thumb|Jeunes Spartiates à l'entraînement, Edgar Degas, v. 1860, National Gallery.
L’éducation spartiate, souvent appelée de son nom grec, Littéralement « conduite, mouvement ». Le terme n'est utilisé qu'à partir de la période hellénistique, mais est souvent utilisé par les auteurs modernes pour désigner l'éducation spartiate en général., présente la triple particularité d'être obligatoire, collective et organisée par la citéLévy, 52.. Symbole de l'« exception spartiate », elle est également mal connue : la plupart des sources sont tardives. Or l’agōgē a connu au moins une interruption, imposée par la Ligue achéenne au , et peut-être une autre au Kennell, 9-14. Il est donc difficile de savoir dans quelle mesure les descriptions hellénistiques et romaines peuvent également s'appliquer à la période archaïque et classique.
Sources
Hérodote semble être le premier auteur à mentionner explicitement un élément de l'éducation spartiate. Après la bataille de Platées, chaque cité enterre ses morts ; « les Lacédémoniens firent trois fosses : dans l’une, ils enterrèrent les irènes (), au nombre desquels étaient Posidonius, Amopharète, Philocyon et Callicratès ; dans la seconde, ils mirent le reste des Spartiates, et dans la troisième, les Hilotes, IX, 85, 1-2.. » Selon des sources tardives, les « irènes » sont les jeunes Spartiates entre vingt et trente ansNotamment , Lycurgue, 25, 1.. Cependant, il s'agit d'une émendation du texte des manuscrits, qui mentionnent , c'est-à-dire « les prêtres »L'émendation remonte à Lodewijk Valckenaer (1767) ; M. Toher, « On the of a Spartan king », RhM 142 (1999), 119-122 [113-127].. Retenue par la presque totalité des éditions modernes d'HérodoteÀ l'exception notable de Philippe-Ernest Legrand dans son édition de 1974 pour la Collection des Universités de France (Budé)., elle a pourtant été contestéeNotamment, Willen Den Boer, Laconian Studies, Amsterdam, 1954, 288-298 ; Kennell, 14-16 ; Toher (ibid.)..
Si l'on écarte Hérodote, la première référence à l’agōgē devient la Constitution des Lacédémoniens de Xénophon, laconophile notoire qui, selon une source tardive, y a soumis ses propres filsDiogène Laërce, II, 54.. Le texte mentionne également des irènes, mais là encore, il s'agit d'une émendation. Le modèle pédagogique développé par Platon ressemble étrangement, dans ses principes, à ceux que l'on considère comme caractéristiques de l'éducation spartiate (austérité, apprentissage du civisme, etc.), mais le philosophe ne fournit aucun élément utilisable pour mieux comprendre cette dernière. Il est même possible que les concepteurs de l’agōgē se soient inspirés de Platon plutôt que l'inverseKennell, 18.. La Constitution des Lacédémoniens est un genre très populaire au et pendant toute l'époque hellénistique : quasiment tous les auteurs produisent un texte de ce type, notamment Critias, Aristote et Dicéarque ; il n'en reste plus que quelques fragments et des résumés, eux-mêmes fragmentaires, par des auteurs postérieurs. Aristote évoque également l’agōgē dans sa Politique.
Les sources sur l'éducation spartiate au se bornent à une glose du passage d'Hérodote sur l'inhumation des morts après Platées, précédemment cité, et une scholie à un passage de Strabon ; elles dérivent très probablement d'un extrait du Lexique d'Aristophane de Byzance, Sur les noms des groupes d'âge.
En revanche, les sources abondent pour ce qui est de la période romaine. La plus ancienne est probablement le recueil des Institutions lacédémoniennes, qui nous est parvenu en même temps que l'œuvre de Plutarque : il lui a probablement servi de source pour ses biographies de Spartiates. L'ouvrage est généralement daté du milieu du et appartient probablement à un texte plus vaste sur la constitution de Sparte. Plutarque lui-même est l'auteur d'une biographie du législateur semi-mythique Lycurgue, à qui l'on attribue l'invention de l’agōgē. Cette œuvre est l'une des principales sources sur le sujet, mais il est difficile de déterminer ce qui, dans la description, se rattache à l'éducation archaïque et classique, et ce qui porte sur l’agōgē telle qu'elle existait au Le problème se pose de manière encore plus aiguë chez Pausanias, qui a personnellement visité Sparte au moment où la cité s'efforce de ressusciter, mais aussi réinventer son passé. Les dernières sources sur le sujet sont un passage de l’Anacharsis de Lucien de Samosate sur la flagellation rituelle des garçons au sanctuaire d'Artémis Orthia. Philostrate évoque également cette pratique dans sa Vie d'Apollonius de Tyane. Enfin, les lexicographes de l'époque byzantine, principalement Hésychios d'Alexandrie, Photios Ier de Constantinople et la Souda, fournissent des éclairages précieux sur la terminologie spécifique à l’agōgē.
Outre les textes littéraires, l'historien peut s'appuyer sur un corpus d'inscriptions. Les plus nombreuses proviennent du sanctuaire d'Artémis Orthia. Il s'agit principalement de stèles auxquelles sont fixées des faucilles en fer, prix reçu dans un concours ; les inscriptions fournissent le nom du vainqueur, la date, la consécration à la déesse et parfois l'âge du dédicant. Une deuxième catégorie regroupe des bases de statue et une dédicace célébrant l'endurance dont ont fait preuve les jeunes gens devant l'autel d'Artémis.
L'éducation archaïque
Aux , l'éducation spartiate est déjà consacrée au métier des armes. Les jeunes Spartiates ne doivent plus rechercher, comme aux siècles antérieurs, leur gloire personnelle (idéal homérique), mais la gloire collective, la victoire de la cité. Le poète Tyrtée symbolise bien cette nouvelle éthique : « Il est beau de mourir, au premier rang, en brave qui combat pour la patrie. »
L'éducation archaïque conserve néanmoins des traits de l'éducation homérique : l'athlétisme et les sports hippiques conservent une grande importance. Aux Jeux olympiques, de 720 à 576, sur 81 vainqueurs connus, 46 sont Spartiates. Pour la course à pied, sur 36 connus, il y a 21 Spartiates. Ensuite, la musique occupe une place d'honneur (à cette époque, Sparte est la capitale musicale de la Grèce). Les diverses fêtes (Hyacinthies, Karneia ou encore Gymnopédies) sont prétexte à des concours de danse d'un haut niveau de raffinement, nécessitant un entraînement spécialisé.
Lagôgè
À partir du (vers 550 av. J.-C.), l'éducation change de nature. Elle devient l' — le nom lui-même ne datant que de l'époque hellénistique. Théoriquement mise en place par Lycurgue, mais attestée uniquement à partir du début du , chez Xénophon (Constitution des Lacédémoniens), elle est : obligatoire : elle est indispensable (mais pas suffisante) pour être pleinement citoyen. Pour Xénophon, les non-participants sont des citoyens diminués, qui ne peuvent pas accéder aux magistratures ni aux corps d'élite ; pour Plutarque, ils sont tout bonnement privés des droits civiques. Inversement, des individus non-citoyens subissant l'agôgè peuvent devenir libres : ce sont les (voir Hilotes) ; collective, par tranche d'âge ; organisée par la cité, ce qui lui attire les louanges de Platon et Aristote.
Enfants jusqu’à 7 ans
Sparte met en place une politique eugéniste destinée à sélectionner des enfants sains et forts. Dès la naissance, selon Plutarque, le bébé est examiné par une commission d'anciens au Lesché (, « lieu couvert, portique »), qui doivent déterminer si l'enfant est beau et de constitution robuste ; si ce n'est pas le cas, il est jeté aux Apothètes, un gouffre situé au pied du Taygète : un enfant ne doit pas être une charge pour la cité, Lycurgue, XVI, 1-2.. Plutarque est la seule source mentionnant la pratique de tels infanticides ; son témoignage a été récemment remis en cause par des archéologues, le gouffre des Apothètes ne contenant pas d'ossements d'enfantsArticle de Radio Canada..
Sept jours après la naissance de l'enfant, le devant de la maison était décoré avec des guirlandes d'olives pour les garçons et de laines pour les filles. La famille faisait un sacrifice aux dieux et organisait une fête.
Ensuite, l'éducation, ou plutôt l'élevage (), suivant l'expression utilisée, est délégué à la nourrice. Ils sont laissés nus et frictionnés avec du vin pour les endurcir. Le but est déjà de former des guerriers. À 7 ans, ils sont enlevés à leur famille. C'est le début de l’agôgè à proprement parler.
De 7 à 20 ans
Quand le jeune Spartiate a sept ans, il est retiré à ses parents et placé sous l'autorité du , magistrat spécialement chargé de superviser l'éducation. Il est généralement placé dans des écoles de l'État, spécialement conçues pour leur donner une formation axée sur les arts militaireshttp://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibitions/civil/greece/gr1150f.shtml..
Les jeunes Spartiates apprennent à lire et à écrire (Plutarque rapporte que cette partie là de l'éducation est réduite au strict minimum), ainsi qu'à chanter (les élégies de Tyrtée essentiellement, qui servent de chants de marche). L'essentiel de leur formation consiste à s'endurcir physiquement par l'athlétisme, à manier les armes, à marcher en formation, à survivre dans la nature, et surtout, à obéir aveuglément aux supérieurs et à toujours rechercher le bien de la cité. Plutarque explique ainsi dans sa Vie de Lycurgue, Vie de Lycurgue, XXV, 5. :
Ils sont pris en charge par l'État jusqu'à l'âge de 20 ans. Pendant l'enfance, on met l'accent sur la discipline et la rigueur, ce qui explique le sens actuel du terme spartiate : les garçons ont la tête rasée, vont pieds nus et n'ont qu'un seul manteau par an. Une sous-alimentation chronique les oblige à voler leur nourriture, et ils dorment sur des paillasses de roseaux de l'Eurotas qu'ils ont eux-mêmes coupés, Vie de Lycurgue, XVI, 13, sans outil. L'anecdote de l'enfant au renard rapportée par Plutarque symbolise cette rigueur, Vie de Lycurgue, XVII-XVIII.. Les garçons ont tout de même des domestiques à leur disposition.
Pendant l'adolescence, on met plutôt l'accent sur l', la pudeur, la décence. Vers l'âge adulte, on insiste sur l'émulation et la compétition, principalement pour devenir l'un des Hippeis.
Après leurs 20 ans, les jeunes Spartiates demeurent embrigadés : ils intègrent les groupes de , littéralement « joueurs de ballon ». Cet entraînement fait des Spartiates les soldats les plus redoutés de toute la Grèce classique. selon Plutarque, Vie de Lycurgue, XXIV, 1.,
À l'époque romaine
La période romaine est celle pour laquelle les sources sont les plus nombreuses. À cette époque, les jeunes Spartiates reçoivent une éducation collective de 16 à 20 ansKennell, 38.. Les classes d'âge portent les noms suivants : 16 ans : 17 ans : 18 ans : 19 ans : 20 ans :
Chaque classe d'âge est divisée en groupes de plus petite taille, les , terme dérivé de (« bœuf ») à l'article ., qu'Hésychios définit comme « une troupe d'enfants, chez les Laconiens« ». et qu'on peut probablement traduire par les termes scouts « sizaine » ou « patrouille »Henri-Irénée Marrou, 48.. Elles sont chacune dirigées par un ou « chef de patrouille »Cf. Hésychios : « ». Le terme est attesté dans les inscriptions laconiennes..
Les jeunes prennent part à des concours qui leur sont réservés pendant les fêtes religieuses spartiates — principalement les Gymnopédies, les Hyacinthies et la fête éphébique d'Artémis OrthiaP. Cartledge et A. Spawforth, Hellenistic and Roman Sparta, Routledge, 2002, 205.. Les stèles en mentionnent plusieurs : , un concours de chant attesté à partir de la fin du , mais dont le nom pourrait être plus ancienKennell, 52-53. ; , sans doute un concours de cris de chasse en l'honneur d'Artémis, qui semble apparaître à l'époque romaine ; , peut-être une danse de chasse. et , dont on ne sait rienKennell, 51..