Robert de Hauteville dit Robert GuiscardEdward Gibbon : Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, 1819, tome 11/, p. 132. . ( ; ), dit « l'Avisé », né après 1015 à Hauteville et mort le à Céphalonie, comte d'Apulie (1057-1059), puis duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile (1059-1085), est l'un des plus célèbres aventuriers normands qui s'illustrèrent en Méditerranée.
En 1047, il quitte le duché de Normandie pour l'Italie du Sud afin d'y faire fortune. Il rejoint son frère aîné Drogon, comte d'Apulie, et s'installe en Calabre où il mène d'abord une vie de mercenaire et de brigand. Il hérite en 1057 du comté d'Apulie et achève la conquête de l'Apulie et de la Calabre aux dépens des Lombards et des Byzantins. Par le traité de Melfi, en 1059, il reçoit l'investiture du duché d'Apulie et de Calabre et devient le principal allié de la papauté. Accompagné de son frère Roger, il entame en 1061 la conquête de la Sicile, alors occupée par les musulmans. Ennemi des Byzantins, qu'il expulse définitivement d'Italie, il mène contre eux une offensive infructueuse en Albanie de 1081 à 1085. Célèbre pour sa ruse — qui lui valut le surnom de « Guiscard » — il fut aussi surnommé « la terreur du monde ».
Biographie
Origines Robert Guiscard est le fils de Tancrède de Hauteville, petit seigneur normand sans fortune de la région de Coutances, dans l'ouest du duché de Normandie, et de sa seconde épouse Frédésende, qui passe parfois pour être une fille du duc . Selon le chroniqueur d'origine normande Geoffroi Malaterra, Tancrède de Hauteville fait partie de la noblesse du duché sans être cependant l'un des principaux seigneurs. Selon la princesse byzantine Anne Comnène, Robert Guiscard est d'obscure origine. Selon le chroniqueur Othon de Freising, c'est un vavasseur, c’est-à-dire le vassal d’un vassal..
Robert Guiscard est le sixième des fils de Tancrède. Il est encore en Normandie lorsque ses frères aînés Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Onfroi s’établissent en Italie méridionale vers 1035. Après avoir servi de mercenaires jusqu'en 1041, ces derniers décident de combattre pour leur compte et entament la conquête d'un pays divisé et en proie à l'anarchie. En 1042, Melfi est choisie comme capitale du comté d'Apulie et Guillaume Bras-de-Fer y est élu chef des Normands d'Italie en septembre.
Arrivée en Italie et premiers faits d'armes Robert débarque en Italie en 1047 Ernesto Pontieri, « Robert, duke of Apulia », Encyclopedia Britannica. .. Selon Anne Comnène, il quitte la Normandie à la tête de cinq chevaliers et trente hommes de piedAnne Comnène, Alexiade, , 11, trad. Bernard Leib, Paris, Les Belles Lettres, 2019, p. 75.. Accueilli froidement par son demi-frère Drogon devenu comte d'Apulie depuis peu, il obtient néanmoins la garde du château de Scribla, dans la vallée de Crati en Calabre.. Après un séjour assez court dans cette région insalubre, il s’installe dans le repaire de San Marco Argentano. Avec sa petite bande armée, Robert y mène dès lors une vie de brigand, connaissant aussi bien la faim, la soif, et la misère, que la fortune, pillant les riches monastères et les églises, volant le bétail, rançonnant la population et détroussant les voyageurs, harcelant les troupes byzantines et semant la terreur dans la régionAnne Comnène : « En détroussant les voyageurs, il se procurait des chevaux et aussi d'autres dépouilles et des armes. Ainsi les débuts de sa vie se passaient-ils à verser le sang et à commettre de nombreux meurtres. », Jean Decarreaux, « La grande aventure de Robert Guiscard », Revue des Deux Mondes, décembre 1970. ..
En même temps que cette vie de bandit, il sert occasionnellement le prince lombard , ainsi que ses frères Drogon puis Onfroi, devenu comte d'Apulie en 1051. Il se marie avec Aubrée de Buonalbergo, la tante d’un baron normand d'Apulie, Girard de Buonalbergo, et reçoit en dot l'autorité d'une troupe de deux cents chevaliers normands..
En , le pape , décidé à mettre fin à l’expansion normande, lance une offensive en Apulie avec l’appui des troupes impériales. Onfroi convoque Robert Guiscard et le comte Richard d'Aversa pour ce combat décisif qui les attend sur les bords du Fortore. Le , les deux armées s’affrontent à Civitate. Robert Guiscard, qui commande l’aile gauche, s’illustre par sa bravoure et contribue grandement à la victoire normande. Le pape , capturé, est raccompagné sous escorte jusqu’à Bénévent. En , il accorde son investiture pour les territoires normands occupés ainsi que pour les conquêtes futures en Calabre et en Sicile. En 1055, Onfroi, Robert et leur frère Godefroi, nouvellement arrivé, effectuent une campagne militaire contre les possessions byzantines de l’extrême-sud de l’Italie. De retour en Calabre, Robert s’empare de Bisignano, Cosenza et Martirano, c’est-à-dire toute la partie nord de la Calabre, et contraint ces villes à lui payer un tribut.
En , Robert Guiscard est rappelé en Apulie à la suite de la mort d’Onfroi. Il lui succède comme comte d'Apulie après avoir évincé ses deux jeunes neveux, Abagelard et Herman.. Il confie à son frère cadet Roger de Hauteville, récemment arrivé en Italie, le comté de Calabre, encore à conquérir. En 1058, il répudie sa femme, Aubrée de Buenalbergo, et forme une alliance avec le prince lombard en épousant Sykelgaite, la sœur de ce dernier.. Il entreprend alors la conquête de la Calabre en compagnie de son frère Roger. Les deux dernières places fortes byzantines en Calabre, Squillace et Reggio, sont soumises en 1059Catherine Hervé-Commereuc, « La Calabre dans l'État normand d'Italie du Sud () », Annales de Normandie, 1995 ..
Conquête de la Sicile
La papauté, de plus en plus isolée du fait de sa rupture d'un côté avec le Saint-Empire dans la querelle des Investitures, et de l'autre côté avec l'Empire byzantin à la suite du schisme de 1054, décide de reconnaître l'autorité des Normands et d'en faire ses alliés. Le plan de Robert d'expulser les Arabes de Sicile et de restaurer le christianisme sur l'île attise également l'intérêt du pape. Le , par le traité de Melfi, le pape reconnaît les possessions normandes et nomme Robert Guiscard duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile. En échange, Robert, désormais vassal de l'Église, tout comme son beau-frère Richard d'Aversa reconnu comme duc de Capoue, s'engage à verser une rente annuelle, à porter la bannière papale et à latiniser les terres conquises... À partir de cette date, les Normands ont les mains libres et peuvent maintenant servir l'Église et la papauté. Ils peuvent surtout mieux les servir pour se servir d'elles, et légitimer leurs actions et leurs prises de pouvoir en Italie du Sud et en Sicile. Deux fils de Tancrède, Guillaume et Mauger, viennent renforcer les effectifs normands à la même période.
vignette|gauche|Les étapes de la conquête normande de l'Italie méridionale. Au printemps 1060, Robert s'empare de Tarente et de Brindisi.. Tandis qu'il résiste à une contre-attaque byzantine en Apulie., il confie à son frère Roger la mission de conquérir de Sicile avec . La conquête de l'île est lente et difficile, tant par le manque de guerriers normands expérimentés dont Roger dispose, que par le nombre important de forteresses musulmanes qui quadrillent la Sicile. Roger remporte néanmoins plusieurs victoires décisives, à Messine en 1061, Troina en 1062, Cerami en 1063, et enfin Misilmeri en 1068. En 1071, Guiscard effectue le siège de Palerme par mer, tandis que son frère prend la ville à revers, par voie terrestre. La ville, musulmane depuis plus de deux siècles, tombe aux mains des Normands l'année suivante, le .. Guiscard réinstalle l'archevêque grec de Palerme dans sa cathédrale qui avait été transformée en mosquée.
Dans le sud de l'Italie, Guiscard prend Oria en 1062. Il entre ensuite en conflit avec son frère Roger, à qui il est contraint de céder la moitié de la Calabre Vito Loré, « Roberto d’Altavilla », Dizionario Biografico degli Italiani, Volume 87, 2016. .. En 1066, il conquiert Vieste et Otrante, mais doit également lutter en Apulie contre plusieurs barons révoltés. Il débute en 1068 le siège de Bari, dont il s’empare en , mettant un terme à cinq siècles de présence byzantine. En 1072, pendant le siège de Palerme, il est confronté à une nouvelle rébellion des barons normands. Il reprend la ville de Trani l’année suivante et capture son neveu Herman. Il affronte ensuite le prince lombard , dont il avait épousé la sœur Sykelgaite. Robert lui ravit d'abord la ville d'Amalfi en 1073.. En , il est excommunié après avoir attaqué la principauté de Capoue. En 1076, une fois son excommunication levée, il assiège Salerne, dernière possession de Gisolf. Après s'en être emparé en décembre, Robert Guiscard fait de cette ville la capitale de son duché. Il résiste à une nouvelle révolte des barons en 1079-1080 puis signe avec le pape le concordat de Ceprano en , confirmant le précédent traité signé à Melfi. En parallèle, Guiscard met en œuvre une politique de latinisation des terres conquises en créant plusieurs évêchés latins et en construisant un réseau d'abbayes latines pour neutraliser l'influence grecque.
Expédition contre l'Empire byzantin vignette|L'offensive normande de 1081. vignette|La bataille de Dyrrachium (1081) d'après une miniature du . À la suite de la conquête de Bari, dernière possession byzantine en Italie, l’empereur envoie en 1073 une ambassade pour proposer une union entre son fils, Constantin Doukas, et la fille de Robert, Hélène. Guiscard accepte et envoie sa fille à ConstantinopleJohn Julius Norwich: .. Toutefois, en , est déposé par Nicéphore Botaniatès qui enferme Hélène dans un couvent. Cette injure fournit à Guiscard le prétexte qu’il cherchait pour envahir l'empire. En effet, le Normand veut mettre fin à la guerre clandestine menée par l’Empire byzantin contre son duché. De plus, les populations d’au-delà de l’Adriatique le réclament pour libérer leurs terres du joug byzantin. Plusieurs délégations viennent rencontrer Robert et lui laissent entendre leur collaboration active si les Normands décident de marcher sur Constantinople. L'ambitieux Normand conscrit tous les hommes en âge de porter les armes. Un faux , recruté par Robert, apparaît dans la capitale byzantine et excite ses compatriotes contre l’usurpateur ; il les invite également à soutenir les Normands dans leur « croisade ». En parallèle, Guiscard envoie une ambassade à Constantinople avec comme instructions de réclamer un traitement adéquat pour Hélène et de s’assurer de l’appui du domestique des Scholes, le général impérial Alexis Comnène. Il apprend peu après que celui-ci a déposé Botaniatès et accédé au trône sous le nom d’Élisabeth Malamut, Comnène, Paris, Ellipses, 2007, p.69..
L’empereur Alexis achète la flotte vénitienne, qu'il charge de contrôler l’Adriatique. En , il propose à l'empereur Henri IV s'il attaque Guiscard, et , s'il s'empare de l’Apulie. Il envoie également Abagelard, le fils d’Onfroi, pour rallumer la rébellion en Apulie et en Calabre.