Alexandre de Rhodes, né le à Avignon, qui constituait alors avec le Comtat Venaissin les deux États pontificaux enclavés dans le royaume de France, et mort à Ispahan (Perse) le La plupart des sources mentionnent le 5 novembre. Toutefois quelques-unes mentionnent la date du 16 novembre., est un prêtre jésuite comtadin, missionnaire en Cochinchine et au Tonkin (Vietnam) et linguiste.
Polyglotte, il parle, lit ou écrit au moins douze langues, dont le portugais, l'hébreu, l'annamite (vietnamien), le chinois, le japonais et le persan.
Il fut un des premiers Européens à parcourir la Cochinchine et le TonkinHenri de Feynes (1573-1647), envoyé par Henri IV pour espionner les Portugais, aurait été le premier Français en Extrême-Orient, précisément en Cochinchine et au Tonkin. Voir page 19 in Les relations politiques et commerciales entre la France et la péninsule indochinoise: , Frédéric Mantienne, Indes savantes, 2001.. Il se distingua par ses qualités de polyglotteIl possédait le français, le provençal, l'italien, le latin, le grec, l'hébreu, le portugais, le canarin, le chinois, le japonais, le vietnamien, l'hindoustani et le persan. et est surtout connu pour avoir mis au point la première transcription phonétique et romanisée de la langue vietnamienne, le Quốc ngữ (écriture nationale).
Il est l'auteur du Dictionarium Annamiticum Lusitanum et Latinum, dictionnaire trilingue vietnamien-portugais-latin édité à Rome en 1651 par la Congrégation pour l'évangélisation des peuples.
Origines et éducation vignette|Sceau de la Compagnie de Jésus, IHS. D'origine aragonaise (village de Calatayud) et marrane, sa famille - des négociants en soie - avait fui l'inquisition et s'était réfugiée en Avignon depuis le , alors terre papale et cité accueillante pour les juifs.. Comme beaucoup de familles juives d'alors, converties au catholicisme, le père d'Alexandre décide de modifier son patronyme de RuedaLe nom de famille « Rueda », venait de rueda (rouelle), petit disque rouge que les juifs de ces contrées devaient porter sur leurs vêtements à partir du . Voir page 85 in The Birth of Europe, Jacques Le Goff, Blackwell Publishing, 2005 - préfigurant ainsi le port de l'étoile jaune quelques siècles plus tard. en Rode, puis de Rode et finalement en de RhodesVoir page 363 dans Jésuites, une multi biographie. 1 - Les conquérants, Jean Lacouture, Seuil 1991.. Le nom d'Alexandre n'a ainsi aucun rapport avec celui de l'île grecque de Rhodes.
Arrivé à 18 ans à Rome, Alexandre entre dans la Compagnie de Jésus le . Il a le ferme désir de rejoindre les Missions extrême-orientales. Il perfectionne sa connaissance des langues anciennes (latin, grec et hébreu), de l'italien et des mathématiques.
Ayant obtenu la bénédiction de Paul V (1552-1621) sur ce projet, il quitte Rome en octobre 1618 pour Lisbonne, alors port d'embarquement obligé depuis l'Europe pour les Indes orientales. Il y étudie le portugais en attendant le grand départ, le , sur le "Sainte Thérèse", à destination de Goa. Quatre cents personnes embarquent sur ce « monastère flottant », où la messe est dite quotidiennementVoir page 103 in La Chine contemporaine, Charles Hubert Lavollée, Michel Lévy Frères, 1860. ; d'autres prêtres jésuites l'accompagnent, parmi eux Jérôme Maiotica, qui œuvrera 35 ans dans le Tonkin et la Cochinchine et Diego Mursius, qui deviendra directeur du noviciat de Goa.
Missionnaire en Extrême-Orient
En route vers Macao (1619-1624) vignette|gauche|Goa : cathédrale Sainte-Catherine (dite Sé) achevée en 1619. Le navire passe le cap de Bonne-Espérance le , manque de s'échouer sur les hauts fonds sablonneux du Canal du Mozambique et atteint Goa le de la même année.
Il est accueilli par les jésuites présents à Goa depuis l'arrivée de François Xavier en 1542. Les nouvelles venant du Japon ne sont pas bonnes. L'édit Tokugawa de ordonne l'expulsion des missionnaires européens. Alexandre va séjourner deux ans et demi à Goa et à Salsette, lorsqu'il tombera gravement malade. Il y rencontre un jésuite français Étienne de la Croix avec lequel il perfectionne sa connaissance de la langue locale: le canarin.
Le , il reprend le cours de son périple vers le Japon. Il s'embarque alors pour Malacca sur un navire portugais, en compagnie du futur commandant de la citadelle. Le voyage est long: Cochin, Tuticorin (Thoothukudi), Ceylan, Negapatan puis Malacca le , où il doit patienter près de neuf mois avant de pouvoir reprendre la mer. vignette|Citadelle de Malacca au début du .
À peine arrivé à MacaoDepuis 1576, date de sa création, le diocèse de Macao avait repris au diocèse de Malacca la juridiction sur la Chine et le Japon (bulle du pape Grégoire XIII 23 janvier 1576 - calendrier julien)., le , il se met à l'étude du japonais. Mais, en raison de l'intensification de la persécution des chrétiens au JaponEn 1622, cinquante-cinq chrétiens sont exécutés à Nagasaki. et de la fermeture progressive du pays entamée dès 1612Date à laquelle le shogunat promulgue les premières interdictions contre les chrétiens., ses supérieurs décident de l'orienter vers une autre destination : le Đại Việt où les pères Francesco Buzomi (1576-1639) et Diogo Carvalho avaient établi une mission depuis 1615 à Tourane (aujourd'hui Đà Nẵng).
Dès 1535, des missionnaires franciscains et dominicains, espagnols et portugais, avaient posé le pied à Faifo (aujourd'hui Hội An), sans toutefois s'implanter durablement.
Restaurée après la défaite des Mạc, la dynastie Lê installée à Thang Long (aujourd'hui Hà Nội) règne de façon emblématique sur le Đại Việt. Un conflit entre deux familles de seigneurs (appelés chúaGénéralissime, équivalent du titre japonais de shogun.) avait, dans les faits, coupé le pays en deux. Au nord, au Tonkin, les Trinh avaient pris le pouvoir et, au sud, en Cochinchine, avec Ke-Huế (aujourd'hui Hué) comme capitale, la dynastie NguyễnLa Cochinchine était une ancienne province du Tonkin. L'aïeul du chua Nguyễn avait été envoyé depuis le Tonkin comme gouverneur de la Cochinchine, puis s'était rebellé contre son seigneur du nord. dominait.
Première mission en Cochinchine (1624-1627) gauche|250px|vignette|Carte de l'"Annam" par de Rhodes (1651) indiquant la "Cocincina" (à gauche, i.e. au sud) et le "Tvnkin" (à droite, i.e. au nord).
En décembre 1624, après dix-huit mois passés entre Macao et Canton, de Rhodes s'embarque avec cinq autres jésuites, dont Gabriel de Matos (1572-1633) à destination de Faifo (aujourd'hui Hội An), un des principaux ports et centre économique de la Cochinchine, au sud de Tourane (aujourd'hui Đà Nẵng). Il est envoyé dans une des missions fondées en 1615 par François Buzomi et Diogo Carvalho.. Le napolitain Buzomi et le portugais Carvalho avaient noué de bons contacts avec le gouverneur de la Province. Le roi, Sai Vuong (ou Nguyễn Phúc Nguyên) (1563-1635), préoccupé de la prospérité de son pays alors en guerre avec ses voisins du nord, voyait d'un bon œil les apports du commerce avec les Portugais.
En quelques mois, Alexandre de Rhodes maîtrise suffisamment l'annamite pour prêcher dans cette langue. Il est tout de suite frappé par les intonations complexes de cette langue semblable, selon son expression, au « gazouillement des oiseaux ». vignette|Dictionnaire vietnamien, portugais et latin publié en 1651. Il reprend les travaux de Francisco de Pina (1585-1625De Pina meurt noyé en baie de Tourane le 15 décembre 1625.) sur place depuis 1617 et premier européen à maîtriser la langue vietnamienne, de Christoforo Borri (1583-1632) et du luso-japonais Pedro Marquez (1613-1670) arrivés en 1619D'autres missionnaires et lettrés locaux ont vraisemblablement contribué à cette entreprise., et travaille à la mise au point d'une transcription romanisée et phonétique du vietnamien, le Quoc Ngu, qui sera utilisée dans tout le paysVoir page 242 in First globalization: the Eurasian exchange, 1500 to 1800, Geoffrey C. Gunn, Rowman & Littlefield, 2003.. Il publiera en 1651 un dictionnaire annamite-latin-portugais accompagné d'une grammaire. Il est fort probable qu'il se soit également servi des premiers travaux de romanisation de la langue japonaise (romaji) de YajiroAnjiro dans certaines traductions., un japonais converti du milieu du Voir page 80 in Vietnamese realities, Văn Kiẻm Thái, Nguyẽn Ngọc Linh, Tran-Minh-Cham, Ministry of Foreign Affairs, Republic of Vietnam, 1967.. Ce remarquable outil permit, non seulement une diffusion rapide de la religion, mais également une démocratisation de la connaissance dans tout le pays. Le quoc ngu est adopté depuis près d'un siècle comme le système d'écriture national du Viêt Nam et de façon officielle depuis 1954Voir page 11 in Culture and customs of Vietnam, Mark W. McLeod, Greenwood Publishing Group, 2001..
Le roi de Cochinchine, relativement indifférent aux choses religieuses, était surtout attentif au maintien des échanges commerciaux. Aussi, dès lors que le commerce avec les Portugais ralentit en 1625, la tolérance royale à l'égard des missionnaires s'émousse. Arrivé au Tonkin en , le jésuite italien Giuliano Baldinotti (1591-1631)Voir Relatione del viaggio di Tunquino nuovamente scoperto, Giuliano Baldinotti, Rome, 1629 - traduit en français Relation du voyage au Tunquim nouvellement découvert. informe ses supérieurs du Collège Saint-Paul de Macao des grandes difficultés qu'il éprouve avec la langue annamiteVoir page 7 in Mission de la Cochinchine et du Tonkin, Compagnie de Jésus, C. Douniol, 1858.. Ainsi la décision est prise de convoquer le Père de Rhodes en juillet 1626 pour l'y transférer.
Mission au Tonkin et retour à Macao (1627-1640) Le , accompagné par son confrère Pedro Marques, le père de Rhodes embarque pour le Tonkin, d'où Baldinotti avait été entretemps chassé du fait de son opposition trop marquée au culte des ancêtres. Cette région est alors gouvernée par le chua et maire du Palais, Trịnh Tráng (1623-1657) alors en avec le roi de Cochinchine. Les cadeaux que de Rhodes apporte (une horloge à sablier et un livre d'Euclide sur la sphère) sont appréciés. Il baptise même une partie de la famille du chua, dont sa propre sœur, sous le nom de Catherine. La première église du Tonkin est érigée non loin de Thanh Hoa. Néanmoins, la prédication se trouve vite compromise par le conflit qui éclate au sujet de la polygamie et ainsi qu'à des rumeurs d'espionnage propagées par les mandarins au service du roi. Placé en résidence surveillée à Hanoï depuis janvier 1630, il est banni en mai par Trịnh Tráng, sous la pression de ses concubines.
Entre 1627 et 1630, le nombre de baptisés au Tonkin est estimé à sept milleVoir page 190 in Cambridge History of South East Asia - Volume I - Part 2, Cambridge University Press, 1993.. Sur le chemin du retour, il parvient à convertir le capitaine et les deux tiers des soldats tonkinois chargés de l'escorter.
Ne pouvant rentrer en Cochinchine, d'autant plus défavorable aux religieux chrétiens qu'elle les imagine devenus des espions du Tonkin, les deux compagnons retournent à Macao, où Alexandre de Rhodes va enseigner la théologie morale près de dix années.
Missions difficiles en Cochinchine (1640-1645)
Entre 1640 et 1645, le père de Rhodes entreprendra quatre voyages vers la Cochinchine comme supérieur des missions (janvier - , - , - , - ). La plupart du temps, il devra œuvrer dans la clandestinité et se réfugier chez des chrétiens locaux.