Alphabetsphénicien et grec N° Phénicien Grec0001 ʼāleph Α alpha0002 bēth Β bêta0003 gīmel Γ gamma0004 dāleth Δ delta0005 hē Ε epsilon0006 wāwϜ di‑gammavauΥ u‑psilon0007 zayin Ζ zêta0008 ḥēth ΗͰ êtaħêta0009 ṭēth Θ theta0010 yōdh ΙͿ iôtajôt0020 kaph Κ kappa0030 lāmedh Λ lambda0040 mēm Μ mu0050 nun Ν nu0060 sāmekh Ξ xi0070 ayin Ο o‑micron0080 pē Π pi0090 ṣādē ϺϞ sˤan0100 qōph Ϙ qoppa0200 rēš Ρ rhô0300 šin ΣϷ sigmashô0400 tāw Τ tau0500 wāw ΥϒͶ y‑psilonu‑psilonwau0600 Φ phi0700 Χ chi0800 Ψ psi0900 ͲϠ zˤam‑pi1000 Ω ô‑méga L’alphabet grec est, historiquement, à l'origine des alphabets modernes servant à écrire les langues européennes. Ce n’est pas une création ex nihilo, car il est dérivé des alphabets utilisés sur la côte de Phénicie, l’alphabet phénicien. Celui-ci est à proprement parler un abjad, un alphabet consonantique. Cependant, vers le , des matres lectionis y apparurent pour indiquer certaines voyelles, surtout des voyelles finalesM. O'Connor, Epigraphic Semitic Scripts, dans Daniels et Bright, The World's Writing Systems, 1996..
Premier alphabet à noter véritablement les voyelles, une nécessité pour la transcription des idiomes indo-européens, qui sont essentiellement flexionnels, il a évolué au cours du temps et a donné naissance à de nombreux alphabets ultérieurs. Ce système d'écriture s'est rapidement propagé à l'Est, vers la Phrygie et à l'Ouest, en Eubée. Hors de la Grèce, il fut d'abord adopté par les Étrusques pour transcrire leur propre langue.
L'alphabet grec n'est pas le premier système d'écriture utilisé par les Grecs de l'Antiquité ; en effet, à l'époque des Mycéniens (XVIe-), ils utilisaient le linéaire B emprunté aux Crétois. Puis, durant les « siècles obscurs » (XIIe-) qui ont suivi la disparition de la civilisation créto-mycénienne, l'usage de l'écriture semble avoir disparu. C'est du , le début de l'époque archaïque, que datent les plus anciennes inscriptions grecques en écriture adaptée de l’alphabet phénicien qui nous sont parvenues
L'origine de l'alphabet selon les Anciens
La Grèce antique, dans ses écrits, nous a laissé les témoignages de ses croyances sur l'origine de son écriture.
Homère, le premier, mentionne une écriture grecque lorsqu'il narre la légende de Bellérophon dans L'Iliade (VI, 168–170) :
Hécatée de Milet, un logographe (chroniqueur) du milieu du , attribue l'invention de l'écriture grecque à Danaos.
HérodoteHérodote, Enquêtes, V, 58., au , affirme que l'écriture grecque fut adaptée des Phéniciens. Il affirmait que cet emprunt s'était réalisé par l'entremise d'une colonie phénicienne, les Géphyriens, qui s'installa en Béotie. Les Grecs utilisaient le terme phoinikeia, les choses phéniciennes, pour désigner leur alphabet.
Pour Hyginus, les Parques créèrent cinq voyelles et les consonnes B et T et Palamède ajouta onze consonnes. Cet alphabet fut alors transmis en Grèce par Cadmos, venu avec les PhéniciensHyginus, Fabulae, 277..
Diodore de Sicile dit ceci : Certains attribuent l'invention des lettres aux Syriens, desquels les Phéniciens les apprirent. Ils les communiquèrent aux Grecs lorsqu'ils vinrent en Europe avec Cadmos ; de là vient que les Grecs les appelèrent "lettres phéniciennes". Aux tenants de cette opinion, on répond que les Phéniciens ne furent pas les premiers à inventer les lettres, mais qu'ils en changèrent seulement la forme pour former d'autres caractères, qui ensuite devinrent communs sous le nom de "caractères phéniciensDiodore de Sicile, Bibliothèque historique, V..
Plutarque, s'opposant à l'opinion d'Hérodote, affirme que les Géphyriens, et donc l'alphabet, proviennent d'Eubée ou d'EréthriePlutarque, Œuvres morales, V, , De la malignité d'Hérodote..
La distinction entre Eta et Epsilon ainsi qu'entre Omega et Omicron, adoptée dans la forme ionienne de l'alphabet grec est traditionnellement attribuée à Simonide de Céos (556-469).
Chronologie de l'adoption de l'alphabet
La majorité des spécialistes estime aujourd'hui que l'alphabet phénicien fut adopté par les Grecs au début du N. Stampolidis et V. Karageorghis, The date of the earliest inscribed objects; A.W. Johnston, The alphabet, dans Sea Routes from Sidon to Huelva: Interconnections in the Mediterranean, éd. N. Stampolidis et V. Karageorghis, 2003, 263-76.. Le plus ancien fragment épigraphique connu date de cette époque (770-750 av. J.-C.)Pierre Swiggers, Transmission of the Phoenician Script to the West, dans Daniels et Bright, The World's Writing Systems, 1996.. Les plus vieux textes substantiels trouvés à ce jour sont l'« inscription du Dipylon » et le texte de la « Coupe de Nestor ». Ces deux textes, écrits avec l'alphabet de Cumae (cf. infra) remontent à la fin du
Cependant, certains chercheurs font remonter l'alphabet grec à des dates bien plus anciennes : le pour Naveh (1973)Joseph Naveh, "Some Semitic epigraphical considérations in the antiquity of the Greek alphabet", American journal of archaeology 77: 1-8 (1973)., le pour Stieglitz (1981)Robert R. Stieglitz, "The Letters of Kadmos: Mythology, Archaeology, and Eteocretan", Pepragmena tou Diethnous Kretologikou Synedriou (Héraklion, 29 août – 3 septembre 1976), Athènes, 1981. et même le pour Bernal (1990)M. Bernal, Cadmean Letters: The Transmission of the Alphabet to the Aegean and Further West Before 1400 B.C., Eisenbrauns, 1990, .. J. Février considère toutefois que l'alphabet grec ne peut en aucun cas être antérieur au : avant cette date, les caractères phéniciens n'avaient pas encore tous acquis un graphisme compatible avec les caractères grecs dérivés. Il estime quant à lui l'apparition de ces derniers aux alentours de l'an 900 av. J.-C.J. Février, Histoire de l'écriture, Payot, 1984, et ss.
Quoi qu'il en soit, les recherches historiques confirment la thèse de l'origine phénicienne de l'alphabet grec, même si l'hypothèse d'une colonie phénicienne en Grèce est rejetée.
Les Grecs ont conservé les mots désignant les lettres phéniciennes, même s'ils ont remanié leurs formes et leurs appellations. Ainsi, le A phénicien, représentant un bœuf, était nommé « aleph » par ceux-ci. Le A grec, bien qu'ayant varié dans sa transcription, est appelé « alpha » ce qui indique son origine, « alpha » ne signifiant rien de particulier en grec. La plupart des noms de lettres grecques peuvent être expliqués d'une manière similaire. La perte du sens du nom accentua d'ailleurs la modification du mot lui-même.
Un autre indice de l'origine phénicienne est l'ordre des lettres, l'ordre levantin, qui fut conservé entre l'alphabet phénicien et l'alphabet grec. De plus, les plus anciens textes grecs connus sont écrits de droite à gauche, comme tous les abjads sémitiques.
Les alphabets archaïques utilisés en Grèce présentaient des variantes, d'autant plus que le sens d'écriture resta longtemps indécis (de droite à gauche, de gauche à droite et parfois même en boustrophédon) ; néanmoins certains traits communs (la même erreur de nommage de certains noms de lettres par rapport au terme originel, par exemple) indiquent que l'importation dans le monde grec a été un phénomène unique. Par l'étude des alphabets locaux, il est possible d'émettre des hypothèses sur le lieu où cet échange culturel a eu lieu.
La restructuration de l'abjad phénicien thumb|Évolution de la lettre A. La majorité des lettres grecques transcrivaient approximativement les mêmes sons que les lettres phéniciennes. Cependant, comme les autres langues sémitiques, le phénicien comportait plusieurs gutturales (’āleph [ʔ], hē [h, e, a], ḥēth [ħ], et ‘ayin [ʕ]) sans équivalent en grec. Parmi celles-ci, seule ḥēth [ħ] fut conservée initialement en grec en tant que consonne pour indiquer un H aspiré. Les autres furent réutilisées pour devenir les voyelles alpha, epsilon et omicron. En outre, les matres lectionis waw (ou) et yōdh (i) devinrent respectivement les voyelles upsilon et iota et, dans certains dialectes, les semi-voyelles transcrivant approximativement les sons « w » et « y ».
Les noms des lettres étant acrophoniques, le ‘ayin fut rebaptisé ultérieurement omicron (« petit o ») pour conserver ce principe. Le ṭēth (T emphatique) fut utilisé pour noter le [tʰ] grec. Quant au qōph, il fut utilisé un temps en grec sous le nom de koppa ou qoppa (Ϙ), le temps de passer à l'étrusque et par la suite au latin (Q), mais il fut rapidement abandonné, sauf dans la numération. La lettre dérivée du waw, propre à certains dialectesEn mycénien, en grec de Laconie, Béotie et Chypre. Voir digamma., s'appela d'abord wau, puis fut rebaptisée digamma (par référence à la forme Ϝ, semblable à deux gammas « empilés ») longtemps après sa disparition totale de la langue grecqueAu av. J.-C. au plus tard. Cf. digamma..
Le phénicien connaissait également quatre sifflantes, alors que le grec n'en possède qu'une seule. Le sāmekh, d'abord abandonné, fut ultérieurement réemployé pour noter le son [ks] (ksi). Quant au sigma, il tire son nom du sāmekh, mais son tracé est issu du šin. Une lettre grecque sampi (ϡ), d'origine incertaine, représentant un son proche de [ts] ou [ss], vécut un moment mais ne fut conservée que dans la numérationJ. Février, Op. cit., ss..
Quelques nouveaux symboles, tels upsilon, phi, khi et psi furent également ajoutés à la fin de l'alphabet (c'est-à-dire après le tau). L'introduction de consonnes doubles peut s'expliquer par le fait qu'il s'agit là des seules combinaisons de consonnes permises en grec à la fin d'une syllabe. Ainsi, toutes les syllabes se terminent par une voyelle ou une seule consonne.
Alphabets archaïques locaux
Phénicienx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxVertCrétoisx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxx12pxRougeOccidentalx12pxx12pxx12pxBleuAttiquex12pxIonienx12pxx12pxIonien classiquex12pxx12pxModerneΑΒΓΔΕΖΗΘΙΚΛΜΝΞΟΠΡΣΤΥΦΧΨΩPrononciationabgdewzdhētʰiklmnksopskrstukspʰkʰpsō
Du , des variantes locales de l'alphabet se développèrent. Ces alphabets ont été répartis en trois groupes par Adolf Kirchhoff en 1887 : il distingue les groupes vert (crétois), rouge (occidental) et bleu (attique, ionien et corinthien). Dans ces groupes, les lettres utilisées pour transcrire les sons « ps », « kh » et « ks » sont différentes. Dans les alphabets bleus, « ks » est transcrit par le symbole Ξ, « kh » par Χ et « ps » par Ψ. Dans les alphabets rouges par contre, « ks » est transcrit par Χ, « kh » par Ψ et « ps » n'est pas représenté par un seul signe, mais soit par phi-sigma, soit par pi-sigma, en fonction de la prononciation. Quant au groupe vert, il ne comportait pas ces lettres nouvelles. Dans le groupe rouge, il convient de mentionner particulièrement l'alphabet de Cumae (ou Kymi, en Eubée). Cette écriture est vraisemblablement celle qui donna naissance à l'alphabet latin par l'intermédiaire de l'étrusque.
Ce type d'emprunt n'est d'ailleurs pas unique : plusieurs peuples qui ne parlaient pas le grec, ni même, dans certains cas, une langue indo-européenne, ont utilisé l'alphabet grec et l'ont adapté à leur langue, formant des alphabets dits épichoriques. En Anatolie, c'est le cas des Phrygiens, des Lyciens, des Lydiens et des Cariens. Ces derniers ont la particularité d'avoir conçu un système d'écriture mi-alphabétique (avec des lettres grecques), mi-syllabiqueJ. Février, Op. cit., ..
À l'aide de ces variantes et de quelques autres, on s'aperçoit que les alphabets archaïques et les groupes qu'ils forment correspondent aux routes commerciales de la mer Égée. De ces études, il ressort que l'emprunt de l'alphabet au phénicien aurait eu lieu au Liban actuel et que l'alphabet se serait répandu à travers le monde grec, en commençant par l'Eubée et Athènes.
Évolution aux époques classique et hellénistique