La scolastique (du latin schola, « école », issu lui-même du grec , « repos, temps libre, loisir consacré à l'étude ») est une tradition intellectuelle qui a dominé les universités médiévales entre le et le . Caractérisée par son effort de systématisation des connaissances existantes et sa pratique du raisonnement dialectique, elle vise à synthétiser la pensée scientifique grecque (particulièrement l'enseignement d'Aristote et des péripatéticiens) avec la théologie chrétienne héritée des Pères de l'Église et d'Anselme.

Parmi les érudits scolastiques importants figurent Pierre Abélard, Albert le Grand, ses élèves Henri de Gand et Thomas d'Aquin, Siger de Brabant, Jean Duns Scot et son élève Guillaume d'Ockham. La scolastique a pour foyer principal l'université de Paris, considérée comme son berceau historique, avant de se développer à l'université d'Oxford aux puis à l'université de Salamanque, devenue un centre majeur de la scolastique avec Francisco Suárez.

Les principaux sujets d'enquête de la scolastique étaient les questions philosophiques et théologiques. De ce fait, on peut la considérer comme un moment de la philosophie médiévale autant que de la théologie chrétienne. Bien qu'avec l'émergence de la science moderne et de la méthode expérimentale, la scolastique ait été critiquée pour son incapacité à s'adapter aux nouvelles découvertes, l'accent qu'elle mettait sur le débat et la rigueur de l'analyse a eu un impact durable sur la pratique philosophique et la discussion savante.

Étymologie Le terme de « scolastique », dérivé du terme schola, provient du grec scholê au sens d’oisiveté, de temps libre, d’inactivité, qui signifie : « tenir école, faire des cours ». C’est qu’en effet, au Moyen Âge, seuls les clercs réguliers avaient la « scholê », c'est-à-dire le loisir d’étudier, laissant aux autres (le clergé séculier, les frères convers, les laïcs, etc.) le soin des affaires matérielles.

Les deux sources de la scolastique Une des bases de la scolastique est l'étude de la Bible. Celle des Septante avait été traduite de l'hébreu au grec à Alexandrie 270 ans avant Jésus. L'Ancien Testament fut ensuite traduit de l'hébreu au latin à la fin du par saint Jérôme, qui révisa également une ancienne version en latin du Nouveau Testament, ce qui a donné la Vulgatevoir dictionnaire culturel de la Bible, Cerf, Nathan, 1993.. La Vulgate devient le texte de référence absolu pour les penseurs latins du Moyen Âge (le grec était plus usité à Constantinople). Uniquement accessible aux lettrés, elle est le fondement incontesté des études. Sont aussi soumis à l'étude scolastique l'enseignement officiel de l'Église, notamment les décisions des conciles ; les écrits des saints, tels saint Augustin, saint Hilaire, Saint Grégoire le Grand ; les traités attribués à Denys l'Aréopagite, et surtout les quatre livres des Sentences, où Pierre Lombard avait rangé, vers 1150, l'ensemble des données et des problèmes de la foi chrétienne tels qu'ils avaient été déterminés, discutés, compris, par les principaux penseurs de l'ÉgliseJean Jolivet, Article « Scolastique », in Encyclopaedia Universalis, DVD, 2007..

La seconde source de la scolastique est l'étude des textes d'Aristote. En cela, son développement est essentiellement subordonné à la pénétration d’Aristote en Europe, ainsi qu’aux traductions des philosophes juifs et arabes (dont Avicenne, Averroès, Maïmonide)Mouvement associé à la fondation des universités, voir .. La découverte progressive de la Physique et de la Métaphysique d’Aristote en Occident provoque une véritable « révolution »Le mot est de .. La chronologie peut être établie comme suit : pendant tout le haut Moyen Âge, Aristote n’est vu que comme un logicien, et on ne connaît de lui que l’Organon, puis les Catégories et le Peri Ermenias, bases sur lesquelles on ajoutera quelques sources indirectes, qui donnera un ensemble appelé vieille logique. C’est cette version qu’avait utilisée AbélardJean Jolivet, Abélard, Seghers 1969, p. 8-9. ; vient le moment où « par Tolède, les chevaliers de la Reconquista apportent aux troubadours les échos de la poésie de l’Islam. Ce fut d’abord la nature qu’Aristote découvrit aux esprits ».. C’est essentiellement Gérard de Crémone, à partir de 1134 à Tolède, ayant à son actif 86 traductions de l’arabe (ouvrages de mathématiques, d’astrologie, d’hermétisme)D’après Sarton, Histoire de l’alchimie en Espagne, par J. Garcia Font, Dervy, 1980, p. 69., qui va traduire « la version des Analytiques postérieurs, de la Physique, des Traités Du ciel et Du monde, De la génération et de la corruption, ainsi que des premiers livres des Météorologiques ». D’après Jeauneau, ces premières traductions sont encore imprégnées de néo-platonismeOp. cit., p. 18. et mêlent des ouvrages authentiques d'Aristote à des ouvrages influencés par le néo-platonisme, tels que le Liber de Causis (« Livre des causes » ou « Livre du bien pur ») ; les dates exactes d'arrivée des diverses traductions en France sont inconnues, bien qu'il soit fort probable que leur diffusion fut progressive. Néanmoins, Étienne GilsonÉtienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, de Scot Origène à G. d'Occam, Payot, 1930, p. 89. donne l'indication suivante : « Il semble bien que quelque chose de la physique d'Aristote ait été connu dès la fin du » ; en 1210, les livres de philosophie de la nature sont interdits à Paris. Voir aussi : « Un concile local tenu à Paris en 1210 prescrit : « Nous défendons, sous peine d’excommunication, que soient lus à Paris, en public ou en secret, les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle, ainsi que ses commentaires. » ; en 1215, plusieurs écoles s’assemblent pour fusionner et devenir l’Université de Paris, institution à part entière, avec ses propres statuts . L’universitaire y fonde sa méthode, la scolastique. qui connaîtra ses premiers déboires, du fait de l’inconciliabilité d’une culture importée avec la culture établie« Les traducteurs de Tolède ont déversé sur l’Occident les produits copieux de la spéculation arabe. En 1210, le fait est signalé : “nec libri Aristotelis, nec commenta legantur”. Le traité De causis primis et secundis manifeste assez la séduction et le danger d’un syncrétisme déconcertant »,.. À la faculté des arts de Paris, la logique d’Aristote est tolérée, mais non la physique et la métaphysique ; en 1231, le pape « réitère l’interdiction du concile de 1210, mais ajoute que la Physique d’Aristote sera soumise à l’examen d’une commission et purgée de ses erreurs » ; de 1230 à 1255, les barrières se rompent progressivement, sous l’impulsion d’Albert le Grand et Roger Bacon en 1244, puis de Robert Grossetête, chancelier de l’université d’Oxford qui termine la traduction de l’Éthique à Nicomaque en 1247, et enfin de Saint Thomas d’Aquin en 1252, où « Saint Thomas a franchement opté pour Aristote » ; cette éclaircie ne sera que de courte durée. En 1270, Étienne Tempier, évêque de Paris, condamne l’aristotélisme après avoir découvert des positions contraires aux dogmes chrétiens chez certains scolastiques (tels que Boèce de Dacie et Siger de Brabant), en particulier l'averroïsme qui s'est développé dans la faculté des arts de Paris, condamnation renforcée en 1277 ; on peut regrouper ces positions sous quatre rubriques : éternité du monde, négation de la providence universelle de Dieu, unicité de l'âme intellective pour tous les hommes (monopsychisme), déterminisme. Cette date correspond, selon Pierre Duhem, à la naissance de la science modernePierre Duhem, Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus, ceux qui l'ont lu.. Tempier, au nom d’une nécessité théologique, ouvrira une brèche béante à partir de laquelle se poseront les bases de la pensée moderne : « Si la science moderne n’est pas née en 1277, c’est la date où la naissance des cosmologies modernes est devenue possible en milieu chrétienÉtienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, Payot, 1944, p. 460.. »

La pratique scolastique

La scolastique comporte plusieurs formes : la lectio de textes, les commentaires, la quaestio, la disputatio ou question disputée, les questions quodlibétiques et les sommes.

La lectio consiste à expliquer les textes fondamentaux de l'enseignement (la Bible, Pierre Lombard, Aristote plus tard, etc.) quasiment mot à mot. Le texte est divisé en ses diverses parties, puis commenté dans le détail ; enfin les problèmes qu'il pose sont examinés. Les commentaires sont destinés à faire comprendre des œuvres (de nature religieuse, philosophique, scientifique) considérées comme fondamentales. Elle permet de résoudre un problème selon un schéma rigoureusement réglé, des problèmes de théologie ou de philosophie.

La quaestio apparaît au début du . La technique en est parfaitement mise au point au . La quaestio est le fait du maître seul. Quand y sont mêlés d'autres acteurs, elle prend la forme de la disputatio, soumise à des règlements universitaires précis.

La disputatio représente une compétition, une joute verbale entre deux docteurs et leurs étudiants sur un sujet de théologie, de philosophie ou de droit. À Paris, elle se déroule sur la place de la Sorbonne, ou sur tout autre lieu circulaire, devant des spectateurs qui ont été avertis de la joute oratoire par des « placards », affichés entre autres sur la porte des églises. Le déroulement de ces joutes est très strict, et codifié de façon rigideMarc Durand, De la scolastique à l’humanisme. Généalogie d’une révolution idéologique : l’éducation corporelle de Gargantua.. Une somme est le résumé systématique d'un ensemble doctrinal, résumé qui peut être fort long.

C'est sur l'aspect formaliste de la disputatio que se concentrera la critique rationaliste et moderne de la scolastique. Sa méthode est en effet une pure spéculation intellectuelle, fondée exclusivement sur le commentaire de textes ou le commentaire de commentaires, s'interdisant tout regard direct sur le réel. Cette logique formelleVirieu-Reymond, 1975, p. 15. ne peut se prévaloir d’aucune validité en ce qui concerne la compréhension et l’extension d’un prédicat. C’est l’attitude que Platon a combattue chez les sophistes.

Histoire institutionnelle de la scolastique Le développement de la scolastique est intimement lié à celui des universités. Ainsi la scolastique est un produit universitaire, au sens institutionnel et social à la fois. L'emprise de la scolastique se divise en quatre grandes périodes, même si l'influence de celle-ci s'étend au-delà.

Scolastique primitive : du début du à la fin du La première période, qui semble débuter surtout avec la figure d'Anselme de Cantorbéry, est marquée par la Querelle des universaux, opposant les réalistes, menés par Guillaume de Champeaux, aux nominalistes, représentés par Roscelin, et aux conceptualistes (Pierre Abélard). Mais la forme véritablement préparatoire à la scolastique sera l'école de Chartres qui redécouvrira Aristote.

Cette période marque aussi l'apogée des exégèses médiévales. Celles-ci interprétaient les Saintes Écritures à travers la méthode scolastique qui révélait son quadruple sens : littéral, allégorique, tropologique, et anagogique. Chacun des quatre sens était connu et pratiqué depuis longtemps, mais cette doctrine des quatre sens de l'Écriture préconisait une interprétation plurielle du texte de la Bible. Hugues de Saint-Victor l'employa (De Scripturis).

Les œuvres d'Aristote sont traduites (en même temps que les traités scientifiques grecs et arabo-musulmans) par des équipes de philosophes chrétiens, juifs et arabes. Elles sont marquées par l'influence de Platon et de Plotin.

Grande scolastique : de la fin du à la fin du