Le Psychanalyste de Brazzaville est un roman de l'écrivain et sociologue congolais Dibakana Mankessi. Publié en 2023 aux éditions Les Lettres mouchetées, l'ouvrage reçoit le Grand Prix littéraire d'Afrique noire la même année.

À travers les confidences sur le divan de quelques personnages fictifs et de nombreuses personnalités réelles, l'ouvrage retrace le climat violent des premières années de l'indépendance de la république du Congo, en se faisant tour à tour roman socio historique et roman à suspense.

Présentation

Résumé Le docteur Kaya, unique psychanalyste de Brazaville, reçoit entre 1961 et 1969 dans son cabinet l'élite de la société congolaise, africaine et européenne, dont il retranscrit les confidences accompagnées de jugements dans son journal intime. Loba Massolo, étudiante en droit engagée comme femme de ménage à la suite des revers financiers et sociaux de ses parents, ne fait guère que croiser les patients pour les formalités d'accueil, à l'exception du procureur Lazare Matsocota, qui lui arrache un rendez-vous. Lorsque celui-ci est assassiné, les services de renseignement scrutent alors de près sa vie et celle du docteur Kaya..

Personnages gauche|vignette|Fulbert Youlou en soutane, 1963. Le docteur Kaya : ancien généraliste hospitalier, il s’est formé à la psychanalyse freudienne avant d’ouvrir son cabinet. Fils d'un père sourd et muet que son handicap rendait coléreux et violent, il a épousé une femme qui se méfie de lui en raison de son activité qu'elle trouve suspecte, au point qu'elle finit par le quitter.. Loba Massolo : élevée dans une famille de commerçants aimante et privilégiée, elle a fait des études de droit. Elle est amoureuse d’un étudiant brillant et ambitieux de la Faculté de droit de Brazzaville, Ibogo, une relation mal vue par ses parents en raison du milieu social défavorisé d'Ibogo.. Lorsque sa famille, qui a soutenu le président Fulbert Youlou, fait l'objet de représailles après « les Trois Glorieuses », les trois jours d'émeutes insurrectionnelles ayant mené à la démission de celui-ci, elle est déclassée socialement. Ses parents sont emprisonnés et son frère assassiné. Mariée à son professeur de droit, trompée par lui, enceinte, elle devient mère célibataire... Confrontée à des « protecteurs » en réalité prédateurs, à leur concupiscence se traduisant par des relations sexuelles non souhaitées, elle tente de trouver une voie de secours en s'engageant comme femme de ménage chez le docteur Kaya. Ibogo : initialement étudiant brillant et pauvre, il habite dans un quartier mal fâmé de la capitale. Il s'engage dans la milice du régime, la redoutée Défense civile, et prend une part active dans l'insurrection, baculant dans une violence en rupture avec ses lectures marxistes, et n'hésitant pas à semer la terreur autour de lui.

Le procureur Lazare Matsocota : son nom et sa fin sont ceux d'une personnage historique, sauvagement assassiné en 1965 avec deux autres hauts fonctionnaires, Joseph Pouabou, premier président de la Cour suprême et Anselme Massouémé, directeur de l’Agence congolaise de l’Information.. Il est le cousin du président, Fulbert Youlou, prêtre par ailleurs, qui l'inscrit au séminaire. Renvoyé pour des raisons peu claires, il va au lycée puis part faire ses études en Fance, où il devient un orateur brillant et charismatique, en tant que secrétaire général de la Fédération des étudiants noirs d'Afrique en France à partir de 1955, et comme dirigeant de l'association des étudiants du Congo. À son retour au Congo, il devient le premier procureur à être nommé dans la nouvelle république. Dans le roman, ce sont ses échanges quotidiens avec le docteur Kaya, hors consultation, qui sont mis en avant. Kama est l'amie de Massolo. Déracinée, elle est récemment arrivée à Brazaville. Parmi les autres personnages, figurent quelques personnes imaginaires, mais surtout, défilent sur le canapé un échantillon sélectionné de personnes réelles, qui ont compté dans l'histoire du Congo, qu'il s'agisse d'hommes politiques ou de célébrités, à l'image d'Antoine Létémbet-Ambily, pourfendeur du colonialisme et militant pour l'égalité de droits entre femmes et hommes, de l'écrivain Tchicaya U Tam'si. S'y retrouvent parmi les hommes politiques Christian Jayle, ministre de l’Information du Congo entre 1955 et 1960, qui avait fui la France pour échapper à l’épuration après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que Marien Ngouabi.

Thèmes Le thème principal est celui des premières années de l'histoire du Congo-Brazzaville après son indépendance, dans ses aspects humains et sociétaux dont on retrouve trace encore aujourd'hui. L'environnement international dans lequel cette histoire s'inscrit y est aussi abordé, avec l'assassinat de Patrice Lumumba, l'expulsion des réfugiés de Léopoldville, le coup d'État de Bokassa, la thématique de la guerre froide et de ses impacts, l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, les mariages successifs du président Léopold Sédar Senghor au Sénégal, les prises de pouvoir ou les destitutions de chefs d’Etat (Mobutu Sese Seko, Nikita Khrouchtchev, etc.), aussi bien que l’environnement culturel.

La description des violences y tient une large place, comme en témoigne le personnage Marien Ngouabi. :

alt=Portrait officiel de Patrice Lumumba. |vignette|Patrice Lumumba, Premier ministre dont l'assassinat en 1961 est l'un des évènements abordés dans l'ouvrage. Un autre témoin et participant de la violence de l'époque se retrouve sous les traits du gendarme belge Gérard Soete, qui explique comment il a participé à la destruction du corps de Patrice Lumumba dont il a gardé des trophées :

Outre les aspects historiques, la condition des femmes au Congo et le patriarcat sont abordés au travers des histoires de l'amie de Massolo, Kama, et de Massolo elle-même. Ceci dans un contexte où le pouvoir naissant fait l'objet d'une lutte entre hommes pour s'accaparer une ou des femmes. Selon Mankessi, les circonstances horribles de la mort de Lazare Matsocota, émasculé, pourraient relever de la même logique de compétition pour les femmes.

Structure discursive Le roman fait cohabiter deux fils narratifs : l'Histoire, avec un grand H, représentée par le narratif du docteur Kaya, et une histoire plus intime, la répercussion de la première sur la destinée des humains, représentée par celle de Massolo. Afin d'alléger la structure de l'exposé, l'auteur a choisi de décrire certains des personnages par le biais du journal intime du docteur Kaya qui y note ses comptes-rendus, et dont des extraits figurent intercalés dans le texte. C'est aussi ce journal qui permet d'exprimer les attentes et les positions de Kaya, qui a un rôle d'auditeur bienveillant lorsqu'il exerce.

Analyse

Genèse Dibakana Mankessi s'interroge sur les motivations et les ambitions qui ont poussé les hommes à créer l'État du Congo au moment de l'indépendance, et comment celui-ci s'est formé pour évoluer vers la violence qu'il connaît soixante ans plus tard. Le choix de recourir à un psychanalyste est dicté par le point de départ retenu pour l'intrigue, s'inspirant d'un fait réel ayant eu lieu vers 1965, l'enlèvement et le meurtre jamais élucidé de trois hauts fonctionnaires congolais. Ce personnage du psychanalyste permet de libérer la parole de personnes qui en temps normal n'oseraient pas s'exprimer. Pour permettre de mieux comprendre la complexité de cette évolution, l'auteur fait figurer en parallèle un second personnage permettant de restituer une partie de l'histoire du Congo, celui de Massolo, la femme de ménage issue d'une famille de la classe supérieure congolaise, victime d'une chasse aux sorcières après la destitution par le peuple du premier Président du Congo, Fulbert Youlou..

Place dans l'œuvre de l'auteur Le Psychanalyste de Brazzaville est le troisième roman de Dibakana Mankessi, par ailleurs auteur de nouvelles (Atipo, mon mari et autres nouvelles) après La Brève Histoire de ma mère et On m'appelait Ascension Férié. Le livre s'appuie sur un travail plus scientifique de l'auteur, qui, outre ses travaux de sociologie, a étudié et rédigé de nombreuses biographies sous son nom de naissance, sur lesquelles il s'appuie pour revisiter le roman national, avec son histoire officielle et convenue.

Réception critique

Dans les médias Pour Philippe N.Ngalla, sur le site makanisi.org, le roman, qui traite de la fin du règne de Fulbert Youlou, mais s'attache encore plus aux aspects controversés de celui de son successeur, Alphonse Massamba-Débat, est à rattacher à un courant d'œuvres littéraires traitant des espoirs déçus des révolutions. Signalant que le format du roman permet de s'extraire de l'histoire officielle et des exigences scientifiques, le critique salue et l'absence de manichéisme de cette relecture. Il décèle une intention didactique dans le rappel d'anecdotes jugées pertinentes, tout comme dans la relecture et d'enquêtes sur des faits , avec la remise en cause d'idoles telles celle de Sekou Touré.

Kidi Bebey, pour Le Monde, salue de la même manière .

Pour Jeune Afrique, le roman, habilement construit et très documenté, permet de .

Adrien Vial, sur AfriqueXXI.info, identifie en outre un roman d'amour (entre Massolo et Ibogo) dans . Son analyse met en évidence que le choix d'une du genre romanesque permet aussi à l'auteur de s'exprimer librement sur les évènements et personnages de l'époque. Ce dernier met ainsi en scène Pascal Lissouba, alors premier ministre avant de devenir plus tard président de la République, acquitté à l'issue du procès sur les meurtres des « trois martyrs ». Ce triple assassinat sert de point de départ à l'intrigue, dont Dibakana Mankessi. considère qu'il est un événement fondateur de l'histoire congolaise, ayant des ramifications s’étendant bien au-delà des premières années de l’indépendance. Allongé sur le divan, Lissouba expose un rêve dans lequel un monstre le poursuit :

Distinctions

Grand prix Afrique 2023.. Prix Orange du Livre en Afrique, 2024.

Notes et références

Notes

Références

Catégorie:Roman paru en 2023 Catégorie:Roman congolais (RC) Catégorie:Lauréat du grand prix littéraire d'Afrique noire