La Généalogie de la morale. Un écrit polémique (Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift) est un essai philosophique de Friedrich Nietzsche publié en 1887. Il suit, complète et éclaire Par-delà le bien et le mal. Nietzsche se donne pour objectif de montrer d'où proviennent les valeurs morales contemporaines et pourquoi nous devrions en changer pour des valeurs plus saines.

La Généalogie de la morale se compose d'une préface et de trois dissertations écrites dans un style jugé brillant et d'une grande force par les commentateursC. Janaway, Beyond Selflessness: Reading Nietzsche's Genealogy (OUP, 2007), . Cette forme donne à la pensée de Nietzsche une présentation plus systématique et accessible que ses œuvres précédentes. Pour ces raisons, elle est souvent considérée comme le chef-d'œuvre de Nietzsche et comme l'une des œuvres majeures de la pensée morale contemporaineJanaway, 2007, ..

Présentation Principaux thèmes left|thumb|William-Adolphe Bouguereau, Compassion. La Généalogie de la morale pose la question des origines et de la valeur des valeurs issues du judéo-christianisme qui sont au fondement de la morale occidentale contemporaineJanaway, 2007, : « The Genealogy centres on the morality that has arisen from the Judaeo-Christian tradition […]. ». Selon Nietzsche, ces valeurs sont essentiellement altruistes : la pitié et la négation de soi (le refoulement des instincts et leur culpabilisation) sont estimées intrinsèquement bonnes et sont donc des critères pour juger de l'accord des sentiments et des actions humaines au bien. Ces valeurs reposent ultimement sur l'idée d'un monde plus élevé, absolu, qui diffère radicalement du monde naturel et par rapport auquel ce dernier est dévaloriséJanaway, 2007, , parle d'un « […] projected ‘higher world’ of absolute value of which one’s imperfect human nature is unworthy. » : le monde naturel est en effet celui des instincts et du corps, tandis que le monde des phénomènes moraux est censé le transcender.

Les trois dissertations qui constituent la Généalogie de la morale traitent de plusieurs phénomènes moraux (la conscience morale, la promesse, etc.), établissent leurs origines et aboutissent à la formulation d'un diagnostic au sujet de la morale ; ce diagnostic prépare la voie à une réévaluation de ces valeurs jusqu'ici tenues pour les plus hautes. Les matières principales traitées dans ces trois études sont la nature de la morale contemporaine, la psychologie et l'histoire qui ont engendré les valeurs de cette dernière, leurs conséquences néfastes pour la santé, la signification de la douleur, et un appel à la création de nouvelles valeurs affirmant la vie.

Deux questions traversent l'ensemble du livre Janaway, 2007, : « Nietzsche poses two large questions about this morality: How did we come to believe in it so firmly and with such powerful emotional attachments? and, Are these beliefs and attachments good, advantageous, or healthy for human beings? » : comment en est-on venu, non seulement à croire en de telles valeurs, mais également à faire de la négation de soi la substance même de la vie affective et la norme inconditionnelle des sentiments et des actions morales? C'est la question de l'origine. Ces croyances sont-elles bénéfiques à l'homme, sont-elles favorables ou nuisibles à sa santé ? C'est le problème de la valeur de ces valeurs. « […] nous avons besoin d’une critique des valeurs morales, et la valeur de ces valeurs doit tout d’abord être mise en question — et, pour cela, il est de toute nécessité de connaître les conditions et les milieux qui leur ont donné naissance, au sein desquels elles se sont développées et déformées […]GM, « Préface », § 6. »

La Généalogie de la morale est donc constituée de deux projets : c'est une enquête sur l'origine des valeurs morales, et en même temps une évaluation de ces valeurs.

Méthode généalogique et évaluation La méthode généalogique que Nietzsche propose de suivre dans la Généalogie de la morale ne pose pas seulement aux commentateurs la question de savoir en quoi consiste précisément une telle méthode, mais comment une méthodologie de nature en apparence historique peut être rattachée à un projet d'évaluation et de réévaluation des valeurs sur lesquelles porte l'enquêteLeiter, 2002, : « But how could a quasi-historical method have any bearing on an essentially evaluative project? ».

La généalogie La généalogie est pour Nietzsche la pratique correcte de l'histoire. La généalogie de la morale est donc l'histoire réelle de la morale : « Il s’agit de parcourir, — en posant quantité de problèmes nouveaux, et comme avec des yeux nouveaux, — l’énorme, le lointain et le si mystérieux pays de la morale — de la morale qui a vraiment existé et qui a été véritablement vécueGM, « Préface », § 7.. »

Cette méthode n'est cependant pas historique au sens habituel du terme, puisqu'il s'agit d'une méthode hautement sélective qui ne retient de l'histoire que les éléments susceptibles d'expliquer pourquoi une évaluation a émergé et pourquoi elle a été soutenue. Ces évaluations sont, dans l'anthropologie nietzschéenne, le résultat d'instincts et d'affects ; aussi la généalogie est-elle essentiellement une enquête psychologiqueJanaway, 2007, p. 11 : « The history provided by Nietzschean genealogy is to a large extent psychological. It seeks truths about interpretations made in the past and explains their being made in terms of the psychological states of those who made them. ». Par exemple, bien que le ressentiment soit né sur un terrain politique et sociologique déterminé, c'est l'affect créé dans ces conditions qui est à l'origine des valeurs de ressentiment. Cet affect se perpétue en outre dans d'autres conditions. En elles-mêmes, les conditions socio-historiques ne sont donc pas suffisantes pour expliquer les valeurs morales.

L'enquête généalogique n'est donc pas à proprement parler une enquête historique : elle ne vise pas à retracer des chaînes d'événements (comme celles qui constituent une époque, une culture). Elle a pour objectif de découvrir des « types » psychologiques, existants dans des cultures différentes, à des époques différentes. Par exemple, l'opposition entre maîtres et esclaves n'existe plus de nos jours telle qu'on la trouve dans les civilisations grecque et romaine, mais les états psychologiques produits par une telle opposition continuent selon Nietzsche de se perpétuer dans les évaluations morales contemporaines.

À cet égard, la généalogie de la morale est un problème d'interprétation : elle pose la question de savoir à partir de quel type d'affects certaines actions, certaines passions, certains instincts, etc., ont été évalués. Cette nature interprétative de la généalogie a deux conséquences. En premier lieu, une morale ou un phénomène moral n'a pas une origine unique et ne possède donc pas d'unité historique, ni de finalité intrinsèque qui ferait découvrir des progrès dans son histoireLeiter, 2002 . : elle se constitue au contraire par des processus de réinterprétations successives qui peuvent n'avoir aucun lien entre eux. Il découle de cela, deuxième conséquence, que la fonction ou la signification actuelle d'une morale n'explique pas son origine et que, de la même manière, l'utilité ou la finalité originelle d'une chose n'explique pas sa raison d'être. « […] toute l’histoire d’une « chose », d’un usage peut être une chaîne ininterrompue d’interprétations et d’applications toujours nouvelles, dont les causes n’ont même pas besoin d’être liées entre elles, mais qui, dans certaines circonstances, ne font que se succéder et se remplacer au gré du hasard. »

La généalogie est donc une explication de nos croyances et de nos affects par la recherche d'états psychologiques originels, comme des instincts, inclinations ou aversions, qui sont devenus des types humains, et qui ont subi des processus divers de réinterprétations.

La réévaluation des valeurs La Généalogie de la morale ne s'arrête cependant pas au problème de trouver des origines à des valeurs morales : Nietzsche associe à cette recherche une évaluation des valeurs, et cette évaluation, essentiellement critique, se distingue nettement de la généalogie. Ainsi, dans Ecce Homo, Nietzsche dit, à propos de la Généalogie, qu'il s'agit d'un essai de réévaluation des valeurs. Mais la méthode généalogique se présente avant tout comme une étape préparatoire, comme une partie critique, qui n'est pas l'évaluation elle-même Janaway, 2007, : « This strongly suggests that genealogy, knowing or hypothesizing the conditions of the origin of our values, is distinct from, and instrumental towards, the critique or revaluation of values that Nietzsche hopes will take place. Genealogy does not itself complete the process of revaluation, but is a necessary start on the way to it. ».

Si Nietzsche ne cherche pas seulement, par la généalogie, à montrer d'où viennent certaines valeurs morales, mais également à les évaluer, c'est parce qu'il espère montrer leur caractère néfaste et comment elles constituent des obstacles à la culture et à l'élévation de l'homme Leiter, 2002, : « Nietzsche attacks morality, most simply, because he believes its unchallenged cultural dominance is a threat to human excellence and human greatness. ». C'est pourquoi la Généalogie de la morale est un écrit polémique, et cette polémique est tournée vers l'avenir de l'humanité. Nietzsche formule en effet l'enjeu suivant : si la morale actuelle continue de priver l'existence de sa grandeur, en empoisonnant la vie des hommes par des valeurs reposant sur la négation de soi, l'humanité verra l'avènement du dernier homme, type d'hommes qui se satisfait de peu, de son confort et de sa tranquillité, et qui sera dépourvu de toute ambition créatriceLeiter, 2002, : « In the last man, we encounter precisely the moral norms that Nietzsche attacks: the last man embraces happiness, comfort, peacefulness, neighbor love, equality […] ». La critique de la morale doit au contraire délivrer la conscience moderne du poids de la morale qui l'empêche de s'affirmer, d'être créatriceLeiter, 2002, p. « It is precisely this polemical project that the Genealogy carries out: by investigating the origin of morality Nietzsche hopes to undermine morality or, more precisely, to loosen the attachment of potentially great human beings to this morality. ».

Les adversaires : Schopenhauer et Paul Rée

Nietzsche a lui-même situé la Généalogie de la morale dans son œuvre, comme l'indique le second sous-titre (donner les clés conceptuelles pour déchiffrer certains de ses aphorismes). Mais il s'est également situé par rapport à deux de ses anciens maîtres ou inspirateurs dans le domaine de la morale, Arthur Schopenhauer et Paul Rée. Ces deux antagonistes sont cités dans la préface et sont présents à divers degrés dans plusieurs passages du livre.

Schopenhauer, dont l'influence est notable dans La Naissance de la tragédie, peut être évoqué pour trois aspects traités dans la Généalogie : le pessimisme, la morale de la pitié et la théorie du caractèreLeiter, 2002, p. 55.. Les deux premiers aspects sont l'objet d'une évaluation critique qui en fait des symptômes du nihilisme, et le troisième est repris et développé par Nietzsche sous la forme d'une théorie des types esquissée dès la préface.

Paul Rée a eu une influence déterminante sur Nietzsche à l'époque de Humain, trop humain, en discutant avec lui des questions de l'origine des sentiments moraux. Nietzsche a toutefois finalement reproché à la méthode de son ami son caractère trop intellectualiste.