vignette|Drapeau de la Normandie La toponymie normande est l'étude de noms de lieux de Normandie. Elle se distingue essentiellement de la toponymie française par un apport particulier d’appellatifs toponymiques issus de l’ancien scandinave et du vieil anglais, ainsi que par la présence d’anthroponymes norrois et anglo-scandinaves dans des composés. Ce superstrat spécifique est parfois qualifié de toponymie norma[n]nique.
Historique
vignette|Principales villes anciennes de Normandie, cinq d'entre-elles : Dieppe (nom ancien inconnu), Cherbourg (attesté au Haut Moyen Âge), Honfleur (nom ancien inconnu) et Barfleur (nom ancien inconnu) portent un nom d'origine scandinave (ou anglo-scandinave) ; Harfleur (attesté Caracotinum encore au Haut Moyen Âge), important port avant la fondation du Havre à côté, n'est pas mentionné sur la carte. La toponymie normande est fondée sur un substrat celtique et gallo-roman conséquent, ainsi que sur un apport plus limité de toponymes (comme Hodeng, Barc, Bouafles, Avesnes) et d'appellatifs toponymiques affixés (comme -bourg, -ham, etc.) empruntés aux langues germaniques occidentales (vieux bas francique, vieux saxon) notamment dans le pays de Bray et le Bessin. En revanche, les anthroponymes germaniques entrant dans la formation des noms de domaines basés sur des appellatifs romans affixés (comme -courtDu bas latin cōrte(m) ou curti(s), évolution du latin classique cohors, cohortis « basse-cour : cour où l'on élève la volaille, cour (de ferme), espace dépendant d'une maison, enclos : terrain entouré d'une clôture », puis, en gallo-roman « domaine rural »., -ville, -bosc, -mesnil) au Moyen Âge, sont beaucoup plus nombreux (pour toute cette partie, se référer à toponymie française). Ces caractéristiques générales ne concernent pas tous les pays normands de manière uniforme, ainsi les anthroponymes d'origine scandinave ou anglo-scandinave dominent dans le pays de Caux, le Roumois, l'estuaire et la basse vallée de la Seine, le Clos du CotentinCantons de Valognes, Saint-Sauveur-le-Vicomte et Bricquebec, les côtes ouest du Cotentin et les environs de Caen. Ils se combinent généralement à des appellatifs toponymiques issus du vieux scandinave, de l'anglo-saxon ou du gallo-roman pour former un ensemble caractéristique propre à la seule Normandie, qualifié parfois de toponymie norman[n]iqueCe concept a d'abord été forgé par Jean Adigard des Gautries dans « Études de toponymie normannique, 1 : Les noms en -torp » in Études germaniques 6 (1951), et « Études de toponymie normannique, 2 : Les Caudecote » in Études germaniques 8 (1953), , etc.. On y rencontre également des adjectifs qui procèdent aussi du vieux scandinave et de l'anglo-saxon en composition avec des appellatifs de même origine. Dans ces régions, les éléments normaniques ont souvent supplanté les toponymes antérieurs. Ils restent des témoins de l'emploi d'une variété ou de plusieurs variétés de langues nordiques jusqu'au , même si le clerc tourangeau Benoît de Sainte-Maure affirme que l'on parlait encore « danois » sur les côtes normandes au . Par contre, les pays normands du sud (Campagne de Saint-André, pays d'Ouche, Hiémois, Bocage virois, Domfrontais, pays d'Houlme, pays d'Andaine, Mortainais), ainsi que l'Avranchin et le Bessin non côtier ont été peu touchés par l'installation des colons nordiques et ils ont conservé un substrat pré-normanique significatif et à l'inverse, ne recèlent guère, à des degrés divers, d'éléments scandinaves et anglo-scandinaves. Le Perche ornais et les régions limitrophes (Île-de-France, Picardie, Bretagne et Maine) sont exempts de superstrat nordique, hormis quelques transferts de toponymes et quelques microtoponymes issus de l'ancien normand et non pas du scandinave (exemple : le Becquet à Saint-Paul (Picardie, Oise), la Houlle à Cancale (Bretagne) ou la Hogue à Aleth, Saint-Malo (Bretagne) Ces formations toponymiques avec l'article défini roman (le ou la) sont apparues vers l'an 1000. Ailleurs en France, les spécialistes de l'onomastique ne décèlent aucune trace linguistique (toponyme, microtoponymes et anthroponymes) d'une implantation des Scandinaves.
Le présent article n'a pas pour sujet les créations toponymiques postérieures aux , comme les noms en -ière basés sur un patronyme ou encore ces noms de famille pris absolument que l'on rencontre principalement dans les microtoponymes.
La spécificité régionale des noms en -ville vignette|300px|Noms de communes de France composés avec l'appellatif -ville. Manque sur la carte, les formations languedociennes et gasconnes en -viale, -vielle et -fielle.
Les formations toponymiques les plus répandues en Normandie sont les composés médiévaux en -ville qui signifient anciennement « domaine rural ». Cet appellatif toponymique a été employé du au en Normandie, et plus particulièrement entre le et le . Les toponymes en -ville, formés sur le roman villa, sont , avant de se voir associer à un anthroponyme scandinave. Ils trouvent leur origine étymologique dans le latin villa rustica « grand domaine rural ».
L'exemple le plus anciennement cité (précisément daté) dans cette province est celui de Bourville en 715, sous la forme latinisée Bodardi villa et qui se traduit par « le domaine rural de Bodard(us) », Bodard(us) étant un anthroponyme germanique qui se poursuit dans les patronymes Bouard et Buard.. Parmi les attestations très anciennes, on note aussi antérieurement au , Mondeville (Calvados, Caen, Amondevilla 989, Amundi villa en 990) composé avec le nom de personne scandinave Ámondi ou encore Ingouville (Seine-Maritime, pays de Caux, Ingulfi villam 990) avec le nom de personne norrois Ingulfr / IngulfR.
Les colons anglo-scandinaves ont donc perpétué l'usage de -ville, que les autochtones gallo-francs avaient initié. C'est de l'époque de leur installation aux , que datent la plupart de ces formations toponymiques. L'appellatif suffixé -ville (parfois préfixé Ville- dans l'Avranchin ex : Villechien) est généralement précédé d'un nom de personne ou beaucoup plus rarement d'un autre appellatif ou d'un adjectif. Parfois, on rencontre plusieurs toponymes contigus basés sur le nom du même personnage dans les limites d'une seule commune ou de deux communes voisines, ils forment généralement des couples toponymiques ou paires toponymiques, voire exceptionnellement des triplets, quadruplets Il arrive ainsi de voir associés : Gatteville et son étang de Gattemare; Illeville-sur-Montfort et sa mare d’Illemare; Bretteville-du-Grand-Caux et sa mare de Brettemare; Ricarville (pays de Caux, Ricartville 1431) et sa mare de Ricartmare (Ricartmare vers 1379); Honnaville (pays d’Auge, Gonneville-sur-Honfleur) et sa rivière de Honfleur; Crémanville (pays d’Auge, Ablon) et sa rivière de Crémanfleur (pays d’Auge, la Rivière-Saint-Sauveur, Cramefleu, Cremafleu 1454); Muneville-sur-mer (Cotentin, Mulevilla, s. d., Mulleville sur la Mer 1503) et son ruisseau Le Mulambec; Catteville (pays de Caux, Crosville-sur-Scie) et la colline de Cathehoulle; Vatteville (Vexin normand) et son port de Vatteport; Étoupeville (Cotentin, à Sotteville, Estobavilla 1093) et son bois d’Étoublon (Stobelont vers 1000); Cideville et Cidetot (pays de Caux); Hattenville et Hattentot (pays de Caux); Iville et Vitot (Campagne du Neubourg); Acqueville (Cinglais, Achevilla 1190, Akevilla 1204) et Achelunda en 1070 - 79; Hondouville (Evrecin) et Hondemare Triplet : Appeville, Aptot et Aptuit (Roumois)Indépendamment des doublets ou triplets incluant un toponyme en -ville, il en existe d'autres. Les plus anciens sont basés sur un système de dérivation comme la forêt de Lyons qui va donner plus tard son nom au village de Lyons-la-Forêt, dont l'élément Lyons (Leons 1015-1025) semble analogue à Lihons (Picardie, Leontium 1100), basé sur le suffixe gaulois -onti- fréquent par ailleurs. De manière probante, le premier élément Ly- (Le-) est rattaché par François de Beaurepaire au nom de la rivière Lieure (Loiris 1032) et représenterait le thème hydronymique indo-européen adapté en celtique lic- / lig-, ainsi Lyons serait un ancien *Licontio- et la Lieure, un *Licor-, le [c] s'étant régulièrement amuï en ancien français en position intervocalique. En ce qui concerne, les formations toponymiques médiévales, il peut arriver qu'un triplet n'inclue pas de nom de lieu en -ville, comme Yvetot (Seine-Maritime, pays de Caux, Ivetoht 1025-1026); Ismesnil (Yvemesnil ), hameau situé à 5 km, sur la commune voisine d'Allouville-Bellefosse et Yvecrique à 10 km de là. Il pourrait s'agir d'un même personnage nommé Yves..
Pour les formes attestées dans des documents rédigés en latin médiéval (cartulaires, chartes, pouillés), les scribes et les clercs ont utilisé de manières diverses des formes latines pour les noms aujourd'hui en -ville Le latin VILLA est systématiquement noté villa selon l'étymon latin, En revanche, le premier élément, quand il s'agit d'un nom de personne, a souvent reçu la désinence -i du génitif masculin des noms latins terminé par -us, par exemple Amundi villa en 990 (Mondeville, Calvados), ou parfois la désinence -a qui correspond à l'accord féminin avec le nom commun villa, tout comme un adjectif, donc un nominatif, par exemple Helgavilla en 1035 (Heuqueville, Eure). La désinence -us a été ajoutée aux anthroponymes d'origine germanique par les clercs, et ce, partout en France et ils sont cités de cette manière par Marie-Thérèse Morlet ou Ernest Nègre, mais pas par Albert Dauzat. Les noms de personnes scandinaves en -i (nominatif norrois) Amundi et Helgi devraient être latinisés au nominatif latin en Amundus et *Helgus, ce qui semble être rarement le cas, du moins pour le nom Helgi, qui est encore porté par un personnage Petrus Helge de Fayo mentionné dans un document latin en 1227. Le [i] scandinave était déjà passé à [ə] en normand noté e dès les plus anciennes attestations comme en témoigne la mention Amundevilla de 989. Le nominatif latin en -a des anthroponymes scandinaves en -i qui s'accorde, comme un adjectif, avec -villa, par exemple : Stalavilla en 1185 (Étalleville); Helgavilla en 1035 (Heuqueville); Cara villa vers 1024 (Carville, Darnétal); Caravilla en 1107 (Carville, Calvados); Barnavilla en 1023 - 1026 (Barneville-Carteret, Manche, Cotentin), est similaire à la désinence du génitif norrois -a des noms en -i, comme l'illustrent par exemple Káratótt (Islande) ou Karatofta (Suède) équivalents des Cartot / Carville normands.
-villa / -villecas norrois latin médiéval normand nominatifHelgiHelga adj. ... génitifHelgaHelgi ...cas sujet ... ...Heugue- / Heuque-
Les noms de personnes anglo-scandinaves terminés par une consonne ont aussi reçu une terminaison latine en -us dans les textes, comme en témoigne par exemple Torfridus, Torfredus (vieux norrois Þórfríðr, vieux danois Thorfred), personnages évoqués à l'époque de la normandie ducale, et dont on rencontre le même nom dans les nombreux , cependant la mention latinisée du type Toffredivilla, Turfredivilla en 1230, avec -i du génitif, pour Touffréville (Calvados) reste exceptionnelle.