Le sultanat hafside de Tunis est un ancien État d'Afrique du Nord, dirigé par la dynastie des Hafsides ( al-Ḥafsioun, berbère : Iḥafsiyen) ou Beni Abi Hafs aussi appelés Banou Omar (descendants de Abou Hafs Omar el Hinteti), qui règne sur l'Ifriqiya entre 1228 et 1574.

Dans un premier temps les Hafsides sont des gouverneurs liés aux Muminides de Marrakech les leaders originels des Almohades et véritables fondateurs sur le plan politique de leurs état et puissance (expansion), au nom desquels ils gouvernent l'Ifriqiya à partir de 1207. Les Hafsides s'émancipent à la faveur de la chute de l'Empire almohade et en deviennent indépendants sous Abû Zakariyâ Yahyâ en 1236.

Dès leur prise de pouvoir, les Hafsides se posent toutefois en héritiers du califat et de l'idéologie almohade, s'appuyant sur le fait qu'ils descendent du cheikh Abou Hafs d'origine berbère masmoudienne du Haut-Atlas. La généalogie officielle des Hafsides revendique cependant une parenté avec le calife Omar ('umariyya faruqqiya). Le sultanat hafside soumet l'Algérie orientale allant même jusqu'à imposer sa suzeraineté au royaume de Tlemcen. Sa capitale, Tunis, fut largement dotée d'édifices religieux et administratifs et devint un grand centre commercial ayant des relations avec la Catalogne, la Provence et les cités marchandes italiennes ; les communautés chrétiennes de ces pays se développèrent à Tunis ; Abou Zakariyyā entretint des rapports cordiaux avec le roi d'Aragon, cependant que des musulmans d'Espagne (les « Andalous ») venaient se réfugier en Ifrīqiyya. Le sultanat hafside de Tunis doit faire face à l'émancipation des sultanats de Béjaia puis de Constantine à partir de la dissidence d'émirs dès le .

Sous le règne des sultans hafsides, Tunis prend de l'importance à la suite de l'installation de ces derniers dans la ville au détriment des villes de l'intérieur notamment de Kairouan. Tiraillés par le conflit entre Espagnols et Ottomans en Méditerranée au , les sultans hafsides se maintiennent au pouvoir en Tunisie jusqu'à la fondation de la régence de Tunis par l'Empire ottoman en 1574.

Histoire Fondation

vignette|Carte des États méditerranéens en 1328, parmi lesquels les États (à partir de gauche) des Mérinides, Zianides et Hafsides.

Au début du , le Maghreb est encore soumis à la domination des souverains almohades. À la suite de l'irruption en Berbérie orientale des frères Ali et Yahia Ben Ghania, descendants des Almoravides que l'Almohade Abd al-Mumin avait dépossédés, et après avoir traversé l'Algérie en vainqueurs, les deux frères se taillent une principauté dans le Jérid. Ali est tué, mais son frère Yahia entreprend la conquête du Centre et du Nord de l'Ifriqya. Il réussit à s'emparer de Mahdia, Kairouan et Tunis en 1202, faisant prisonniers le gouverneur almohade et ses enfants. Ben Ghania pille alors les villes, leurs jardins et les animaux qui s'y trouvent.

Devant cette situation dangereuse, le calife Muhammad an-Nasir, qui règne à Marrakech, part lui-même à la reconquête de l'Ifriqya et entre en février 1206 dans Tunis abandonnée par l'ennemi. Il y reste un an pour rétablir l'autorité almohade sur l'ensemble du territoire, puis, avant de repartir pour le Maroc, il confie le gouvernement de la province à l'un de ses fidèles lieutenants, le cheikh Abû Muhammad `Abd al-Wâhid ben Abî Hafs ou, plus simplement, Abd al-Wâhid ibn Hafs, forme arabisée du nom berbère Fazkat, dont son aïeul est Inti de la tribu Hintata des Masmouda.

Le nouveau gouvernement est investi de pouvoirs plus étendus que par le passé : il recrute des troupes qui lui sont nécessaires pour maintenir la paix et pour préparer d'éventuelles guerres, nomme les fonctionnaires de l'État, les cadis, etc. Après la mort d'Abd al-Wâhid ibn Hafs, son fils Abû Zakariyâ Yahyâ lui succède en 1228. Un an après sa nomination, il se proclame indépendant du calife de Marrakech sous prétexte que celui-ci avait embrassé le sunnisme. Prince de grande envergure, il fonde la dynastie hafside qui régnera sur la Berbérie orientale pendant trois siècles et fait de Tunis la capitale du royaumeDans la lumière des cités africaines : Afrique du Nord, Volume 1, éd. Encyclopédie d'Outre-Mer, 1956, p. 5..

Splendeur et déclin vignette|Paix entre et le roi de Tunis. Miniature du . Il étend les frontières de son État en soumettant le Maghreb central, allant même jusqu'à imposer sa suzeraineté au royaume de Tlemcen, au Maroc septentrional et à l'Espagne des Nasrides de Grenade. Les Hafsides deviennent totalement indépendants en 1236Jacques Thiry, Le Sahara libyen dans l'Afrique du Nord médiévale, éd. Peeters Publishers, Louvain, 1995, p. 272.. Le successeur d'Abû Zakariyâ' Yahyâ, Abû `Abd Allah Muhammad al-Mustansir, se proclame calife en 1255 et continue la politique de son père. C'est durant son règne qu'a lieu la huitième croisade dirigée par Saint Louis qui se solde par un échec. Débarqué à Carthage, le roi meurt de la dysenterieGérard Sivéry, , éd. Arthème Fayard, Paris, 2003, pp. 47 et 52 . au milieu de son armée décimée par la maladie en 1270Alia Mabrouk, L'émir et les croisés, éd. Clairefontaine, Tunis, 2005..

Après la mort d'Abû `Abd Allah Muhammad al-Mustansir, des troubles éclatent et durent 40 ans. À cela s'ajoutent les attaques du royaume d'Aragon avec lequel Abû `Abd Allah Muhammad al-Mustansir entretenait pourtant de bonnes relations. La dynastie connaît un léger déclin : le Sud tunisien et la Tripolitaine se détachent de l'autorité hafside, puis le Sud constantinois est contrôlé par l'émir de Bougie qui se rend pratiquement indépendant en 1294.

vignette|Bougie redevient une place commerciale, scientifique et culturelle prospère sous le règne des Hafsides.

Abû Yahyâ Abû Bakr al-Mutawakkil refait l'unité de l'État hafside. Après la mort de ce dernier, l'État est alors à nouveau divisé en trois parties (Tunis, Bougie et Constantine) puis en deux (Bougie et Constantine passant sous la même autorité en 1366) et finalement réunifié par Abû al-`Abbâs Ahmad al-Fadî al-Mutawakkil. Le pays connaît alors un essor économique important et devient un centre commercial du bassin méditerranéen. L'essor touche également le domaine culturel avec le grand historien et précurseur de la sociologie Ibn Khaldoun.

À son arrivée en 1394, Abû Fâris `Abd al-`Azîz al-Mutawakkil renforce l'autorité du pouvoir central, pacifie le Sud, s'empare d'AlgerCharles André Julien, Histoire de l'Afrique du Nord : Tunisie, Algérie, Maroc : de la conquête arabe à 1830, éd. Payot, 1952, p. 143., impose sa suzeraineté au souverain de Tlemcen, repousse une attaque du roi d'Aragon contre Djerba et maintient généralement de bonnes relations avec les États chrétiens. Son petit-fils Abû `Umar `Uthmân poursuit son œuvre dans les mêmes domaines. À la mort d'Abû `Umar `Uthmân commence une nouvelle décadence, irrémédiable, marquée par des luttes pour le pouvoir.

Les voient l'arrivée des Andalous (musulmans et juifs) chassés d'Espagne à la suite de la Reconquista.

Chute du sultanat et conquête ottomane Au , l'affrontement entre l'Empire espagnol de Charles Quint et l'Empire ottoman de Soliman le Magnifique fait de l'Ifriqiya un enjeu stratégique en Méditerranée occidentale. Longtemps acteurs autonomes des relations entre le Maghreb et l'Europe, les souverains hafsides se trouvent réduits au rang d'arbitres puis de protégés dans cette rivalité. Lorsque Moulay Hassan accède au trône en 1526 après avoir écarté ses frères, les faiblesses structurelles du pouvoir hafside — tensions avec les tribus, perte de contrôle du littoral — deviennent déterminantes.

En 1529, les corsaires Arudj et Khayr ad-Din Barberousse s'emparent d'Alger et du Peñón. Moulay Hassan compose d'abord avec eux, les autorisant à opérer depuis les ports du royaume en échange d'une part des prises. La rupture survient toutefois rapidement : devenu grand amiral de la flotte ottomane, Khayr ad-Din prend Bizerte, La Goulette puis Tunis en 1534. Chassé de sa capitale, Moulay Hassan se tourne vers Charles Quint et sollicite son intervention en échange d'un lien de vassalité.

En juin 1535, Charles Quint lance contre Tunis une expédition de plus de hommes. Après la prise de La Goulette, la ville tombe en juillet ; sa population est massacrée et soumise au pillage, tandis que Moulay Hassan est rétabli sur le trône comme vassal de l'empereur, qui fait édifier une forteresse à La Goulette et y laisse une garnison (prise de Tunis de 1535). La campagne est documentée par le peintre Jan Cornelisz Vermeyen, dont les cartons servent de modèle à une célèbre série de tapisseries figurant la conquête.

Le rétablissement de Moulay Hassan ne met pas fin à la contestation. Plusieurs villes et tribus, dont Kairouan et Sousse, se soulèvent, et le souverain est défait par la confrérie politico-religieuse des Chabbiyya, à l'origine de l'éphémère émirat de Shabiya. Vers 1543, Moulay Hassan est destitué et aveuglé par son fils Ahmad. Il effectue alors plusieurs voyages en Europe pour solliciter un appui — reçu à Rome par le pape, puis par Charles Quint à Augsbourg — avant de regagner l'Ifriqiya, où il meurt en 1550 ; il est inhumé à Kairouan.

Sous le règne d'Ahmad, le royaume n'est plus qu'un théâtre secondaire de la lutte hispano-ottomane. Les Espagnols, maîtres de La Goulette, bombardent régulièrement Tunis, pendant que Dragut enlève plusieurs places du littoral et de l'intérieur. En 1569, Uludj Ali, pacha d'Alger, s'empare de Tunis et la proclame possession ottomane ; un dernier souverain hafside, Muhammad, est brièvement rétabli sous protection espagnole à des conditions sévères, et l'occupation s'accompagne du pillage de la grande mosquée Zitouna. La chute définitive intervient en 1574 : sous le règne de Sélim II, Sinan Pacha enlève La Goulette puis Tunis (conquête de Tunis de 1574). Le dernier sultan hafside est déporté à Constantinople, et l'Ifriqiya devient une province ottomane, organisée en régence de Tunis.

Derniers Hafsides en exil La conquête ottomane de 1574 ne fait pas disparaître la dynastie : plusieurs membres de la famille royale demeurent réfugiés en Italie, principalement en Sicile, sous protection espagnole. Certains tentent, dans les décennies suivantes, de reconquérir le trône en s'appuyant sur le mécontentement provoqué par l'administration ottomane — la population de Tunis s'étant notamment soulevée en 1577.

Au printemps 1581, un prince hafside réfugié en Sicile, désigné « Hamet » dans les documents espagnols, obtient l'autorisation de gagner l'Ifriqiya. Débarqué avec quelques fidèles sur le littoral tunisien, vraisemblablement dans le golfe de Gabès, il cherche à rassembler les tribus bédouines pour chasser les Ottomans. L'entreprise tourne court : la seule approche d'Uludj Ali suffit à disperser les hommes regroupés autour de lui dans la région de Kairouan. Après avoir erré dans la steppe, il est capturé à El Djem en 1592 et déporté à Constantinople. Un de ses fils, resté en Sicile, projette à son tour une restauration mais meurt à Palerme en 1594.

L'un de ces exilés connaît un destin singulier, typique des trajectoires individuelles entre rives chrétienne et musulmane de la Méditerranée. Le prince Hamida, fils du sultan Ahmad, se convertit au catholicisme et prend le nom de Charles d'Autriche. Renonçant à toute ambition politique, il entre dans l'ordre des Frères mineurs et meurt à Naples en 1601, où il est inhumé en l'église Santa Maria la Nova. Son épitaphe, conservée par l'historien Charles Monchicourt, l'identifie comme fils du roi de Tunis devenu chrétien par le baptême, ayant légué ses biens au monastère ; une nouvelle sépulture lui est édifiée dans la même église en 1699. Ce parcours s'inscrit dans une série de conversions de membres de l'aristocratie maghrébine exilés en Occident, à l'image d'un fils du dernier souverain zianide de Tlemcen baptisé sous le nom de Carlos de Africa.

Prétention au califat