Le Devoir est un journal québécois fondé le par Henri Bourassa.
Sa ligne éditoriale est de centre-gauche et souverainiste, mais il donne la parole à toutes les tendances politiques.
Le fondateur avait souhaité que jamais ce journal ne puisse être vendu, ce qui est toujours le cas plus de 100 ans plus tard. Aujourd'hui, il est détenu par une fiducie indépendante.
Avec La Presse, Le Journal de Montréal et Le Soleil, c'est un des grands journaux francophones du Québec.
Son slogan est « Libre de penser ».
Histoire vignette|upright|gauche|Première page du premier numéro du journal. Henri Bourassa a quitté le Parti libéral du Canada en 1899 après s'être opposé à la décision du premier ministre Wilfrid Laurier de participer à la seconde guerre des Boers aux côtés de la Grande-Bretagne.
Il fonde Le Devoir comme atout pour le nationalisme québécois, en réaction contre les lois et les mesures discriminatoires prises en Amérique du Nord contre le français.
Le , Bourassa et quelques amis fondent une compagnie, La Publicité, vouée à la promotion de la pensée nationaliste. Leur projet mettra deux ans à se concrétiser. Nombreux sont ceux qui demandent un quotidien indépendant, catholique et nationaliste, mais à l'exception de Guillaume-Narcisse Ducharme, de la compagnie d'assurance La Sauvegarde, qui contribue pour la somme de , les souscripteurs ne se bousculent pas. Bourassa réunit finalement les nécessaires en .
thumb|Édifice des premiers locaux du Devoir de 1910 à 1914, au 71A de la rue Saint-Jacques à Montréal. Il installe son journal au 71A, rue Saint-Jacques, à côté de son concurrent Le Canada. Les conditions de travail sont difficiles et les salaires minimes, mais les collaborateurs de Bourassa, à l'image d'Omer Héroux, lui sont fidèles.
Suit un exposé de la situation politique du moment, où il appuie l'opposition conservatrice à l'Assemblée législative à Québec et reproche aux deux partis à Ottawa de favoriser l'expansion de l'ingérence britannique, de sacrifier les droits des minorités francophones dans les nouvelles provinces de l'Ouest et de favoriser un climat où règnent « l'opportunisme, les intrigues de partis ou, pis encore, la cupidité des intérêts individuels ».
Il annonce ensuite son credo :
Le mordant de Bourassa attire quelques grands journalistes de son époque : la première page du premier numéro est signée des gens qui feront leur marque (Omer Héroux, Armand Lavergne, Olivar Asselin et Jules Fournier), qui, dans ce premier numéro, signe le texte « Mon encrier » :
Henri Bourassa : le combat anti-impérialiste et religieux thumb|150px|left|Henri Bourassa
Dès ses débuts, Le Devoir défend les causes de son fondateur. Le journal prend fait et cause contre le projet du gouvernement de Wilfrid Laurier de créer une marine canadienne, qui est vue comme une capitulation qui ne vise qu'à satisfaire les intérêts étrangers, plus particulièrement ceux du Royaume-Uni dans le cadre de la course aux armements à laquelle se livrent les puissances européennes. Les rédacteurs du journal sont cependant divisés sur le ton à adopter. La fougue d'Olivar Asselin et de Jules Fournier rebute les annonceurs potentiels, et Bourassa tente de calmer ses rédacteurs à la plume agressive. Il échouera, et les deux journalistes quitteront Le Devoir après quelques mois.
Quelques années après son ouverture, les ventes du Devoir sont souvent tributaires des états d'âme de son fondateur et des controverses qu'il suscite. Au début 1913, le journal a accumulé une dette de et se réorganise. Une nouvelle compagnie, L'Imprimerie populaire limitée est constituée le .
Bourassa lance plusieurs appels à soutenir Le Devoir à la veille de la Première Guerre mondiale. Des lecteurs répondent à l'appel et forment une société autonome de sympathisants, les Amis du Devoir. L'année 1914 se termine avec un léger profit et le banquet du , au cours duquel le fondateur du journal lance un appel passionné, permet de lever un capital supplémentaire de .
En 1917, Bourassa dénonce la loi sur la conscription que le gouvernement fédéral s'apprête à imposer. À Ottawa, on envisage d'interdire la publication du Devoir, au moins temporairement, le temps d'adopter la législation. Paul Bruchési, archevêque de Montréal, intercède en faveur du journal, et Le Devoir poursuit sa campagne d'opposition. La conscription sera néanmoins adoptée le et déclenche des violences réprouvées par le fondateur du journal.. Le Devoir renoue avec Laurier, qui, malgré tout, sera battu par Borden lors de l'élection générale du 17 décembre.
vignette|L'édifice du 443 de la rue Saint-Vincent, où se trouveront les bureaux du Devoir de 1914 à 1924. (Sur cette photo, l'édifice était encore occupé par l'hôtel Richelieu, jusqu'en 1902). À la fin de la guerre, Bourassa prend du temps à se remettre du décès de son épouse Joséphine (née Papineau)., le , et celui de Laurier, survenu quelques jours plus tard. Il se tourne vers un « catholicisme intégral », pour reprendre l'expression de Pierre-Philippe Gingras, qui a écrit un ouvrage sur les 75 premières années du quotidien. Henri Bourassa se retire graduellement de la gestion courante et quittera définitivement la direction du Devoir en 1932, pour laisser plus de place à ses fidèles lieutenants Louis Dupire, Omer Héroux et Georges Pelletier. En , les bureaux déménagent de la rue Saint-Vincent vers une ancienne manufacture de chaussures située au 434, rue Notre-Dame Est, un édifice qu'il occupera pendant près d'un demi-siècle.
En , Bourassa veut s'assurer de conserver au directeur du journal toute l'indépendance nécessaire face aux groupes politiques et aux intérêts commerciaux. Il organise une structure afin de permettre au directeur de conserver la majorité des actions, soit sur . Ces actions de L'Imprimerie populaire limitée sont remises à une fiducie administrée par Bourassa et ses deux principaux collaborateurs (Omer Héroux et Georges Pelletier) avec interdiction de les vendre. Cette fondation donne en pratique un pouvoir total du directeur sur les orientations de l'entreprise, à condition qu'il respecte l'essence des objectifs fixés par le fondateur. Le directeur siège également parmi les trois membres du conseil d'une seconde fondation, qui détient un autre bloc de 951 actions. Le vote de cette fondation est nécessaire afin de poser certains gestes légaux.
Georges Pelletier : conservatisme et conscription Trois ans plus tard, les administrateurs confient à Pelletier la tâche de demander le départ d'Henri Bourassa, qui nuit à la réputation du journal dans les milieux catholiques par ses déclarations controversées sur les relations entre les communautés religieuses québécoises et les capitalistes.
Bourassa cède sa place de mauvaise grâce le ., et avec Omer Héroux comme rédacteur en chef, Georges Pelletier devient le deuxième directeur du Devoir. Sous sa direction, Pelletier instaure une ; le ton est toutefois moins virulent qu'au temps de Bourassa. Les campagnes d'abonnement fonctionnent mieux.
Le journal prend des positions indépendantes, mais conservatrices, soutenant à un mois d'intervalle l'élection de Mackenzie King au fédéral tout en prenant ses distances du gouvernement Taschereau, qui règne sans interruption sur la scène québécoise depuis 38 ans, lors de l'élection de novembre 1935 au Québec. Le journal couvre abondamment les travaux du comité des comptes publics et informe ses lecteurs, plus nombreux, des différents scandales qui ternissent les derniers mois du régime libéral. Lors de l'élection suivante, déclenchée peu après la démission du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, par son successeur, Adélard Godbout, Pelletier donne son appui à l'Union nationale de Maurice Duplessis. Le Devoir appuiera l'avocat trifluvien à trois reprises entre 1935 et 1939.
C'est également à cette époque que le chanoine Lionel Groulx se joint à l'équipe du journal. L'historien y publiera une quantité impressionnante de textes sous plusieurs noms de plume. Cette période controversée de l'histoire du Devoir sera évoquée par Jean-François Nadeau dans un cahier spécial, publié par le quotidien à l'occasion de son : .
thumb|right|Maxime Raymond, André Laurendeau et Henri Bourassa, lors d'une assemblée du Bloc populaire canadien, tenue au stade de Lorimier de Montréal, le . Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et le retour au pouvoir des libéraux viennent changer la donne pour le quotidien, qui perd ses contrats de publicité avec le gouvernement provincial ; le gouvernement Godbout préférant encourager des journaux concurrents comme Le Canada et Le Soleil. Comme en 1917, le journal critique l'idée d'établir une conscription au Canada afin de renforcer les forces armées britanniques.
Le Devoir prend rapidement fait et cause pour la cause de la Ligue pour la défense du Canada, un groupe nationaliste formé en et regroupant, entre autres, Gérard Filion, de l'Union catholique des cultivateurs, André Laurendeau, de la Ligue d'action nationale, Athanase Fréchette, de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et Jean Drapeau, des mouvements de jeunesse catholiques. Georges Pelletier se joint volontiers à eux et Le Devoir prête sa voix volontiers aux initiatives et actions des opposants à la conscription.
L'opposition à la conscription fait rapidement l'objet d'un large consensus au Québec, mais les résultats du plébiscite du laissent apparaître un profond clivage entre anglophones et francophones. Le journal ne lâche pas prise et continue la lutte, donnant son appui au Bloc populaire, un mouvement politique issu de la bataille de la conscription.
Gérard Filion : la guerre au duplessisme Après la mort de Pelletier en , l'arrivée de Gérard Filion à titre de directeur du Devoir, le , marque un tournant dans l'histoire du journal. Âgé de seulement 38 ans et impliqué dans les luttes tant sociales que nationalistes (il était le secrétaire général de l'union des cultivateurs catholiques et directeur de l'hebdomadaire La Terre de chez nous), Filion représente l'arrivée d'une nouvelle génération au quotidien de la rue Notre-Dame. « Je n'ai pas recherché la fonction de directeur du Devoir. Je n'ai pas intrigué pour l'obtenir. J'ai même hésité longtemps avant d'accepter, car je ne gagne rien au change »., annonce-t-il, deux jours après l'annonce de sa nomination.
L'arrivée du nouveau patron s'accompagne d'un grand ménage dans la maison. En 1947, Le Devoir perd par mois, sur un chiffre d'affaires de , l'âge moyen des employés s'élève à 60 ans et la moitié des lecteurs sont des « amis sincères » de l'œuvre d'Henri Bourassa. Dans un marché où 7 quotidiens se disputent l'attention des lecteurs, la tâche est immense et la survie du journal est encore une fois menacée.
Même s'il endosse encore l'Union nationale qui sollicite un second mandat à l'été 1948, cet appui de Filion au parti de Maurice Duplessis est marqué du sceau d'une certaine tiédeur, notant que « son administration [Duplessis] ressemble en beaucoup de points à celle de Taschereau : conservatisme exagéré, liaison étroite avec la rue Saint-Jacques », écrit-il à la veille de l'élection.
À cette époque, Le Devoir commence à s'intéresser de plus près aux problèmes sociaux. Après avoir combattu la « loi du cadenas », qui donnait de larges pouvoirs au gouvernement dans ses efforts de lutte anti-communiste, et donné l'appui du journal aux grévistes du textile à Lachute, le journal réclame que le gouvernement s'occupe des nombreux cas d'amiantose enregistrés à East Broughton, site de la mine de la Quebec Asbestos Company.