Hippolyte Taine, né le à Vouziers et mort le dans le 6e arrondissement de Paris, est un philosophe et historien français, membre de l'Académie française.
Biographie
Jeunesse et études Né dans une famille drapière des Ardennes plutôt prospère, Hippolyte Taine est le fils de Jean-Baptiste Taine, avocat, qui l'encourage à une lecture éclectique et lui offre des enseignements artistiques et musicaux, et de Virginie Bezanson (sœur d'Adolphe Bezanson). Sa sœur cadette Eugénie est la mère d’André Chevrillon.
Cependant, à 13 ans, Hippolyte Adolphe Taine perd son père et il est envoyé, en 1841, en pension à Paris, dans l'institut Mathé situé dans le quartier des Batignolles. Il suivra des études brillantes, qu'il poursuit au lycée Bourbon où, en 1847, il passe deux baccalauréats (sciences et philosophie) et reçoit le prix d'honneur du Concours généralH. Taine, sa vie et sa correspondance, correspondance de jeunesse 1847-1853, Paris, librairie Hachette, 1902 ().. Il est reçu premier au concours d'entrée de la section lettres de l'École normale supérieure, qu'il intègre en . Parmi les 24 élèves de la section lettres, il est le condisciple de Francisque Sarcey (qui, dans ses Souvenirs de jeunesse dépeindra le jeune Hippolyte dans le campus de la rue d'Ulm) et d'Edmond About. Mais sa forte tête et sa liberté., vis-à-vis des idées philosophiques en vogue représentées par Victor Cousin, le font échouer à l'agrégation de philosophie en 1851.
Carrière Hippolyte Taine choisit alors la province et enseigne en collège à Nevers et à Poitiers, tout en continuant sa formation personnelle. Ainsi, il présente en 1853 une thèse sur les Fables de La Fontaine, qui est publiée, remaniée, en 1861. Il publie un Essai sur Tite-Live qui est primé par l'Académie française en 1854. Il adopte les idées positivistes et scientistes qui émergent à cette époque.
Après avoir présenté son doctorat, il est muté d'office à Besançon, mais refuse cette affectation. Il s'installe d'abord à Paris, où il s'inscrit à l'école de médecine et enseigne au sein d'un cours privé. Il rencontre à cette occasion Émile Boutmy, un de ses élèves, dont il devient un ami proche.. Il part suivre, en 1855, une cure médicale dans les Pyrénées au terme de laquelle il rédigera son célèbre Voyage aux Pyrénées. Il écrit ensuite de nombreux articles philosophiques, littéraires et historiques pour deux grands journaux de l'époque, la Revue des deux Mondes et le Journal des débats.
Il se fait alors mettre en congé et part six semaines en Angleterre. En 1863, il publie son Histoire de la littérature anglaise, en cinq volumes, ouvrage maintes fois réédité. Dupanloup s'oppose à ce que l'Académie française lui remette un prix pour cette œuvre à cause des doctrines philosophiques qui y sont exposées..
En 1868, il épouse Thérèse Denuelle, fille d'Alexandre Denuelle. Ils ont deux enfants : Geneviève et Émile. Geneviève épousera l’essayiste Louis Paul-Dubois, ils auront quatre enfants, François, Marie-Louise Riche, Denise, première épouse de Louis Leprince-Ringuet et Bernardine Melchior-Bonnet.
L'immense succès de son œuvre lui permet de vivre de sa plume, mais aussi d'être nommé professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l’École des Beaux-Arts en 1865Le Cours de M. Taine à l'École des Beaux-Arts dans La Vie Parisienne, 18 février 1865, (en ligne). et à Saint-Cyr. Il est même docteur en droit à Oxford (1871).. Il est élu membre de l'Académie française en 1878 par 20 voix sur 26 votants.
Taine s'intéresse à de nombreux domaines, notamment à l'art et à la littérature, mais surtout à l'histoire dans laquelle son esprit lucide, quoique parfois dogmatique, trouve un thème d'élection. Profondément ébranlé par la défaite de 1870, puis l'insurrection de la Commune de Paris et sa violente répression, il s'est dès lors pleinement consacré, jusqu'à sa mort, à son œuvre majeure, Les Origines de la France contemporaine (1875-1893), qui a eu un retentissement très important.
En 1872, afin d'y venir travailler chaque été, Taine achète la propriété Boringes à Menthon-Saint-Bernard, dont il sera ensuite conseiller municipal. Taine est membre du conseil d'administration de l'École libre des sciences politiques.. Il donne la conférence inaugurale de l'établissement, le .
En 1885, en visite à l'hôpital de la Salpêtrière, il assiste, en compagnie de Joseph Delbœuf, à une séance d'hypnotisme dans laquelle Jean-Martin Charcot obtient des vésications par suggestion.
Mort À sa mort, Hippolyte Taine est inhumé à Menthon-Saint-Bernard, sur le Roc de Chère, Fédération des Maisons d'écrivains et des patrimoines littéraires..
Apports
Histoire de la Révolution française Hippolyte Taine est connu surtout pour Les Origines de la France contemporaine (1875-1893). En effet, de manière originale, en se plaçant dans une perspective longue, il s'intéresse aux causes de la Révolution française. Il y dénonce notamment le fait que les institutions et lois instaurées par la Révolution française sont artificielles et résultent de la violence et de choix idéologiques, tels que les idées abstraites et rationalistes de Rousseau. La Révolution contredirait ainsi la construction, qui selon lui doit être lente et naturelle, d'institutions politiques fortes et durables.
Quelle que soit son interprétation, le nombre considérable de faits rapportés pour illustrer chacune des périodes étudiées de l'histoire de la Révolution laisse entrevoir un imposant appareil de documentation. Le grand historien de la Révolution Alphonse Aulard a consacré un ouvrage de 330 pages, Taine historien de la Révolution française (Paris, A. Colin, 1907), dont la composition l'a absorbé pendant deux ans, à la critique méthodique des thèses de Taine, indice du prestige considérable dont jouissait celui-ci : Aulard en conclut que l'œuvre de Taine était presque inutile à l’Histoire, alléguant de nombreuses références inexactes, des transcriptions non littérales, des erreurs tendancieuses et des assertions fantaisistes... L'historien royaliste Augustin Cochin n’a, pièces en mains, confirmé que 27 erreurs de la part de Taine sur 550 références, réduisant de beaucoup les critiques d’Aulard. Albert Mathiez, historien républicain robespierriste et disciple d'Aulard, écrit en 1909 que la discussion restait ouverte et s'étonne qu'Aulard n'y ait pas encore répondu : selon Mathiez, Taine était avant tout un sociologue conservateur qui cherchait à asseoir toute conception politique sur le respect de la tradition et de la propriété et ne sélectionnait les faits historiques que pour confirmer ses conceptions a priori.
Selon Taine, la terreur révolutionnaire est le produit de la conjonction de deux tendances profondes de la société française. D'une part, la culture politique absolutiste et classique héritée de l'Ancien Régime privilégie l'abstraction et l'esprit de système au détriment de l'expérience et de la tradition : elle est propagée par les sociétés jacobines et culmine dans la Constitution de juin 1793, ; dans ce cadre de pensée qui n'admet pas la contradiction, érigeant en dogme le Contrat social de Rousseau, Éric Gasparini, « Taine et la Terreur », in Germain Sicard (dir.), Justice et politique : la Terreur dans la Révolution française, Presses de l’Université Toulouse Capitole, 1997, ...
D'autre part, dans leur politique de table rase du passé, les jacobins trouvent à la fois un instrument et une justification dans « l’anarchie spontanée » qui s'établit à partir de juillet 1789. La violence des classes populaires, « les hommes du ruisseau et les femmes du trottoir », traduit une nature humaine intrinsèquement bestiale : l'émeutier est « voisin du singe, carnivore et carnassier, jadis cannibale ». Cette hantise de l'émeute populaire est réactivée par la Commune de Paris ; Taine préfigure la psychologie des foules de Gustave Le Bon. Il la complète par une psychologie individuelle du jacobin, présenté comme un individu taré : Marat avec sa « monomanie homicide », Robespierre et son « amour-propre souffrant », Danton, démagogue d'une « plèbe gauloise et parisienne », ne font qu'utiliser cette violence populaire pour établir et affermir le gouvernement révolutionnaire. La société jacobine, véritable machine politique, accapare les pouvoirs locaux et réduit au silence ses adversaires. La dictature révolutionnaire ne disparaît pas avec le 9 Thermidor mais se perpétue sous le Directoire et reprend même de la vigueur après le coup de force de Vendémiaire an IV.
Hippolyte Taine s'inspire largement du conservatisme d'Burke et de la critique de la Terreur par Hegel. Son argumentation s'éloigne pourtant de celle des contre-révolutionnaires comme l'abbé Barruel en faisant remonter les cause de la dictature jacobine à l'absolutisme de la monarchie française. Il se rapproche plutôt des penseurs libéraux comme Tocqueville et Rémusat, et même d'un républicain comme Edgar Quinet, pour qui la France avait manqué l'occasion d'une évolution pacifique vers le régime parlementaire et la décentralisation.
Méthodologie historiographique vignette|Hippolyte TainePortrait par Félix Vallottonparu dans La Revue blanche en 1897.
Sa réflexion la plus aboutie dans ce domaine est exposée dans L'Introduction de son Histoire de la littérature anglaise, qui paraît en 1863. Cet ouvrage est un manifeste en faveur de l'histoire scientiste. Dans sa préface, il affirme que la consultation des documents, notamment les textes littéraires, permet de reconstituer l' qui correspond à l' de chaque période d'une culture. Pour lui, l'histoire appartient au champ de l'expérimentation au même titre que la physiologie. On doit pouvoir lui appliquer les mêmes méthodes qu'aux sciences naturelles.
Les événements en histoire seraient donc déterminés par des lois équivalentes à celles du monde naturel et chaque fait historique dépendrait de trois conditions : le milieu (géographie, climat) ; la race (état physique de l'homme : son corps et sa place dans l'évolution biologique) ; le moment (état d'avancée intellectuelle de l'homme). Il est possible de mettre en place une méthode expérimentale pour les étudier, comme pour la médecine (voir Claude Bernard) où il n'y a pas que l'étude des symptômes, mais aussi un travail de laboratoire avec des expériences physiques et chimiques sur des animaux vivants pour mieux comprendre l'homme et ses maladies et pour tester les réactions des organismes aux différentes substances chimiques.
Taine sait qu'il n'est pas possible de faire des expériences en laboratoire pour l'histoire, mais il est possible de soumettre les sources à des opérations scientifiques. Il définit quatre étapes : analyse : repérer les faits historiques dans les documents ; classement : classer les faits historiques par catégories : œuvres de l'intelligence humaine (art, religion, science) ; œuvres de l'association humaine (structures politiques et sociales) ; œuvres du labeur humain (faits économiques) ; définition : résumer ces catégories, ces séries de faits similaires par une formule simple, par exemple : système capitaliste pour une série de faits économiques ; mise en relation : établir des relations logiques entre ces catégories, ces séries de faits pour faire une synthèse : le récit produit est de l'Histoire.
Taine accorde donc à l'Histoire le statut de science exacte. Il applique lui-même son programme en 1875 dans Les Origines de la France contemporaine :
Il est promoteur du caractère scientifique de l'Histoire., et met son talent d’écrivain au service de son œuvre d’historien. Il utilise l'Histoire pour faire un récit naturaliste. Il consulte des archives, mais pour pouvoir raconter l'histoire, la vie quotidienne de ceux qu'il étudie. De plus, la dernière étape (synthèse, récit) est celle qui l'intéresse quasi uniquement.
Esprit se voulant réaliste (), Hippolyte Taine tire des conclusions parfois très pessimistes. Auteur de grandes synthèses, .