vignette|Extrait du Commentaire d'Ibn Jinni sur la poésie d'al-Mutanabbi.

La poésie arabe (en ) désigne l'ensemble de la poésie produite en langue arabe, du à nos jours.

Caractéristiques de la poésie arabe Étymologies et définitions Parmi les mots arabes désignant la poésie dans le patrimoine littéraire classique, shiʿr () et nazm () sont ceux qui retiennent le plus l'attention des critiques. De nos jours, « shiʿr » est le mot arabe pour « poésie ».

La racine du mot nazm renvoie à l'idée d'un ordre parfait. La poésie, en tant que nazm, s'oppose à la prose, nathr (), dont la racine est liée à l'idée d'éparpillement. Cette distinction nazm / nathr, ordre / dispersion, poésie / prose, est une dichotomie fondamentale discutée dans toute la critique classique pour chercher à définir la poésie, et reflète une définition cumulative du discours poétique ainsi formulée par Suyûtî : le discours ordinaire, en prose, quand il subit des contraintes d'ordre rythmique, devient « manzûm », « ordonné », et on est donc en présence de nazm. En se voyant ajouter des rimes et un mètre, le nazm devient shiʿr, poésiePAOLI, Bruno, De la théorie à l'usage, Essai de reconstitution du système de la métrique arabe ancienne, Éditeur : Presses de l’Ifpo, Institut français du Proche-Orient, Damas, 2008, p. 15. ISBN électronique : 9782351592793 AL-SUYÛTÎ, Al-’itqān fi 'ulūm al-Qur’ān, éd. M. S. Hāšim, 2000, vol. 2, p. 234.

Qudama Ibn Jaafar fournit à la fin du , dans sa Critique de la poésie () la première définition formelle de la poésie : « La poésie est une parole métrée, rimée, exprimant un sens » QUDÂMA, Ibn Jaafar, Naqd al-shiʿr, éd. al-Jazîra li-l-Nachr wa l-tawzî', al-Qâhira, 2006, p.55. Mais cette définition reste problématique, puisque selon elle des traités de grammaires versifiés, par exemple, peuvent être considérés comme de la poésie. D'autres auteurs essaieront de proposer d'autres définitions de la poésie, en intégrant notamment des considérations sur le fond.

L'auteur Ibn Quatayba propose une classification très intéressante : premièrement, selon lui, il faut "établir une échelle de valeurs qui permettrait de distinguer les mérites et de reconnaître les défauts d'une production désignée par le terme shi'r sans distinction de ses variétés. Il s'agit d'un modèle de totalisateur de toute écritures poétique dont on décide qu'elle relève d'un seul et même exercice" qu'il surnomme : théorie de la qasîda. Deuxièmement, Ibn Quatayba s'établit cette fois-ci autour de "deux éléments essentiels du lafz et du maʻna en dissociant leurs qualités respectives sans jamais les dissocier l'un de l'autre" car la valeur d'un poème dépend toujours de la valeur ajoutée de ces deux termes. Enfin, en troisième point, l'auteur utilise le lexique technique, déjà servi au préalable par les philologues, celui-ci reste vague et confus, mais amène malgré tout à une terminologie bien établie.

Sur le plan de la finalité du discours poétique, deux notions centrales sont mises en avant dès le par Jumahî dans l'introduction aux Tabaqât et seront discutées par tous les littérateurs suivants : « La poésie est la meilleure science des Arabes » AL-JUMAHI, Ibn Sallâm, Tabaqât fuhûl al-shuʿarâ', (trad. et présentation M.M.Chaker) éd. Dâr al-Madanî, Jedda, 1974 (), p. 24-25 et « Les premiers Arabes n'avaient pas d'autre poésie que les vers dits par un homme dans le besoin » AL-JUMAHI, Ibn Sallâm, Tabaqât fuhûl al-shuʿarâ', (trad. et présentation M.M.Chaker) éd. Dâr al-Madanî, Jedda, 1974 (), p. 26.

Le mètre arabe

Les mètres de la poésie arabe ont été identifiés et théorisés à partir du , mais les poètes utilisaient ces mètres dans leur travail longtemps avant qu'ils ne soient codifiésPAOLI, Bruno, De la Théorie à l'usage, essai de reconstitution du système de la métrique arabe ancienne, éd. Presses de l'Ifpo, 2008, consultable en ligne : http://books.openedition.org/ifpo/4108. Le philologue et grammairien Al-Khalîl Ibn Ahmad est le premier à avoir identifié et nommé les mètres de la poésie arabe. Au cours de son travail, la scansion des vers lui révéla que les syllabes courtes et longues se répètent selon des règles strictes. Il développa un système théorique rassemblant les différents types de vers, la fameuse Théorie des cercles, qu'il présenta dans le Kitâb al-ʿArûd. Le livre ne nous est pas parvenu, mais il est possible de se faire une idée précise de son contenu par les nombreux métriciens, critiques et philologues postérieurs qui citent dans leurs ouvrages le livre d'Al-KhalîlSELLHEIM, R.. "al-K̲h̲alīl b. Aḥm ad." Encyclopédie de l’I slam. Brill Online, 2 01 4. Reference. BULAC (Bibliothèque univ ersitairedes langues et civ ilisations). 1 3 March 2 01 4 < http://referenceworks.brillonline.com .prext.num .bulac.fr/entries/ency clopedie-de-l-islam /al-khalil-b-ahm ad-SIM_41 61>.

Le mètre arabe est fondé sur l'opposition entre syllabes longues et syllabes courtes, déterminant un rythme particulier propre à chaque mètre. Les différents mètres se distinguent les uns des autres par le nombre de syllabes et l'ordre d'alternance des syllabes courtes et longues. Il existe de plus pour chaque type de mètre un certain nombre de variations possibles.

Al-Khalîl identifia quinze mètres, et un seizième fut ajouté plus tard (le mutadârik). La tradition critique a tendance à considérer le mètre rajaz comme le plus ancien, mais il est aussi dénigré comme étant le plus facile DAYF, Chawqî, Târîkh al-adab al-ʿarabî, (T.1) al-'asr al-jâhilî, éd. Dâr al-Ma'ârif, al-Qâhira, 2013 () p. 185-186. Dans la période préislamique, c'était le mètre le plus répandu, utilisés dans les chansons populaires et celles des chameliers. D'autres mètres sont considérés comme nobles, car ils reviennent souvent dans la poésie des grands poètes (fuhûl) : le tawil, le basit, le kamil, le wafir, le sari', le madid, le munsarih, le khafif, le mutaqarib et le hazaj DAYF, Chawqî, Târîkh al-adab al-ʿarabî, (T.1) al-ʿasr al-jâhilî, éd. Dâr al-Ma'ârif, al-Qâhira, 2013 () p. 186.

Au , la majorité des poètes ont abandonné la métrique classique pour une forme plus libre dont les pionniers étaient Badr Shakir al-Sayyab, poète arabe moderne renommé, et Nazik al-Mala'ika. En effet, l'un et l'autre ont publié en 1947 les deux premiers poèmes en vers libre de la langue arabe. Ils ont été suivis par des géants comme 'Abd al-Wahhab al-Bayyati, Salah Abd al-Sabûr ou Ahmad Mu'ti Hijazi.

Les genres classiques Genres et registres ne sont pas des concepts utilisés dans la littérature arabe classique. Le terme « genre » appliqué aujourd'hui à la poésie arabe n'a donc pas les mêmes implications que dans la poésie occidentale. Le genre poétique arabe est défini par les thèmes qu'il abordeZAKHARIA Katia et TOELLE Heidi, A la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion coll. Champs essais, Paris, 2009, pp.359-356, sans préjuger d'une structure formelle spécifique. Ces genres ne sont donc pas toujours superposables aux notions par lesquelles ils sont traduits, c'est pourquoi ils apparaissent souvent écrits en arabe dans les ouvrages contemporains.

Les genres poétiques se sont accumulés au fil de la période classique (du à la Nahda), sans que l'apparition d'un nouveau genre éclipse nécessairement les précédents. Voici une liste des genres de la poésie classique. La division en genres a été discutée par les critiques classiques. Qudama Ibn Jaafar considère par exemple le wasf (description) comme un genre à part entière, ce qui ne fait pas l'unanimité. Dans le cas de la tardiyya (poème sur la chasse), on peut considérer qu'elle devient un genre à part entière quand Abû Nuwâs fit de la description et du récit d'une scène de chasse l'objet d'un poème autonome ; néanmoins, les descriptions de scènes de chasses sont présentes dès la période préislamiqueZAKHARAI Katia et TOELLE Heidi, À la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009, p. 97. Les genres poétiques développés à l'époque préislamique : Chakwâ al-dahr (complainte contre la fuite du temps) Madîh (l'éloge) Hijâ (la satire) Fakhr (la jactance, ou éloge de soi) Rithâ (l'élégie funèbre) Nasîb (poésie amoureuse centrée sur l'absence de la bien-aimée, voir l'article : Qasida) Urjûza (poème en mètre rajaz, souvent didactique ou narratif, voir l'article : Métrique arabe) Wasf (description)

À l'époque omeyyade : Ghazal (poésie amoureuse) Ghazal udhrite (poésie courtoise) Raʿawiyya (poème sur les usages des pasteurs bédouins, pastorale, bucolique)

À l'époque abbasside : Khamriyya (chanson bachique, qui traite spécifiquement de la boisson et des buveurs) Ikhwâniyya (poème sur l'amitié) Zahriyya (ou nawriyya, rawdiyya : poème sur la beauté des jardins) Dayriyya (poème sur les scènes bachiques dans les couvents) Zuhdiyya (poème ascétique) Tardiyya (poème sur la chasse)

À l'époque mamelouke : Madâ'ih nabawiyya (les poèmes d'éloges consacrés au prophète)

Les sept genres post-classiques On les appelle les « Sept arts » (). Au contraire des genres classiques exposés plus haut, ils se définissent par rapport à une forme particulière et non pas par rapport à un thème abordé. Ils représentent des innovations métriques et strophiques, et sont tous liés à un certain point aux langues vernaculaires. Voici la liste de ces « Sept arts » (les informations entre parenthèses indiquent le lieu et l'époque de leur développement) : Kân wa-kân (Bagdad)Bencheneb, M.. "Kān Wa-kān." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'Islam - Kan wa kan> Muwashshah (Al-Andalus, fin )"Muwas̲h̲s̲h̲aḥ." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <BULAC> Zajal (Al-Andalus, vers 1100)"Zad̲j̲al." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'Islam - Zadjal> Mawâliyâ (Irak, fin du )"Mawāliyā." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'islam - Mawaliya> al-Qûmâ (Bagdad, fin )Bencheneb, M.; Charles Pellat. "al-Ḳūmā." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'islam - Kuma> SilsilaRéd.. "Silsila." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'Islam - Silsila> Rubâ'î (Quatrain, Iran, )"Rubāʿī (pluriel Rubāʿiyyāt." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Reference. BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations). 17 March 2014 <Brillon online - Encyclopédie de l'Islam - Rubaiyyat>

Histoire de la poésie arabe Époque préislamique (ou « Jâhiliyya ») : du à 622

La poésie préislamique fournit à la littérature arabe un classicisme qui déterminera la création littéraire arabe jusqu'au début du . Ce classicisme se traduit en termes de genres, de normes et de modèles à la fois éthiques, poétiques, rhétoriques et linguistiques. Les plus anciens spécimens de poésie préislamique dont nous disposons remontent à la première moitié du . Ils pourraient être l'œuvre de ceux que la tradition appelle « les premiers Arabes », parmi eux Muraqqish l'Ancien, Hâtim al-Tâ'î, le parangon de la générosité bédouine, Muhalhil, « Celui qui tisse [les rimes] avec légèreté », qui passe pour l'inventeur de la qasida et le maître d'Imrou'l Qays, ou encore Ta'abbata Sharran, le poète-brigand qui aurait affronté la goule.

La poésie et le sacré