Le raid de Samakh ou la bataille de Samakh est un raid arabe contre les installations du colonisateur britannique à Samakh, dans le nord de la Palestine, après le 20 avril 1920 (les dates diffèrent selon les historiens). Cet engagement se déroule au cours de la guerre franco-syrienne, et plus largement dans le cadre des guerres conduisant au dépeçage de l'Empire ottoman.

Contexte

La Première Guerre mondiale s'achève par l'occupation du Proche-Orient ottoman par les Britanniques. L'administration des territoires ennemis occupés est partagée avec les Français qui occupent la Syrie et le Liban, conformément aux accords Sykes-Picot. La frontière est temporairement fixée en ligne droite entre le Ras al-Naqoura sur la côte et Al-Buwayziyya, la question de placer la frontière plus au nord sur le Litani n'étant pas résolue.

Côté français des territoires occupés, la guerre franco-syrienne commence début 1920. Elle oppose les nationalistes syriens du Gouvernement de l’Orient arabe (حكومة الشرق العربيّة) du prince Faysal (octobre 1918-juillet 1920), qui préfigure l'éphémère royaume de Syrie, à l'armée française partie à la conquête des territoires de son mandat. Des bandes ('isabat) de paysans organisés par clans, agissant pour des raisons politiques mais pratiquant aussi le banditisme, agissent dans le Hauran, le Joulan (Golan) et Ajloun, la région à cheval entre les deux zones d'influence définies par les accords Sykes-Picot entre les empires français et britanniqueHenry Laurens, La Question de Palestine, volume 1, Paris : Fayard, 1999 502. (au carrefour des futures Syrie, Jordanie, Palestine et Liban). L'Empire britannique y stationne la 7 brigade d'infanterie indienne de la . Son QG est à Acre (Akka) et trois bataillons sont basés à Nazareth, al-Kabri et Rosh Pina. Un détachement surveille de manière permanente le pont des Filles de Jacob sur le Jourdain.

Fin 1917, une réunion à Ajloun organise une réponse à la déclaration Balfour. Fin 1919, Ali al-Sharairi lance la résistance aux forces coloniales. Kayed al-Obeidat organise un groupe de combattants. Le 8 mars 1920, jour de la proclamation de l'État arabe, il se rend à Damas féliciter Faysal. Les semaines suivantes, il participe à des réunions de préparation d'une action contre l'armée britannique et les colonies juives autour du lac de Tibériade.

Le 19 avril, la conférence de San Remo s'ouvre : Britanniques et Français s'y partagent le Moyen-Orient. Le raid sur Samakh s'inscrit ainsi, selon Bustani, dans une réponse coordonnée des nationalistes arabes aux projets coloniaux des deux plus grands empires mondiaux du moment. Goodman cite plusieurs motivations possibles. Sans se prononcer, il cite l'argumentaire israélien selon lequel les Bédouins voulaient se débarrasser des Britanniques pour pouvoir piller librement les colonies sionistes ; il cite aussi les habitants de Samakh qui affirment que les Bédouins voulaient contrôler la rive est du Jourdain, Samakh inclus. Enfin il n'exclut pas une influence de la conférence de San Remo.

Plusieurs attaques de Bédouins ont lieu contre des villages arabes ou juifs à partir de fin 1919, la plus connue étant celle de Tel Hai début mars 1920.

Déroulement

Préparation

Kayed al-Obeidat est cheikh de nahié (la plus petite circonscription ottomane) et dirige la colonne. Cheikh de Kfarat (rive sud du Yarmouk), il est influent dans la région et s'insère dans un réseau de connaissances. Né en 1868 à Kfar Soum, instruit, il dirige son clan et participe aux groupes nationalistes arabes dans les années 1900-1910. Son cada est désigné dans les années 1910 pour servir de refuge aux nationalistes arabes recherchés

Les guerriers se retrouvent à al-Mukhaibeh, dans la vallée du Yarmouk. Des groupes palestiniens commandés par Abdullah al-Fahoum (عبد الله الفاهوم) et Mahmoud Shteiwi (محمود اشتيوي), doivent attaquer de leur côté. Enfin, un officier arabe de l'armée britannique, Muhammad al-Hindi (محمد الهندي), assure qu'il empêchera tout tir sur les rebelles et qu'il les laissera s'emparer des armes. Selon un rapport britannique, les Bédouins étaient armés de bons fusils. L'opération est conçue comme devant lancer une campagne de guérilla d'ampleur. Samakh est situé à moins de 20 kilomètres de Kfar Soum.

Après l'attaque sur Tel Hai le mars et devant les difficultés françaises, le 29 régiment de lanciers indiens en garnison à Samakh est remplacé par le 38th Central India Horse. Ayant fait l'expérience de la guerre de tranchées durant la Première Guerre mondiale sur le front français, il creuse immédiatement un réseau de tranchées défensives autour de la gare. La garnison britannique comprenait aussi des policiers et était renforcée de colons sionistes auxquels des armes avaient été distribuées.

La veille de la bataille un train de marchandises est attaqué entre Samakh et le (pont de la rencontre en arabe , sur le Jourdain à proximité du confluent avec le Yarmouk). La veille de l'attaque, le télégraphe et le chemin de fer sont sabotés. Un officier envoyé réparer la ligne de télégraphe depuis Beisan est pourchassé par des Bédouins. Une patrouille de cavalerie est envoyée à leur rencontre et leur tue une quinzaine d'hommes. Le détachement envoyé le lendemain avant l'aube relever les corps est attaqué et le commandant du régiment fait mettre ses troupes en position autour de la gare.

Combats à Samakh

Al-Obeidat divise sa colonne en trois, chacune chargée de s'emparer d'un objectif : la base britannique, la gare, Dégania. Les estimations des effectifs des assaillants varient énormément : selon Bustani, Al-Obeidat comptait sur 2000 hommes mais est finalement parti au combat avec 350 guerriers, d'autres estiment, d'après la presse britannique de l'époque, qu'il y avait plus de 2000 Bédouins. Suwaed cite des chiffres entre 2 et 5000 attaquants accompagnés de pillardsMuhammad Suwaed, « The Bedouins in the Palestinian–Zionist struggle at the beginning of the British Mandate: 1920–1929. », Digest of Middle East Studies, printemps 2020. et Goodman donne la fourchette de 2 à 4000 assaillants.

À leur arrivée à Samakh, les indépendantistes sont accueillis par des tirs des cavaliers indiens, l'officier arabe de l'armée britannique ayant finalement préféré résister. L'attaque commence à 7h30. Un groupe d'assaillants tente de s'emparer de la gare de Samakh pour empêcher l'arrivée de renforts d'Haïfa. Elle est défendue par les troupes indiennes renforcées de mitrailleuses qui jouent un rôle déterminant sans parvenir à briser l'assaut qui dure plusieurs heures. Le poste de police, situé à la sortie de la ville, était défendu par la milice juive. Malgré ses efforts, il tombe aux mains des Arabes. Les 42 défenseurs meurent au combat. Une contre-attaque juive est repoussée avec de lourdes pertes.

Deux membres de la famille Obeidat tombent. Al-Obeidat ordonne alors la retraite, mais le détachement de son fils Turki (تركي) et d'Abd al-Rahman al-Abwini (عبد الرحمن العبويني) est manquant. Il fait alors demi-tour pour leur porter secours.

Un renfort de la Royal Air Force est appelé de la base aérienne de Ramla où se trouve basé le (en fait le tout juste réorganisé et reprenant le numéro du 14 dissous peu avant). Le premier avion arrive à la fin de la première heure de combat mitraille les Bédouins. Le pilote est blessé par un tir bédouin et doit de poser en catastrophe. Un second appareil arrive une heure plus tard et bombarde les positions arabes. Lui aussi touché il s'écrase au sol. Néanmoins, Kayed al-Obeidat est tué par un tir d'aviation et les Bédouins retraitent sous les tirs d'autres avions et poursuivis par la cavalerie indienne.

À la fin de la bataille, une compagnie de sapeurs indiens arrive de Tibériade par bateaux ; un détachement du et du 2 régiment de lanciers indiens arrive par train de Beisan, en ayant réparé la ligne en route.

De nuit, un groupe de Bédouins venus de Deraa (actuelle Syrie) revient à Samakh et emporte les corps des trois Al-Obeidat tombés dans la journée.

Conséquences et suites

Bien qu'important, le raid suscite peu d'écho dans les capitales européennes, bien moins que celui sur le village chrétien d'Ain Ebel (Liban), le 5 mai suivant, qui fait entre 50 et 100 morts. Dès juin, la route de Samakh à Tibériade puis Rosh Pina est entièrement refaite,

L'attaque surprise de nuit conduit à l'abandon des colonies de Masada et Sha’ar HaGolan pour le kibboutz de Dégania. Ces colonies n'étaient pas préparées militairement. Le choc psychologique de l'attaque était important, la perte de ces positions constituant une menace pour le mouvement de colonisation sioniste.

L'attaque de Samakh est généralement considérée comme un acte d'héroïsme spontané, un sacrifice inutile voué à l'échec. H. Bustani considère qu'il s'agit d'une action réfléchie, minutieusement préparée et reliée à tout un réseau de solidarités anciennes, de groupes nationalistes organisés. Elle marque cependant l'échec des nationalistes arabes à résister à la conquête européenne.

Le 22 avril, un autre raid a lieu contre Baysan, opposant plusieurs centaines d'hommes de la tribu des Ghazawiyya aux gendarmes britanniques. Le lendemain de l'attaque de Samakh, la colonie de Bnei Yehudah est aussi attaquée.

Postérité

Un ma'ed (lamentation funéraire chantée) est dédié à Obeixat :

Kayed al-Obeidat est considéré comme le premier Jordanien mort pour la cause palestinienne, bien qu'il soit le troisième à mourir de jour-là et que la Jordanie n'existât pas à ce moment-là.

Le poète al-Dougarani (~1830-1926) était présent à Samakh ce jour-là et a consacré un de ses poèmes à cette journée. Sur Alec Kirkbride était présent côté britannique et a laissé un récit des combats, auxquels il a participé.

La bataille, contrairement au raid de Tel Hai, n'est pas restée dans la mémoire collective sioniste ni israélienne. Il est vrai que ces établissements du nord de la Palestine comptaient peu dans la stratégie sécuritaire britannique des années 1919-1920, qui se préoccupe surtout de la menace d'une invasion de la Palestine par Faysal.

La politique de police par les airs (surveillance de vastes territoires et répression des révoltes) est encouragée par les résultats de la bataille de Samakh comme méthode économique de contrôle des colonies.

Voir aussi Administration des territoires ennemis occupés (1917-1923) Grande révolte arabe (1936-1939) en Palestine Révolte arabe de 1916-1918 Accords Sykes-Picot

Notes

Bibliographie

Safran, Nadav. “Israel: The Embattled Ally.” Harvard University Press, 1978.

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