Le phylloxéra de la vigne (Daktulosphaira vitifoliae) est une espèce d'insectes hémiptères de la famille des Phylloxeridae. C'est une variété de pucerons ravageurs parasites de la vigne, néobiotes venus de l'Est des États-Unis. Le terme de « phylloxéra » désigne également, par métonymie, la maladie de la vigne causée par cet insecte.
Taxonomie Asa Fitch décrit l'espèce en 1855 et la place dans le genre Pemphigus ; c'est qui crée pour elle en 1866 le genre Daktulosphaira. En France, la maladie est observée pour la première fois vers 1863 sur le plateau de Pujaut près de Roquemaure, dans le Gard ; en 1866, on la retrouve près de Bordeaux, dans les palus de Floirac ; l'insecte lui-même est trouvé par Félix Sahut le , sur les racines de plants qu'il avait arrachés dans un vignoble de Saint-Martin-de-Crau chez Science, Vine and Wine in Modern France de Harry W. Paul.. Jules Émile Planchon, ignorant les noms déjà créés par les entomologistes américains, décrit et nomme l'espèce Rhizaphis vastatrix en ; puis, le , entomologiste parisien à qui Planchon avait envoyé des spécimens, la place dans le genre Phylloxera, au voisinage de plusieurs autres vivant sur les feuilles de végétaux divers. Le nom Phylloxera vastatrix sera longtemps utilisé, et l'est encore parfois aujourd'hui.
En , Victor Pulliat crée la Société régionale de viticulture de Lyon et prône par des conférences et des cours, le greffage sur porte-greffes résistants pour régénérer la vigne française attaquée par la maladie.
Il existe également un phylloxéra du poirier (Aphanostigma piri), endémique au Portugal, qui est apparu en France pour la première fois en , et un phylloxéra du chêne (deux espèces très proches : Phylloxera quercus, Phylloxera glabra)Encyclopédie des pucerons (Inra)La Crise du Phylloxera en France dans le monde du vin.
Description vignette|Cycle de vie du phylloxéra. Le Phylloxéra est un minuscule insecte piqueur inféodé à la vigne, apparenté aux pucerons, doté d'un remarquable polymorphisme : les formes parthénogénétiques, femelles qui se reproduisent par parthénogenèse, sont aptères, de couleur allant du jaune au brun, d'une taille variant de ; on distingue : les formes gallicoles, qui vivent sur les feuilles ; les formes radicicoles, qui vivent sur les racines. les formes sexuées, qui ne s'alimentent pas, sont dépourvues de pièces buccales : femelles ailées, jaune d'or à ocre, aux ailes transparentes, mesurant de ; mâles aptères, long de .
Cycle biologique thumbnail|350px|right|Le cycle de vie de l'insecte.
Il s'agit d'un cas de parthénogenèse cyclique avec plusieurs générations produites par parthénogenèse et une génération produite par reproduction sexuée avec fécondation chaque année. Les insectes mâles et femelles s'accouplent à la fin de l'été. La femelle pond sur les souches un œuf unique appelé œuf d'hiver. Cet œuf, d'abord jaune, puis vert pendant la saison d'hiver, éclot au printemps et donne naissance au phylloxéra aptère (ou sans ailes), qui est toujours une femelle. Dans la plupart des cas, ce phylloxéra aptère descend sur les racines de la vigne, aux dépens desquelles il vit, d'où son nom de phylloxéra radicicole ; mais il peut parfois aller sur les feuilles, faisant naître des galles (on parle alors de phylloxéra gallicole).
Le Phylloxéra radicicole est jaune. Il est muni d'un suçoir qu'il enfonce dans la racine pour en absorber la sève. Il, ou plutôt elle, subit trois mues en une vingtaine de jours, avant de devenir adulte et de se mettre à pondre entre , donnant tous, eux aussi, naissance à des femelles, sans qu'il y ait fécondation. Il s'agit d'un cas de parthénogenèse thélytoque. Ce cycle de vingt jours se reproduit à plusieurs reprises, donnant en tout cinq ou six générations.
En été, toutes ces femelles subissent une mue de plus et se transforment en nymphes, qui deviendront elles-mêmes des phylloxéras ailés. Ces phylloxéras ailés pondent à nouveau (sur les bourgeons et les feuilles des vignes), leurs œufs donnant cette fois-ci naissance à des mâles et à des femelles. Ces derniers ne vivent que quelques jours, juste le temps de s'accoupler et de produire l'œuf d'hiver évoqué plus haut.
Dégâts causés à la vigne L'infestation d'un cep de vigne non résistant par le Phylloxéra entraîne sa mort en trois ans. Ce sont les générations radicicoles de l'insecte qui sont dangereuses. Leurs piqûres sur les jeunes racines provoquent la formation de tubérosités, qui, par la suite, s'infectent et précipitent la mort du pied. Les générations gallicoles entraînent un jaunissement du feuillage, qui n'est pas mortel pour la plante.
Histoire L'insecte originaire de l'Est des États-Unis a provoqué une grave crise du vignoble européen à partir de . Il a en effet fallu plus de trente ans pour la surmonter, en utilisant des porte-greffe issus de plants américains naturellement résistants au phylloxéra.
Chronologie de l'invasion du Phylloxéra en Europe et dans le monde Le Phylloxéra s'est implanté en Europe au milieu du Voir en France notamment ; ; les dates des observations indiquées par les auteurs peuvent varier car parfois ils donnent celle où la maladie est constatée, ou l'insecte observé, ou enfin celle où l'on présume qu'il est arrivé (trois ou quatre ans avant)., en lien avec l'introduction d'une vigne sauvage américaine. dans les collections des jardins botaniques et les serres, lesquelles apportent avec elles d'autres maladies de la vigne telles que l'oïdium (1845), le mildiou (1878) et le black rot (1885).. Les premiers foyers d'infestation qui apparaissent ici ou là sont dus à l'imprudence de pépiniéristes ou d'expérimentateurs qui les plantent à côté de vignes indigènes pour pouvoir les comparer ; puis l'infestation s'étend en tache d'huile plus ou moins vite selon la densité des vignobles et l'influence des vents dominants, en moyenne Jean-François Bazin, « Fléau implacable et ère nouvelle pour la viticulture : la lutte contre le phylloxéra de la vigne en France », émission Canal Académie, 2 septembre 2012 .
Malgré les mesures imposées par les États européens pour contrôler les importations de ceps, le phylloxéra a progressivement infesté les vignobles du monde entier, n'épargnant que les vignobles plantés en terre sablonneuse et les plants américains résistants.
Progression de l'invasion
La crise du phylloxéra en France thumb|Carte de l’extension du Phylloxéra en France, en 1882. L’invasion touche le Bas Languedoc et la Provence au cours des années 1870, les Charentes, puis le Beaujolais, la Loire moyenne, la Haute-Saône dans les années 1880, la Champagne, les Vosges, la Meurthe-et-Moselle après 1890. Entre 1863 et 1879, la crise phylloxérique conduit à la disparition de près de la moitié du vignoble français (1,5 million d'hectares de vignes)..
La lutte s’organise à partir des années 1870. par traitement de produits sulfurés, coûteux et parfois désastreux, car tuant les ceps traités, sur une superficie totale de ; par submersion des pieds de vigne qui détruit l'insecte et ses œufs, méthode plus efficace et moins onéreuse mais d’une application limitée aux vignobles de plaine au sol imperméable et disposant d’un système d’irrigation pour une superficie totale de ; par greffage des espèces françaises sur des plants américains résistant aux pucerons, solution plus généralement adoptée pendant une vingtaine d’années à partir de 1877, quand le gouvernement français décide d’accorder des exonérations fiscales pour les vignobles nouvellement plantés. La superficie replantée en 20 ans au total de atteint jusqu'à 92 % du vignoble de l'Hérault, 89 % de celui de l'Aude, proportion moindre dans d'autres régions.
Après un maximum de 84 millions d’hectolitres en 1875, la production annuelle s’effondre à 23,2 millions en 1889 puis redémarre à partir de 1890 grâce à l’amélioration du rendement des nouveaux cépages et atteint 52,9 millions sur la période 1901-1905. La surface du vignoble cesse de reculer après 1897.. Cette crise entraîne la disparition de plusieurs vignobles, notamment celui d'Île-de-France.
La destruction d'une partie du vignoble français amène le développement de la viticulture en Algérie avec l'immigration et l'installation de viticulteurs du Languedoc, dans les plaines du "Tell" et les coteaux du littoral.
La crise crée une pénurie de vin sur le marché et le développement de fraudes (mouillage du vin, plâtrageAjout de plâtre qui accélère la fermentation et colore les vins., sucrageAjout d'eau sucrée dans le marc pour relancer la fermentation., vinification à partir de raisins secs importés de Grèce…). La production viticole étant devenue inférieure à la consommation, la France importe massivement des vins d'Algérie mais aussi de pays moins touchés par le phylloxéra (Espagne, Italie). La fin de la crise qui s'amorce au début du est marquée par une surproduction liée a ces importations et aux replantations de vignobles greffés, et par une mauvaise qualité des vins frauduleux. Ces facteurs sont à l'origine de l'effondrement des prix (de l’hectolitre au cours de la période 1881-1885 à au cours de la période 1901-1905), du développement de l'œnologie analytique pour assurer le caractère loyal des transactions, et de la création de l'AOC en 1935...
Vignobles épargnés par l'invasion vignette|La stara trta de Maribor (Slovénie) en 2007. Parmi les vignobles ayant résisté à la maladie, il y a, dans la vallée de la Barossa en Australie, celui de Langmeil dont les shiraz ont été plantées en 1843. La Barossa Old Vine Charter a été établie pour protéger les vieilles vignes de la région et empêcher leur arrachageBarossa Vineyards, barossa.com, consulté le 8 octobre 2011..
En France, la vigne de Sarragachies (ou « vigne de la Ferme Pédebernade »), située dans le Val d'Adour près du piémont pyrénéen à Sarragachies (Gers) est l'une des plus anciennes vignes de France (la plantation des ceps remonterait aux environs de l'année 1820, soit près de 200 ans). Située au cœur de l'appellation côtes-de-Saint-Mont, elle conserve des cépages non greffés endémiques au piémont pyrénéen ayant résisté à la crise du phylloxéra à la fin du . Cette vigne a été inscrite au titre des monuments historiques en 2012. Il s'agit de la première vigne protégée à ce titre en France. En Aveyron, dans le vignoble de Marcillac, le Domaine du Mioula exploite également une vigne épargnée par le phylloxera qui a touché l'appellation en 1893..
La maison Bollinger, en Champagne, produit une cuvée Vieilles vignes françaises à partir d'un vignoble épargné par le phylloxéra. Ces vignes de pinot noir sont franches de pied (pied de vigne planté directement, sans porte-greffe), conduites en foule et travaillées manuellement. Cette cuvée n'est commercialisée que millésimée (souvent aux alentours de ) et permet de retrouver le goût du champagne tel qu'il était au Bollinger vieilles vignes françaises..
Entre la Camargue et les laves volcaniques d'Agde, le rivage est uniquement composé de sables d'origine marine et éolienne. Ils sont dépourvus d’argile et de limon. Ici, le phylloxéra n'attaque pas les ceps de vigne car le sable, par sa structure et sa mobilité, empêche par écrasement les formes radicicoles de descendre vers les racinesOrigine des plantations de vignes dans les sables d'Aigues-Mortes, le Progrès agricole et viticole, n° 10, 9 mars 1890. Profitant de cette situation exceptionnelle, le domaine de Vassal, à Marseillan, abrite le Conservatoire mondial des ressources génétiques de la vigne de l'INRA. C'est une collection unique au monde de qui participe au maintien du patrimoine génétique viticole international..
Au Portugal, une parcelle de vigne, dans la vallée du Douro, a été elle aussi préservée du phylloxéra. Dénommé O Nacional, ce vignoble couvre et produit le rarissime Porto Vintage Noval NacionalPorto Vintage Noval Nacional.