Cet article présente l'histoire de la culture des céréales au .
Années 1840 Le prix constaté du blé évolue en forte baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean FourastiéStatistiques de prix – La baisse des prix du blé, fait capital de l’histoire économique, par Jacqueline Fourastié, 2013 , mais ils bondissent de 50 % entre 1846 et 1848. L'abolition des Corn Law en Angleterre facilite l'exportation des céréales de la mer Noire vers Londres, et le Lloyds Autrichien s'est lancé cette année-là dans la navigation à vapeur. Années1840184118421843184418451846184718481849Prix observé du quintal de blé (en francs)28,424,925,427,42626,431,738,221,820,2Prix réel (ajusté du salaire horaire)149138150171140143171207118106 En 1847, la mauvaise météo cause une pénurie en France, en Irlande et en Angleterre, générant un courant d'exportations d'Amérique, où l'on suit de près les estimations du journal de référence en Europe, le "London Mark Lane Express". Selon ses calculs, la mer Noire est en Europe le principal centre d'exportations de blé et la Russie domine toujours le marché. ExportationsRussie (mer Noire)Russie (Danube)Russie (Nord)Égypte, SyriePrusse, DanemarkMillions de boisseaux1612441,6 Les statistiques du département de l'Agriculture des États-Unis montrent de leur côté que le blé reste marginal dans la production américaine, avec 16 % derrière le maïs (59,6 %) et l'avoine (19,3 %) :
La production de céréales aux États-Unis en 1847USDA Annual Reports 1848 : CéréaleBléMaïsAvoineOrgeSeigleSarrasinTotalMillions de boisseaux514139167295,611,6866,2Part en %59,6 %16 %19,3 %3,3 %0,6 %1,3 %
Seigle, Méteil, blé et maïs, les équilibres divers qui changent après 1850 gauche|vignette|Champ de seigle. Le « pain de seigle » est l’aliment de base au milieu du en Russie, premier producteur mondial, mais avec des rendements faibles, et même inférieurs de 10 % à 15 % à ceux du blé dans d'autres pays d'Europe de l'Est, où le seigle est plus marginal et exploité moins intensivement. Quelques gros producteurs de seigle comme l'Allemagne affichent au contraire des rendements élevés.
En France, l'avoine et le seigle sont autant cultivés que le blé en 1840. Le Méteil de seigle/blé occupe 6 % des surfaces céréalières soit , au rendement moyen de , dépassant ceux du froment () et du seigle (). Il donne une farine inégale et requiert une date de récolte intermédiaire, en fin de période de récolte du seigle et au tout début de la période de celle du blé, mais permet de valoriser les terres moyennes, pas assez riches pour le blé, mais suffisamment pour que l'on hésite à se résoudre à n'y faire pousser que du seigle. Stable jusqu'en 1840, il décline après.
Les céréales en 1840 en France. : 1840 en FranceBléAvoineSeigleOrgeMéteilHectares cultivéshectolitres récoltés Le blé est la céréale dont les rendements et les surfaces vont le plus progresser, prenant l'avantage sur le seigle et le maïs à la faveur du boom du chemin de fer des années 1850. Le maïs sera de plus en plus marginal : en 1867, il représente moins de 2,5 % de la production française de céréales.
En Europe, le maïs est encore marginal car principalement cultivé dans les pays du Sud, peu avancés, aux rendements faibles. Les États-Unis sont de très gros producteurs de maïs dès leurs débuts. Ses rendements stagnent durant les premières décennies du , puis profitent de la sélection des semences et d'une immense expansion territoriale d'abord la vallée de l'Ohio, puis dans le Midwest, quand le canal Illinois et Michigan, créé en 1848 l'Illinois Waterway, reliant les Grands Lacs au golfe du Mexique. Son importation en Angleterre est proposée dès 1842 par un mémoire du journaliste John S. Bartlett.
L'Ontario dopée par le silo-élévateur de Buffalo et le blé de Printemps Sanglantes et réprimées par les Anglais, les rébellions de 1837-1838, sur fond de crises céréalières dans le Bas-Canada et le Haut-Canada, entraînent l'annexion du premier par le second, via l'Acte d'Union (1840). Un nouveau Parlement de la province du Canada doit gérer l'antagonisme entre fermiers ontariens marchands de Montréal, les seconds exigeant de pouvoir acheter plus de grains aux États-Unis, en particulier l'hiver, quand Montréal est bloqué par les glaces alors que les prix du blé montent car la moisson est déjà vendue.
Les négociants canadiens achètent des céréales de la vallée de l'Ohio puis des rives du lac Michigan, reliés à l'océan Atlantique par le Mississippi ou le canal Érié. La Banque de Montréal leur avance les fonds nécessaires, contre des garantiesLA PREMIERE BANQUE AU CANADA - HISTOIRE DE LA BANQUE DE MONTRÉAL, par MERRILL DENISON, 1967, éditions MCCLELLAND & STEWART . Parmi eux, la famille du brasseur québécois John Molson (1787-1860), depuis 1837 président du chemin de fer Champlain et Saint-Laurent. La Banque de Montréal se retrouve ainsi propriétaire de propriétés foncières hypothéquées à Chicago et dans le Michigan.
Les cultivateurs de l'Ontario veulent de leur côté profiter du doublement de la population américaine entre 1820 et 1840, à d'habitants selon le recensement, via l'urbanisation rapide de la côte est. La dépression agricole de 1834 est oubliée et le canal Welland relie depuis 1829 lac Érié et lac Ontario, mettant le marché new-yorkais, en pleine croissance, à seulement , via un canal Érié décongestionné depuis 1832 par le . En 1842, l'écossais Dave Fife commence à cultiver à Peterborough (Ontario) le « blé 'Red Fife' », qu'un ami lui a donné à Glasgow, en provenance d'un chargement arrivé de Gdańsk. Ce blé de printemps d'Ukraine, plus adapté au rude climat ontarien que le Siberian, est récolté dès l'automne et se fait un nom chez les boulangers des États-Unis. Un gros coup de pouce vient du silos-élévateurs à grains, inventé en 1842 par Joseph Dart pour accélérer le transbordement entre les navires du lac Érié et les péniches du canal Érié, de taille très différentes, auquel 500 irlandais s'épuisent à Buffalo. Encore plus haut que ceux des marchands de la Hanse., ce silo recourt à la vapeur et se distingue par un "bras" écoulant directement le grain sur les navires. La cargaison d'un schooner, soit 5000 boisseaux de blé, peut être déchargée en peu de temps, lui permettant de repartir vers sa destination d'origine. Les aller-retours entre Buffalo et l'Ohio deviennent deux fois plus rapides.. Chaque vendeur ou acheteur peut louer une part du silo séparément, ce qui permet la mutualisation des coûts. Dès 1843, 70 navires l'utilisent., le schooner South America étant le premier à charger du maïs le . L'année suivante, de boisseaux de blé y transitent, contre une moyenne d'un à deux millions les 8 années précédentes. En 1847, des silos identiques sont installés à Brooklyn et Toledo, puis en 1848 à Chicago, remplaçant le premier bâti dans la ville en 1839. En 1851, c'est Oswego, Fort Wayne et Detroit, puis Milwaukee en 1853.. Il faudra cependant attendre encore vingt ans pour le voir à La Nouvelle-Orléans. L'ingénieur écossais , associé de Joseph Dart, l'installe très vite à Liverpool, Hull, et à Odessa, en Russie.
Le Royaume-Uni réagit immédiatement pour conserver les céréales du Canada en les exonérant dès 1842 de tout droit de douane et en relançant en 1843 l'agrandissement du canal de Lachine à Montréal. La plupart des céréales transitant par Montréal étaient d'origine américaine en 1841Unequal Beginnings: Agriculture and Economic Development in Quebec and Ontario Until 1870, par John McCallum, University of Toronto Press, 1980., mais dès 1845, l'Ontario représente la moitié des de boisseaux exportés, puis en 1850 la totalité des 6 million de boisseaux. Le volume moyen exporté par ferme ontarienne passe de 45 boisseaux en 1845 à 80 boisseaux en 1850. En 1848, l'Ontario compte 43000 exploitations agricoles mais seulement 7900 laboureurs. C'est le grand problème de tous les cultivateurs estime dès 1846, le Toronto Mirror. Les fermiers ontariens perdant en 1846 leur traitement de faveur sur le marché anglais vont appuyer le mouvement en faveur de l'annexion aux États-Unis de 1848-1849, débouchant en 1854 sur le Traité de réciprocité canado-américain, qui abolit la taxe américaine de 21 % sur les importations en échange de droits de pêche sur la côte Est.
1845 à 1847 : l'Amérique face à la famine irlandaise et aux crues de la Loire Au printemps 1846 se crée la New-York State Associated Press, réunissant huit quotidiens implantés le long du canal Érié, jusqu'à Buffalo., parmi lesquels aucun de la ville de New York. Ils partagent ainsi les coûts d'un télégraphe en construction, qui amène, via Boston et New York, les nouvelles d'Europe, très suivies dans cette région agricole. Dès , les cultivateurs peuvent lire dans leur American Farmer un pronostic de forte hausse des prix du blé, en raison d'une production britannique déficitaire. La mildiou de la pomme de terre en Irlande est aussi évoquée par le journal, qui cite un European Times arrivé par le dernier paquebot. La grande famine irlandaise vient de démarrer. Dès , le premier ministre britannique Robert Peel doit abroger les Corn Laws, lois protectionnistes sur les céréales. Les importations anglaises de blé augmentent très fortement après la fin de ces barrières douanières. Quelques mois plus tôt, le , il a fait acheter discrètement livres de maïs américain par la banque Barings.. L'idée vient de Randolph Routh, fonctionnaire anglais à Cork. Lors d'un précédent poste au Canada, il s'est intéressé à l'Indian CornA Death-Dealing Famine: The Great Hunger in Ireland, par Christine Kinealy, page 64, le « maïs des amérindiens ».
En , Randolph Routh a pris la tête de la commission de lutte contre la famine, à Dublin. Une centaine de comités locaux sont créés dans toute l'Irlande, pour mesurer les besoins, mobiliser un maximum d'importations américaines et les distribuer. L'information circule lentement, car le télégraphe reliant l'Irlande à l'Angleterre ne sera déployé qu'en 1852. Et l'arrivée de l'Indian Corn à Cork, la dernière semaine de , se fait dans la douleur : beaucoup d'irlandais tombent malades en mangeant le « repas jaune », faute de savoir le cuisiner.
Les spéculateurs s'en mêlent. Peu après l'arrivée du paquebot Britannia à Boston, le , les éditorialistes du New York Herald et du New-York Tribune se plaignent d'être privés de nouvelles européennes à cause de la coupure du câble télégraphique menant à New York, par des spéculateurs qui profitent de la détresse de « millions d'européens affamés ».. En juin, d'autres coupures avaient coïncidé avec l'arrivée de paquebots européens à Boston. Le président de la Magnetic Telegraph company constate le que Jacob Little, le plus célèbre investisseur de Wall Street, a reçu un télégramme d'Helena Craig, la femme de Daniel H. Craig, un journaliste spécialisé dans la livraison de nouvelles spéculatives, via des pigeons voyageurs s'envolant des navires peu avant leur arrivée au portcomme celui-ci l'admettra dans ses mémoires. Il s'associe à cinq directeurs de journaux de New-York pour créer l'Associated Press. Fin octobre justement, le prix des céréales a bondi de 50 % à CorkIrish historian, peu après les violentes crues de la Loire, qui les 21, 22 et ont anéanti la levée de la Loire : à Orléans, l’eau monte de en 14 heures et la levée de Sandillon se rompt sur .
Les crues se répètent en 1847 et 1848 et s'étendent à la Nièvre. Les blés germent, sous l'humidité, à l'été 1847. Le , la Chambre des députés française réduit au minimum, à par , les droits de douane sur les grains et farines importés jusqu'au . Le total des importations alimentaires double, passant 187 à 364 millions de francs en deux ans, celles de céréales quadruplent, à 9 millions de quarts« Le Moniteur des Indes-Orientales et Occidentales ». et celles de farine sextuplent, à 0,6 million de quintaux. L'importation de bétail est multipliée par huit, à têtes en 1847.