du Centre-du-Québec ne dénombrant que quelques milliers d'habitants. Inspiré du célèbre festival de Woodstock, organisé un an plus tôt dans l’État de New York, l’événement québécois se voulait une célébration de la contre-culture et du mouvement hippie, mêlant musique, liberté d’expression et idéaux pacifistes.

« Le Festival de Manseau aurait pu être un moment marquant, à tout le moins dans l’histoire musicale du Québec, mais le fait qu’il ne l’ait pas été ne signifie pas pour autant que son importance est anecdotique. ».

Contexte

La vague des festivals pop Le festival de Woodstock, tenu à Bethel, dans l'État de New York, du 15 au , constitue le premier concert rock de cette envergure. Il marque profondément la mémoire collective d’une génération et donne naissance au mythe de « Woodstock ». La sortie du documentaire Woodstock : Trois jours de paix et d’amour dans les salles de cinéma nord-américaines contribuent à diffuser ce mythe auprès de milliers de personnes n’ayant pu assister à l’événement.

Ce festival exerce une influence décisive sur l’industrie du spectacle musical en Amérique du Nord. Cette inspiration traverse les frontières et se fait sentir jusqu’au Québec, où des promoteurs cherchent à créer un événement similaire dans un cadre local. Le Woodstock Pop Festival de Manseau, tenu en 1970, s’insère directement dans cette dynamique en tentant de reproduire un équivalent québécois de Woodstock, inscrivant ainsi sa création dans un mouvement panaméricain. Il incarne à la fois les aspirations de la jeunesse québécoise à une culture alternative, et les tensions propres au Québec de l’époque, tiraillé entre modernisation, affirmation nationale et quête de liberté individuelle. Le phénomène des spectacles musicaux s’inscrit également dans un contexte plus large de développement de la culture du spectacle au Québec.

Contexte sociopolitique

Contexte politique Les années 1960 sont porteuses d’un contexte politique particulier. La Révolution tranquille marque une période de changements profonds et rapides, accompagnée d’une modernisation du Québec qui débute sous le gouvernement de Jean Lesage (1960-1966) et se termine avec le mandat de Robert Bourassa (1970-1976). Ce dernier lance de grands projets d’infrastructure, notamment la construction des complexes hydroélectriques de la Baie-James, des autoroutes et des édifices publics, dont les installations olympiques pour les Jeux de 1976. Son gouvernement met également en place le régime d’assurance-maladie afin de répondre aux besoins sociaux de la population. Toutefois, son mandat est aussi marqué par la crise d’Octobre de 1970, qui révèle les tensions politiques de l’époque.

Selon le sociologue Jean-Philippe Warren, les années 1960 portent en elles « les espoirs les plus nobles et les plus fous d’une génération », d’enfants nées entre 1945 et 1955 qui se questionnent sur le mode de vie de leurs parents. Cette décennie vise à bâtir un État francophone moderne, en s’appuyant sur le mouvement nationaliste renouvelé. Longtemps incarné par les institutions religieuses catholiques, le nationalisme québécois des années 1960 s’affirme désormais dans un cadre laïque, sous l’impulsion d’un État soucieux de défendre et de promouvoir la culture québécoise. Le nationalisme canadien-français prôné par l’Église laisse progressivement place à un nationalisme civique et culturel. Pour ce faire, le Québec cherche à s’ouvrir sur le monde, à prendre conscience de ses relations internationales et à valoriser son identité à travers les arts et les initiatives culturelles.

Dans cette optique, le ministère des Affaires culturelles est créé le , avec pour mission de faire rayonner l’identité culturelle du Québec. À la fin des années 1960, le Québec s’est doté d’un État moderne et centralisé, capable de soutenir sa propre production culturelle. Dans ce climat de réaffirmation identitaire et de modernisation, le Québec voit émerger de nouvelles formes d’expression culturelle, mais aussi des tensions face à leur mise en pratique.

La contre-culture et la naissance du mouvement hippie au Québec Le mouvement social de la contre-culture, né aux États-Unis dans les années 1960, constitue la base même de la conception moderne du festival comme événement populaire, permettant à la jeunesse d’exprimer ses valeurs et de promouvoir un mode de vie alternatif et marginal. Cette jeunesse contestataire, qui arrive à l’âge adulte dans les années 1960, est issue du baby-boom qui fait suite à la Deuxième Guerre mondiale. Dans leur élan de renouveau, les jeunes deviennent les instigateurs de grandes manifestations étudiantes, s’opposant à « la culture et au mode de vie proposés par la société jugée aseptisée et conformiste alors en place aux États-Unis ». Le mouvement contre-culturel présente deux facettes distinctes : les activistes politiques et les hippies, en quête de spiritualité, de fraternité et d’amour libre.

Au Québec, la contre-culture s’exprime de différentes façons. Alors que la musique prend de plus en plus de place dans la vie des Québécois, l’intérêt pour les spectacles sur scène ainsi que pour les rassemblements culturels de masse augmente en flèche. La ville de Montréal se trouve à l’avant-plan du mouvement, tenant le rôle de pôle culturel, d’hôte principal pour les divers rassemblements en plus de posséder quatre universités. Pour certains historiens, l’Expo 67 représente le premier événement contre-culturel majeur au Québec, jouant un rôle de catalyseur en ouvrant la province sur le reste du monde. Les mouvements contestataires sont bien présents au Québec et l’une des manifestations les plus marquantes demeure la grève des cégeps de 1968, qui reste ancrée dans la mémoire collective. La revue Mainmise, un des principaux vecteurs des idéaux contre-culturels au Québec, diffuse quant à elle du contenu hippie qui s’inspire particulièrement du mouvement américain. Ce contenu critique ouvertement le « système technocratique de consommation de la société occidentale » et promeut la consommation récréative et spirituelle de drogues. La musique joue également un rôle primordial au sein de la « génération contre-culturelle » dans l’unification et dans la définition et l’expression de l’identité de la jeunesse québécoise.

Dès l’émergence de ce mouvement, le Québec y adhère pleinement, donnant naissance à une série de spectacles et d’événements médiatiques, tels que l’Osstidcho ou les premières manifestations du théâtre expérimental et engagé. Cependant, vers la toute fin des années 1960, le mouvement s’essouffle. Alors que « le mouvement contre-culturel est repris et commercialisé par les médias de masse », les jeunes contestataires atteignent l’âge des responsabilités et s’intègrent au système capitaliste. Il n’en demeure pas moins que « la volonté d’être maître chez soi, de décoloniser les consciences, de s’émanciper des vieux carcans institutionnels, de vivre une révolution culturelle, de s’ouvrir au monde ou de contester des pouvoirs établis » s’inscrivent tout autant dans le mouvement contre-culturel que dans le nationalisme québécois. Déroulement

Préparatif, lieu et logistique Deux courants de pensée se manifestent au Québec concernant la tenue d’un Festival pop similaire à celui de Woodstock. Si beaucoup de Québécois se réjouissent de la tenue d’un tel festival dans la province, une partie de la population, notamment la population locale de Manseau, le condamne toutefois d’avance, inquiets des débordements potentiels ou est en désaccord avec ce type d’événements et ses pratiques. Par exemple, le Comité culturel du Québec, qui milite activement contre l’impérialisme culturel américain, prend pour cible le festival de Manseau, non pas pour le spectacle lui-même, mais bien pour le prix du billet d’entrée considéré beaucoup trop élevé.De plus, une partie de la population craint l’arrivée massive de participants dans un petit village rural. L’opposition politique, notamment représentée par l’Union Nationale, s’en empare pour alimenter le débat à l’Assemblée nationale. Ce climat de tension conduit à l’adoption de la loi 34, qui abroge la loi 32 et permet désormais au gouvernement du Québec d’accorder des licences pour tout rassemblement de plus de 1 000 personnes.

L’événement est organisé par Woods Productions accompagnées « des frères Filiatrault, Claude Lahaie, Réal Le Roy et Richard « Ziggy » Wiseman » en plus de l’implication et de Michael Lang, coorganisateur du festival de Woodstock. Plusieurs sites sont convoités par les promoteurs pour la tenue du festival.  Des négociations ont notamment lieu le à Saint-Édouard, dans le comté de Maskinongé, mais n’aboutissent pas à une entente. Le , les promoteurs rencontrent le Conseil municipal afin d’obtenir la permission de s’installer dans la petite municipalité de Saint-Joseph-de-Blandford. Communément appelé Manseau, le site présente les caractéristiques parfaites : il est à proximité de la route Trans-Canadienne, un sol en sable dur et un éloignement suffisant du village. C’est à cette réunion qu’est convenue la durée, le nom du festival ainsi que les engagements pris par les entrepreneurs. Le Woodstock Pop Festival de Manseau est prévu du au , doit accueillir 25 000 personnes et doit se tenir un terrain agricole acheté d’un résident, Paul Turgeon. Le prix d’entrée est établi à , un montant substantiel à cette époque. Les organisateurs baptisent le site « Ferme Napoléon ». Parallèlement, un autre festival, le Québec International Pop Festival, s’organise dans la municipalité de Sainte-Croix dans Lotbinière. Ce dernier ne reçoit toutefois aucune attention médiatique et passe relativement inaperçu jusqu’à l’annonce officielle qui a lieu le lors d’une conférence de presse. Cet événement parallèle pousse les organisateurs de Manseau à mettre le paquet.

À son tour, le Festival Pop de Manseau est annoncé dans les journaux sans toutefois avoir encore reçu de permis. On y fait l’éloge des préparatifs reliés à la sécurité et l’hygiène, notamment la présence de 300 policiers de la Sûreté du Québec, des tentes médicales, de toilettes chimiques et des points de vente de nourritures ainsi que des agents de sécurité, des psychiatres, médecins et infirmière en plus d’offrir la cueillette des ordures. Le festival obtient son permis le , soit une semaine avant la tenue de l’événement. À l’approche du festival, les médias changent de ton. Ils dénoncent qu’aucune programmation musicale ne soit encore officiellement annoncée. Des informations circulent dans les journaux que les préparatifs ne sont plus suffisants après que la Maison Gervais se désiste de fournir la majorité des soins médicaux, « la garantie de n’ayant pas été acquittée par les organisateurs ». Les éloges se tarissent rapidement et l’incertitude plane autour du Festival Pop, notamment avec la rumeur de l’implication de la pègre dans l’organisation de l’événement. Programmation musicale et déroulement Avant la tenue du festival, les médias soulignent déjà que la programmation musicale est problématique. Ils dénoncent les propos de Richard Wiseman, et de l’organisation en général, qui auraient confirmé plusieurs grands artistes sans toutefois dévoiler les contrats, qu’il refuse catégoriquement de présenter au public. L’absence notable d’artistes de renom, tel que Jimi Hendrix et Ritchie Heavens, présents à Woodstock l’année précédente, et le refus de plusieurs artistes de performer à Manseau, comme Robert Charlebois et Joe Cocker, est mise de l’avant dans les journaux. À quelques heures du commencement, aucun organisateur ni aucune personne présente sur le site n’est en mesure « d’indiquer quels seront les artistes qui offriront une performance le soir même » et il faut attendre la deuxième journée du festival pour enfin connaître officiellement qui se produira sur scène.