Le conservatisme progressiste est une doctrine idéologique de nature syncrétique qui articule des orientations traditionnellement rattachées au conservatisme et des inflexions empruntées aux courants progressistes. Il se maintient dans l’orbite de l’économie de marché, tout en accordant une place significative à l’intervention régulatrice de l’État, envisagée comme instrument de préservation et de promotion du bien commun.

Le conservatisme progressiste se constitue en Allemagne au cours de la décennie 1870 et, de manière concomitante, au Royaume-Uni dans les années 1880, sous l’impulsion institutionnelle respective du chancelier Otto von Bismarck et du Premier ministre Benjamin Disraeli. Dans l’espace politique britannique, la doctrine dite du « One Nation Conservatism » élaborée par Disraeli s’impose durablement comme l’une des matrices doctrinales dominantes du conservatisme progressiste, en structurant une tradition appelée à exercer une influence prolongée.

Dans l’historiographie politique contemporaine du Royaume-Uni, plusieurs chefs de gouvernement — parmi lesquels Benjamin Disraeli, Stanley Baldwin, Neville Chamberlain, Winston Churchill, Harold MacmillanTrevor Russel. The Tory Party: its policies, divisions and future. Penguin, 1978. p. 167., David Cameron et Theresa May — sont fréquemment rangés dans la catégorie du « conservatisme progressiste »David Marr. "Power Trip: The Political Journey of Kevin Rudd", Issue 38 of Quarterly Essay Series. Black Inc., 2010. p. 126.Ruth Lister. Understanding Theories and Concepts in Social Policy. Bristol, England, UK; Portland, Oregon, USA: The Policy Press, 2010. p. 53., notion qui désigne une inflexion réformatrice au sein d’une matrice idéologique conservatrice, caractérisée par l’acceptation mesurée de transformations sociales et institutionnelles. Dans un tout autre cadre doctrinal, l’encyclique Rerum Novarum (1891), promulguée par l’Église catholique, est tenue pour l’un des textes fondateurs d’une orientation socio-politique ultérieurement qualifiée de catholicisme social, laquelle articule une critique des déséquilibres issus de l’industrialisation avec une volonté d’encadrement moral et institutionnel des rapports entre capital et travailEmile F. Sahliyeh. Religious resurgence and politics in the contemporary world. Albany, New York, USA: State University of New York Press, 1990. p. 185..

Aux États-Unis, Theodore Roosevelt s’impose comme la figure centrale rattachée, dans l’historiographie politique, à la formulation du conservatisme progressiste envisagé comme tradition idéologique structurée. Dans ses analyses du système partisan, il inscrit le Parti républicain de Abraham Lincoln dans une continuité qu’il qualifie de conservatrice et réformatrice tout à la fois, estimant qu’il s’agit d’une formation apte à concilier maintien de l’ordre institutionnel et dynamique de transformation sociale graduelle. En 1908, il expose l’idée selon laquelle son action politique consiste à investir l’appareil du parti conservateur afin d’en réorienter la fonction vers une doctrine qu’il définit comme « conservatisme progressif », ou, dans une formulation équivalente, comme « radicalisme conservateur », en postulant l’équivalence conceptuelle entre un conservatisme éclairé et une forme de radicalité politiquement rationaliséeLincoln's Enduring Legacy Perspective from Great Thinkers, Great Leaders, and the American Experiment By John Barr, 2011, P.166.

Le successeur de Theodore Roosevelt à la présidence des États-Unis, William Howard Taft, est également rattaché, dans l’historiographie politique, à une tendance de réformisme conservateurPaterson Daily Press 5 Sep 1907The Robesonian 29 Feb 1912, de même que deux chefs d’État ultérieurs, Dwight David Eisenhower et Richard NixonOcala Star-Banner 29 Apr 1960The Owosso Argus-Press 11 Jun 1960More The Politics of Economic Growth in Postwar America By Robert M. Collins, Robert M. Collins Professor of History University of Missouri, 2002, P.104-105.

À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, la République fédérale d'Allemagne instaure le paradigme de l'économie sociale de marché, modèle de régulation singulier se distinguant des structures libérales orthodoxes par une intervention étatique visant à concilier libre concurrence et cohésion sociale. Cette architecture économique s'édifie sous l'égide du chancelier Konrad Adenauer, figure de proue de l'Union chrétienne-démocrate, formation politique procédant de la mouvance démocratie chrétienne.

Plusieurs responsables politiques européens, parmi lesquels l’ancienne chancelière fédérale allemande Angela Merkel, s’inscrivent dans des configurations idéologiques relevant d’un conservatisme à composante progressiste, traduisant des formes d’adhésion hybrides entre traditions doctrinales et inflexions réformistes. Dans certains États, notamment en Corée du Sud, le courant conservateur dominant se caractérise parfois par des positions plus libérales en matière migratoire que celles défendues par les formations de centre gauche.

Histoire

Europe Sous le mandat du chancelier Otto von Bismarck, l’Empire allemand instaure un dispositif pionnier de protection sociale, incluant l’assurance contre la maladie, les accidents du travail et la vieillesse. Cette entreprise législative répond à une double finalité conservatrice : endiguer l’influence grandissante des idéologies socialistes au sein de la classe ouvrière et pérenniser, par une politique de conciliation, la dynamique de l’essor industrielUnion Contributions to Labor Welfare Policy and Practice: Past, Present and Future. Routledge, 16, 2013. p. 172..

Au tournant du XXe siècle, les cadres du Parti conservateur libre s’efforcent de soustraire le prolétariat à l’influence de la social-démocratie, en encourageant l’adhésion de ce dernier à un nationalisme intransigeant par le truchement d’organisations corporatistes à vocation patriotique. Figure saillante de cette mouvance, Adolf Grabowsky érige l’impérialisme en impératif catégorique, voyant en cette expansionnisme le vecteur d’une cohésion nationale capable d'oblitérer les antagonismes sociaux endogènes. Grabowsky ambitionne alors d’imprimer à son parti une orientation résolument conservatrice-progressiste, escomptant que cette dynamique galvanise les élites intellectuelles et favorise, par un mouvement d'envergure, le ralliement de ces dernières à la droite conservatriceReshaping the German Right: Radical Nationalism and Political Change After Bismarck. University of Michigan Press, 1980. p. 325..

Lors de la dislocation de la formation politique en 1918, les éléments libéraux-conservateurs se rallient au Parti populaire allemand (DVP), structure qui subit à son tour une dissolution contrainte en 1933, consécutivement à l'accession au pouvoir du nazisme. Au sortir du second conflit mondial, la majeure partie des effectifs du DVP s'agrège au Parti libéral-démocrate (FDP) contemporain.

Royaume-Uni Entre les années 1860 et 1970, le Parti conservateur britannique s’imprègne durablement du courant dit du « conservatisme progressiste ». Winston Churchill se revendique lui-même de cette mouvance, érigeant en idéal politique l'émergence d'une formation conservatrice puissante, investie d’une large majorité parlementaire et gouvernée par une ligne modérée, fidèle aux aspirations de Benjamin Disraeli et de Randolph ChurchillNorman Rose. Churchill: The Unruly Giant. First American Edition. New York, New York, USA: Simon & Schuster Inc, 1995. p. 208.. Cette tradition intellectuelle impulse une convergence programmatique avec les travaillistes en matière sociale ; le Bow Group, en particulier, promeut activement cette tempérance, se dressant contre les franges les plus rigoristes du parti. Figure de proue de ce dessein, Rab Butler conçoit en 1947 la « Charte industrielle »Peter Duignan, Lewis H. Gann. The rebirth of the West: the Americanization of the democratic world, 1945-1958. Paperback edition. Lanham, Maryland, USA; London, England, UK: Rowman & Littlefield Publishers, Inc., 1996. p. 239., manifeste visant à articuler la liberté d’entreprise avec un interventionnisme étatique propre à la doctrine conservatrice. Ce document préconise la sécurisation des parcours professionnels, la pérennisation du plein-emploi ainsi que l'accroissement des opportunités d'élévation technique et humaine pour les salariés, indépendamment de leur qualification. Si Churchill manifeste initialement une certaine circonspection à l'égard de ce texte avant de s’y rallier, les segments les plus droitiers du parti en dénoncent le caractère déviant, y décelant, sous couvert de compromis, une propension à embrasser le socialismePeter Dorey. British conservatism and trade unionism, 1945-1964. Surrey, England, UK; Burlington, Vermont, USA: Ashgate Publishing, 2009. pp. 44–48..

L’ancien chef du gouvernement britannique, David Cameron, s'inscrit dans la mouvance du conservatisme progressiste. Sous son égide, alors qu’il assure la direction du Parti conservateur en 2009, il initie, en collaboration avec le cercle de réflexion Demos, le « Projet de conservatisme progressiste ». À cette occasion, il explicite les linéaments d’une doctrine conservatrice résolument ancrée dans les enjeux contemporains. :

La genèse du cercle de réflexion Bright Blue, institué en 2014 et se réclamant d'un conservatisme progressiste, s'inscrit en filiation directe avec le corpus doctrinal déployé par David Cameron.

Amérique du Nord

Canada L’appellation officielle du principal mouvement politique conservateur outre-atlantique se mue, entre 1942 et 2003, en Parti progressiste-conservateur du Canada, entérinant ainsi une orientation idéologique hybride au sein de diverses administrations fédérales. Cette nuance doctrinale, qualifiée de « Red Tory », caractérise la gouvernance de plusieurs chefs de l’exécutif canadien, au nombre desquels figurent Arthur Meighen, Richard Bedford Bennett, John Diefenbaker, Joe Clark, Brian Mulroney ainsi que Kim CampbellHugh Segal. The Right Balance. Victoria, British Columbia, Canada: Douglas & McIntyre, 2011. pp. 113–148..

La fusion organique du Parti progressiste-conservateur et de l'Alliance canadienne, survenue en 2003, donne naissance à la formation politique dénommée Parti conservateur du Canada. Nonobstant cette unification opérée à l'échelle fédérale, une pluralité de juridictions provinciales maintient la dénomination de « progressiste-conservateur ».

Le Parti progressiste-conservateur du Manitoba (dans l'opposition) Le Parti progressiste-conservateur du Nouveau-Brunswick (dans l'opposition) Le Parti progressiste-conservateur de Terre-Neuve-et-Labrador (au gouvernement) L'Association progressiste-conservatrice de la Nouvelle-Écosse (au gouvernement) Le Parti progressiste-conservateur de l'Ontario (au gouvernement) Le Parti progressiste-conservateur de l'Île-du-Prince-Édouard (au gouvernement) Le Parti progressiste-conservateur de la Saskatchewan (dans l'opposition extraparlementaire)

L’Association progressiste-conservatrice de l’Alberta exerce ses activités en qualité de formation politique jusqu'en 2017, date à laquelle elle opère une fusion organique avec le Parti conservateur uni. Ultérieurement, en 2025, le Parti albertain, une entité centriste disposant d'une représentation parlementaire au sein de l'opposition, opte pour une mutation nominale en adoptant l’appellation de Parti conservateur progressiste de l’Alberta, tout en revendiquant une ligne idéologique ancrée dans la mouvance progressiste-conservatrice.

États-Unis