Louis-Antoine de Bourbon-Condé, connu dans l'histoire sous son titre de duc d'Enghien (), né le à Chantilly et mort fusillé le à Vincennes, est un prince du sang français. Il est le et dernier duc d'Enghien, et l'ultime descendant de la maison de Condé.

Biographie Enfance vignette|gauche|Le duc d'Enghien, enfant.

Louis-Antoine-Henri de Bourbon-Condé naît le à Chantilly. Il est le fils unique de Louis, dernier prince de Condé et de Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans. Le jour de sa naissance, il est ondoyé par Gérard Billet, curé doyen de la chapelle de Chantilly de 1733 à 1786, en présence de ses deux grands-pères : son grand-père maternel Louis-Philippe d'Orléans et son grand-père paternel Louis V Joseph de Bourbon-Condé.

Enfant de constitution délicate, le jeune Louis-Antoine-Henri grandit d'abord avec ses nourrices au domaine de Chantilly, dans le château d'Enghien, un bâtiment construit peu avant sa naissance, en 1769, par l'architecte Jean-François Leroy, et situé face au château de son grand-père.

Après un début d'union romanesque, ses parents se séparent officiellement en 1781. Sa mère est confinée à Chantilly : elle idolâtre son fils, peint son portrait et s'intéresse à l'ésotérisme en vogue. Mais sa tutelle passe au prince de Condé qui, aidé d'un vétéran, Monsieur de Virieu, aguerrit l'enfant par des exercices physiques (équitation, marche, natation, jeu de paume...), et vise à développer son intérêt pour la chose militaire en lui rappelant notamment l'exemple de leur aïeul, le Grand Condé. Quant à ses études, elles sont confiées à l'abbé Claude-François-Xavier Millot.

C'est âgé de presque que Louis-Antoine-Henri est baptisé le , en la chapelle royale du château de Versailles par Armand de Roquelaure (1721–1818), évêque de Senlis et premier aumônier du roi ; son parrain est le roi et sa marraine est la reine Marie-Antoinette.

L'émigration vignette|Nanine Vallain, Portrait de Louis-Antoine-Henry de Bourbon-Condé, duc d'Enghien, vers 1788, musée Condé, Chantilly.

Le 14 juillet 1789, lors de la prise de la Bastille, le jeune duc d'Enghien, son père le duc de Bourbon, et son grand-père le prince de Condé, gagnent Versailles pour s'entretenir avec le roi des suites à donner à l'événement. Il note dans son journal :

Le Roi commençait à céder, soit à l'instigation de Necker, soit entraîné par sa bonté ordinaire. Le peuple n'en devint que plus entreprenant. Toujours enhardi par sa faiblesse, il résolut d'amener le Roi à Paris, seul, sans gardes et comme un prisonnier qui comparaît devant ses juges. Cette humiliation et le refus du roi qui ne voulut point permettre à mon grand-père de le suivre à Paris décidèrent mes parents à sortir du royaume et à y chercher des remèdes aux maux de la France.

L'émeute parisienne s'étend très vite aux campagnes environnantes : à Chantilly, des serviteurs des Condé sont malmenés. Trois jours après la chute de la Bastille, ces derniers quittent la France, retrouvent le comte d'Artois à Bruxelles, et s'établissent d'abord à Turin, auprès de la princesse de Piémont Clotilde, sœur de , et du beau-père des comtes de Provence et d'Artois, . Ils s'installent ensuite à Worms, sur les terres du prince-archevêque Frédéric-Charles Joseph d'Erthal, et enfin à Ettenheim, dans la partie allemande du diocèse du cardinal de Rohan, archevêque de Strasbourg. C'est là que le duc d'Enghien fait la connaissance de celle qui deviendra l'amour de sa vie, Charlotte de Rohan-Rochefort, nièce du cardinal. Cependant, ce premier séjour en pays de Bade ne dure pas, et commencent alors neuf années d'errance à travers l'Europe, au gré des combats de l'armée des princes.

L'armée de Condé vignette|gauche|Pierre Adolphe Hall, miniature représentant le duc d'Enghien, portant les insignes des ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis.

Le duc d'Enghien rejoint l'Armée des émigrés qui se forme outre-Rhin sous le commandement de son grand-père, le prince de Condé, et de son père, le duc de Bourbon. Leur but est de marcher sur Paris pour restituer à les pouvoirs que lui a arrachés l'Assemblée nationale constituante.

En 1792, le duc d'Enghien prend la tête de l'« Armée royale française ». Cette dernière s'engage en août dans l'invasion de la France aux côtés des corps autrichiens et prussiens réunis sous le commandement du duc Charles-Guillaume Ferdinand de Brunswick, expédition qui échoue en septembre lors de la bataille de Valmy. Malgré cela, Enghien se taille une réputation de chef de guerre : les soldats le surnomment le duc « Va de bon cœur », et, le , il reçoit des mains du comte de Provence la croix de Saint-Louis pour son comportement valeureux.

Cependant, avec les années, le duc perd espoir : Je ne crois plus à la contre-révolution ; je vois avec chagrin que d'avoir fait toute la guerre dans l'armée de Condé sera avoir perdu mon temps.

Vie privée vignette|Charlotte de Rohan-Rochefort (1767-1841), fiancée du duc d'Enghien.

De retour à Ettenheim dans le margraviat de Bade, à quelques lieues de la frontière française, sans ressources autres qu'une modique pension du gouvernement britannique, il s'y établit dans une simple maison, entouré de quelques fidèles tels le marquis de Thumery, le baron de Grünstein, le lieutenant Schmidt et son fidèle serviteur Joseph Calonne.

Ses projets de mariage avec la princesse Caroline de Bade ayant été contrariés par le margrave Charles-Frédéric, il vit ouvertement avec la femme de sa vie, Charlotte de Rohan-RochefortBien qu'issue de la très haute noblesse bretonne, Charlotte de Rohan-Rochefort n'épousera jamais le duc d'Enghien car le prince de Condé, grand-père du duc d'Enghien, aurait désapprouvé cette union. Tout projet de mariage paraît impossible, dans la mesure où la jeune femme, si elle est issue d'une des plus prestigieuses familles de France, n'est pas de sang royal. Qui plus est, elle est la nièce du cardinal de Rohan, autrefois compromis dans l'affaire du collier de la Reine.

Selon Charles Lefeuve (1818-1882), historien de la ville de Paris, Charlotte aurait toutefois, en 1794, à la suite de sa liaison avec le duc d'Enghien, accouché de deux filles jumelles, dans l'ancien hôtel Rohan-Rochefort au 19, rue Bonaparte, par le docteur MoulinCharles Lefeuve, Histoire de Paris, rue par rue, maison par maison, Paris, 1875.

L'affaire du duc d'Enghien

Le complot royaliste En , alors que la paix d'Amiens est rompue, Georges Cadoudal, ancien général en chef de l'armée catholique et royale de Bretagne, accompagné du général Pichegru et du général Moreau, fomente un projet d'attentat contre Bonaparte, alors Premier Consul, pour restaurer la royauté.

Dès , à la suite d'une perquisition chez Armand de Chateaubriand (le cousin du mémorialiste), Napoléon Bonaparte découvre l'existence du complot et fait arrêter la plupart des conjurés. Cadoudal, arrêté le , reconnaît que le complot attend pour son exécution le retour d'un prince de sang royal, qui doit se mettre à sa tête et qui pourrait, une fois revenu en France, se proclamer lieutenant général du royaume et préparer la restauration des Bourbons.

Le futur Louis XVIII séjourne alors en Pologne avec son neveu le duc d'Angoulême, le comte d'Artois est en Angleterre avec son fils cadet le duc de Berry, et les soupçons se portent donc très vite sur le duc d'Enghien, seul à demeurer près de la frontière française. La police consulaire sait par ailleurs qu'Enghien est en relation avec les ennemis du régime, émigrés et royalistes de l'intérieur. Elle croit par ailleurs savoir, mais se trompe, que Charles François Dumouriez lui a rendu visite. Le préfet du Rhin, enfin, signale, en partie à tort, d'importants rassemblements d'émigrés autour d'Ettenheim. La correspondance de l'ambassadeur anglais Sir Francis Drake, qui est portée à la connaissance du Premier Consul vers la même époque, achève de le convaincre : elle fait également état de l'arrivée clandestine d'un Bourbon sur le sol de la République.

Arrestation et exécution vignette|gauche|La Mort du duc d'Enghien (esquisse) par Jean-Paul Laurens (1873). vignette|220px|Colonne mortuaire érigée dans les fossés de Vincennes.

Dans la nuit du 15 au , le duc est enlevé dans la principauté de Bade par un groupe de soldats conduits par le général Ordener. Avant même son arrivée à Paris, un procès expéditif est préparé.

Le , peu avant minuit, le duc fait face à un premier interrogatoire au château de Vincennes ; à une heure du matin le , il est traduit devant un conseil de guerre présidé par Pierre-Augustin Hulin. Ce conseil a pour ordre de juger rapidement de la cause, et la condamnation à mort est déjà prévue dans l'arrêté pris par Bonaparte. Tout en se déclarant l'ennemi du gouvernement, il rejette les accusations de participation au complot royaliste en cours. Par contre, il précise qu'il attendait à Bade les instructions du gouvernement britannique qui devait sous peu faire appel à ses services dans cette région. En présence de Savary, envoyé par le Premier Consul, le conseil délibère rapidement : à deux heures du matin, le duc est condamné à mort à l'unanimité ; il est fusillé peu après, dans les fossés du château. Son corps est jeté dans une tombe supposée creusée à l'avance au pied du pavillon de la Reine. Les soldats du peloton s'abstiennent de dépouiller le cadavre de ses vêtements et de ses objets de valeur, comme le règlement les y autorise. Après la chute de l'Empire, on retrouvera dans la sépulture des pièces et une montre en or.

Réactions des contemporains vignette|gauche|220px|Louis Pierre Deseine : le tombeau du duc d'Enghien (1825, Sainte-Chapelle du Château de Vincennes). vignette|220px|Épitaphe face au tombeau du duc d'Enghien dans la Sainte-Chapelle du Château de Vincennes.

L'exécution soulève des vagues d'indignation dans plusieurs cours européennes. Londres protesta vigoureusement contre la part qu'on lui avait attribuée dans la conspiration, mais le gouvernement britannique ne pouvait nier qu'il avait favorisé plusieurs intrigues contre le Premier Consul. En Russie, le tsar dicte ainsi une vive protestation (qui sera tempérée par ses ministres au moment de sa publication) : « Sa Majesté impériale, indignée d'une infraction aussi criante de tout ce que l'équité et le droit des nations peuvent prescrire de plus obligatoire, répugne de conserver plus longtemps des rapports avec un gouvernement qui ne connaît ni frein, ni devoir d'aucun genre et qui, entaché d'un assassinat atroce, ne peut plus être regardé que comme un repaire de brigands ». Le roi de Suède, Gustave IV Adolphe, ami personnel du duc d'Enghien, rompt ses relations diplomatiques avec la France. À Rome, le cardinal Consalvi rapporte que : « Quand le cardinal Fesch vint, de la part du chef de la France, annoncer au Pape l'assassinat de cette grande et innocente victime, le Saint-Père pleura beaucoup et dit que ses larmes coulaient autant sur la mort de l'un que sur l'attentat de l'autre »..

Cependant, de manière générale, les cours européennes se montrent prudentes. Naples fit aviser l'ambassadeur français Alquier que la cour ne porterait pas le deuil. La Prusse, qui tenait à l'alliance et à la neutralité françaises, n'osa protester et pour éviter l'embarrassante question du deuil, la Gazette royale de Berlin ne fit aucune allusion au procès et à la condamnation du duc d'Enghien. Le même silence domine en Bavière, en Saxe, au Wurtemberg. L'Autriche, fragilisée par les guerres de la deuxième coalition, se soumet même à l'ordre de Talleyrand d'éloigner « immédiatement, à cinquante lieues des frontières, les émigrés français qui pouvaient rester dans la Souabe et dans le Brisgau ». Quant à l'électorat de Bade, dont l'intégrité territoriale a pourtant été violée, il observe le silence : le baron de Dalberg, ambassadeur de Bade à Paris, ne se décide à informer officiellement sa cour que le , au moment de l'exécution. Bonaparte dira d'ailleurs : « C'était au souverain de Bade seul à se plaindre et il ne l'a pas fait ».