Le Tutu, mœurs fin de siècle est un roman français publié à Paris en 1891 sous le pseudonyme de « Princesse Sapho ». L'identité de l'auteur demeure incertaine ; le livre a notamment été attribué à son éditeur, Léon Genonceaux.

Illustré par Binet, le roman se caractérise par son mélange de grotesque, de satire sociale, d'érotisme, de fantastique et d'absurde. L'œuvre a également été rapprochée, rétrospectivement, de l'écriture d'Alfred Jarry, de Raymond Roussel, du surréalisme et de Raymond Queneau.

Longtemps méconnu, le livre est redécouvert au XX siècle, notamment grâce à Pascal Pia. Une première réédition moderne paraît chez Tristram en 1991. L'ouvrage est de nouveau publié par le même éditeur en 2026, avec une préface de Chloé Delaume.

Signification du titre

Le titre Le Tutu renvoie d'abord au tutu, costume de scène de la danseuse classique, constitué notamment d'une jupe faite de plusieurs rangées de tissu léger, traditionnellement de tulle. Le terme est attesté dans ce sens en français depuis 1881, soit une dizaine d'années avant la publication du roman.

Le mot possède également une autre signification en français familier et argotique : « tutu » peut désigner les fesses ou le derrière. Cette acception est attestée dès le XIX siècle et l'étymologie généralement proposée rattache le mot au terme enfantin cucu, lui-même formé par redoublement expressif de cul.

Cette double signification peut être mise en rapport avec l'importance accordée dans le roman au corps, à la sexualité et au grotesque. Le texte lui-même fournit une occurrence explicite du vêtement : Hermine apparaît à un moment donné dans un costume de ministre auquel elle ajoute « un tutu ».

Le titre associe ainsi un terme lié à l'univers gracieux du ballet à un terme pouvant appartenir au registre corporel et populaire, association caractéristique du goût du roman pour le mélange des registres.

Le choix du pseudonyme « Princesse Sapho », vraisemblablement adopté par Léon Genonceaux, peut être lu comme une référence à la poétesse grecque antique Sappho (VIIe/VIe siècles av. J.-C.), dont la figure est traditionnellement associée à l'amour, au désir et à la sensualité, tout en conférant à l'auteur une identité féminine et littéraire.

Publication

Le Tutu, mœurs fin de siècle paraît à Paris en 1891 chez Léon Genonceaux. La page de titre de l'édition originale donne « Princesse Sapho » comme nom d'auteur et mentionne Binet pour les illustrations.

La publication intervient dans le contexte littéraire de la fin du XIX siècle, marqué notamment par le symbolisme, la littérature décadente et différentes formes de littérature transgressive. Genonceaux est alors éditeur d'œuvres littéraires situées en partie en marge des circuits éditoriaux dominants, notamment celles d'Arthur Rimbaud et de Lautréamont.

L'édition originale connaît une diffusion très limitée et ne semble pas avoir été normalement distribuée en librairie. Cette circonstance contribue à l'oubli presque complet de l'œuvre pendant plusieurs décennies.

Résumé

Le personnage principal du roman est Mauri de Noirof, un jeune ingénieur dont la vie change après une première expérience sexuelle. Il décide alors de se marier et entre progressivement dans un univers bourgeois que le récit présente sous une forme caricaturale. Il fait la connaissance d'Hermine Israël, jeune femme fortunée, et l'épouse. Sa dot lui permet de mener une existence aisée, mais son mariage est rapidement marqué par l'ennui, les infidélités et des situations de plus en plus extravagantes.

Mauri rencontre ensuite une femme à deux têtes, Mani-Mina, exhibée dans une baraque foraine. Les deux têtes, Mani et Mina, ont des personnalités distinctes : Mauri s'éprend particulièrement de Mani, tandis que Mina se montre hostile à ses avances. Mani-Mina possède un seul bassin et un seul estomac, mais quatre bras et quatre jambes. Mauri entretient avec elle une relation dont les conséquences prennent une dimension extraordinaire lorsque Mani-Mina tombe enceinte.

Parallèlement, Mauri est confronté aux inventions extravagantes du docteur Messé-Malou. Celui-ci présente notamment un arbre produisant des êtres humains, dont les fruits correspondent à différentes nationalités et conditions physiques. Les découvertes du médecin contribuent à brouiller davantage les limites entre la science, le fantastique et l'absurde. Mauri développe lui-même un projet destiné à révolutionner les transports : il fait creuser à Bourg-la-Reine un tunnel ferroviaire permettant de parcourir de très longues distances à une vitesse extraordinaire.

L'expérience du tunnel est présentée comme un succès. Un train parvient notamment à relier Paris et Lyon en quelques secondes. Le gouvernement s'intéresse à l'invention, qui pourrait également avoir une utilisation militaire. À la suite de cette expérience, Mauri est élu député de Montrouge, puis nommé ministre de la Justice, alors même qu'il ne semble pas avoir conscience de son propre parcours politique. Une fois au ministère, il fait adopter une loi particulièrement grotesque contre l'adultère et exerce ses fonctions dans une atmosphère de plus en plus éloignée du fonctionnement politique ordinaire.

La grossesse de Mani-Mina se poursuit tandis que son état de santé se dégrade. Elle finit par mettre au monde un enfant, Paul-Uc-Zo-Émilie, dont le corps possède une organisation elle aussi extraordinaire. Mauri s'occupe de l'enfant et devient, dans l'univers fantastique du roman, capable de l'allaiter. Cette situation provoque notamment un épisode burlesque lors d'un voyage en train, au cours duquel les voyageurs s'attroupent pour observer Mauri et l'enfant.

La vie familiale de Mauri devient en même temps de plus en plus complexe. Sa relation avec sa mère, Madame de Noirof, prend une dimension amoureuse et incestueuse. Tous deux affirment s'aimer, mais sa mère refuse de franchir certaines limites tant qu'Hermine est encore vivante et envisage sa disparition comme la condition de leur union. Leur relation est également associée à une recherche de sensations exceptionnelles et à un rejet explicite des normes morales traditionnelles.

Le roman mêle alors les épisodes familiaux, politiques et fantastiques à des scènes de plus en plus absurdes. Mauri consulte notamment des dossiers judiciaires concernant sa belle-famille et découvre les crimes attribués aux parents d'Hermine. Dans le même temps, les personnages se livrent à des raisonnements et à des dialogues dont la logique se dérègle progressivement. Un épisode ferroviaire repose ainsi sur une interprétation littérale et absurde du règlement concernant les enfants, tandis que Paul-Uc-Zo-Émilie attire l'attention des voyageurs par son apparence extraordinaire.

Mani-Mina meurt finalement après l'accouchement, et Mauri et sa mère entreprennent de tirer profit de son cadavre en transformant des fragments de sa peau en objets présentés comme des œuvres d'art. L'épisode pousse jusqu'à l'absurde la confusion entre le corps humain, l'art et la marchandise. Dans le même temps, l'univers du roman continue de se transformer sous l'effet des inventions de Messé-Malou, dont les créations rendent de plus en plus incertaine la distinction entre réalité et fantaisie.

Mauri découvre ensuite qu'Hermine entretient une liaison avec Jardisse. Lorsqu'il la retrouve, Jardisse est mort pendant son sommeil, son bras étant resté rigidement enroulé autour du cou d'Hermine. Celle-ci se retrouve prisonnière de l'étreinte du cadavre et ne peut être délivrée qu'après que les pompiers ont scié le bras du mort. Hermine meurt à son tour après avoir révélé à Mauri sa liaison avec Jardisse.

Le corps d'Hermine est ensuite placé dans un cercueil et transporté jusqu'à la gare de Bourg-la-Reine avec Mauri et sa mère. Dans le train, alors qu'ils se retrouvent seuls avec le cercueil, Mauri renverse sa mère sur celui-ci et ils s'abandonnent à une relation incestueuse. Le roman s'achève sur cette scène, décrite comme un dernier renversement grotesque des conventions familiales, morales et sociales.

Style et thèmes

Le grotesque

Le grotesque constitue l'une des principales caractéristiques du roman. Les personnages sont souvent décrits comme des êtres extravagants, monstrueux ou physiquement déformés, tandis que les situations ordinaires sont transformées en scènes absurdes.

La sexualité et le corps occupent une place importante dans le récit. Le roman utilise des images corporelles volontairement excessives et provocatrices afin de remettre en cause les conventions morales et littéraires de son époque.

Le grotesque concerne également les institutions. Le mariage, la famille, la religion, la justice et la politique sont présentés sous une forme caricaturale et souvent volontairement incohérente.

Le beau et l'abject

L'une des particularités du Tutu réside dans la confrontation entre une écriture recherchée et parfois lyrique et des représentations volontairement grotesques du corps, de la sexualité, de la maladie et de la mort. Le roman juxtapose ainsi des registres très différents, du raffinement esthétique au trivial et au grotesque, dans une esthétique caractéristique de la littérature décadente de la fin du XIX siècle.

Cette confrontation entre le raffinement et l'abjection participe du goût décadent pour les sujets morbides et les « sensations rares », tout en contribuant à la singularité stylistique du roman. Sa modernité formelle a conduit les lecteurs modernes à le rapprocher notamment d'Alfred Jarry, de Raymond Queneau et du surréalisme.

Absurde et dérèglement du langage

Le roman ne se contente pas de raconter des événements invraisemblables : il remet également en cause les règles ordinaires du récit et de la logique. Les dialogues peuvent reposer sur des raisonnements absurdes, des jeux de mots et des interprétations littérales de formulations administratives ou sociales.

Cette importance accordée aux associations inattendues, aux jeux verbaux et au dérèglement de la logique a contribué aux rapprochements ultérieurs entre Le Tutu et certaines œuvres de l'avant-garde du XX siècle.

Décadence et transgression

Publié à la fin du XIX siècle, Le Tutu a été rapproché de la littérature décadente. Le roman partage avec une partie de cette littérature plusieurs thèmes, notamment la corruption morale, la sexualité, la mort, le blasphème et le rejet des normes bourgeoises.

L'œuvre se distingue toutefois par l'importance de la caricature, du burlesque et de l'absurde. Son univers associe ainsi certains motifs de la littérature fin-de-siècle à une imagination particulièrement extravagante.

Rapports avec Lautréamont

L'œuvre entretient un rapport particulièrement étroit avec Comte de Lautréamont. Léon Genonceaux avait publié une édition des Chants de Maldoror et contribué à la redécouverte de l'œuvre d'Isidore Ducasse à la fin du XIX siècle.

Le Tutu contient plusieurs pages des Chants de Maldoror, que Mauri et Madame de Noirof lisent et commentent dans le récit.

Cette présence de Lautréamont contribue à inscrire le roman dans une tradition caractérisée par la violence des images, les rapprochements inattendus, le grotesque et la transgression des conventions narratives et morales.

Proximité avec Raymond Roussel

Le Tutu a également été rapproché de l'œuvre de Raymond Roussel, en particulier de son roman Locus Solus, publié en 1914. Ce rapprochement est nécessairement rétrospectif : Le Tutu paraît plus de vingt ans avant Locus Solus et rien ne permet d'établir une influence directe de Genonceaux ou de Princesse Sapho sur Roussel.