est le seizième album studio du chanteur britannique David Bowie. Il est sorti le sur le label EMI.
Dans la foulée du succès mondial rencontré en 1983 par l'album et la tournée , Bowie commence à travailler sur dès le printemps 1984 au Studio de Morin-Heights, au Québec. Il rappelle la plupart des musiciens ayant participé à , mais choisit de faire appel à un jeune producteur, Derek Bramble, plutôt qu'à Nile Rodgers. L'enregistrement est tendu et l'ingénieur du son Hugh Padgham remplace Bramble pour les dernières séances.
Afin de ne pas dérouter les fans qui l'ont découvert avec , Bowie choisit de rester dans le genre dance-pop, même si certains morceaux de l'album sont teintés de reggae ou de rhythm and blues. Par manque d'inspiration ou d'implication, il n'écrit seul que deux des neuf chansons, les autres étant des collaborations avec Iggy Pop ou des reprises.
rencontre un grand succès commercial à sa sortie, mais les critiques sont divisées et les trois singles qui en sont tirés (, et ) réalisent de moins bonnes performances dans les hit-parades que ceux de . Avec le recul, cet album est généralement considéré comme l'un des moins bons de la discographie de Bowie.
Histoire
Contexte
vignette|David Bowie pendant le , en 1983.|alt=Photo d'un chanteur blanc aux cheveux clairs en costume tenant un micro près d'un joueur de synthétiseur, devant un rideau bleu
Après la sortie de son quinzième album studio, , en , David Bowie s'embarque dans une tournée mondiale de sept mois, le . Le virage pop pris par sa musique lui permet de rencontrer un succès incomparable à ce qu'il a connu jusqu'alors dans sa carrière. Ses disques battent des records de ventes et il se produit dans des stades immenses, mais il a l'impression de ne pas réellement connaître son nouveau public.
À la fin de la tournée, en , Bowie se sent créativement vidé. Il part quelques semaines en vacances à Bali et à Java avec son ami Iggy Pop, ce qui lui donne envie de collaborer avec lui pour son prochain album. Sa maison de disques, EMI, lui réclame avec insistance un nouveau disque afin de capitaliser sur le succès de , quand bien même il ne se sent pas encore prêt. Il envisage d'abord de publier un album live à partir d'enregistrements du . Bob Clearmountain, l'ingénieur du son de , se charge du mixage des bandes, mais ce projet, censé paraître en 1984, est en fin de compte mis de côté au profit d'un nouvel album studio.
Enregistrement
vignette|gauche|Le Studio en 2018.|alt=Photo d'un bâtiment long et bas dans un paysage couvert de neige
Bowie décide de ne pas rappeler Nile Rodgers, le producteur de . Surpris par cette décision, Rodgers estime a posteriori que le chanteur a voulu prouver qu'il n'avait pas besoin de lui pour réaliser un album à succès. Pour le remplacer, Bowie fait appel à Derek Bramble, ancien bassiste du groupe de funk Heatwave qui a récemment travaillé pour , le chanteur du groupe . Comme il l'avait fait avec Rodgers, Bowie invite Bramble aux studios Mountain de Montreux pour travailler sur des démos. Ils enregistrent ainsi quelques chansons aux forts accents de reggae avec des musiciens suisses qui décrivent par la suite ces démos comme très prometteuses.
Bowie sollicite également Bob Clearmountain, mais celui-ci n'est pas disponible et suggère au chanteur de prendre contact avec Hugh Padgham, qui a travaillé comme ingénieur du son pour Genesis, Peter Gabriel et XTC et plus récemment comme producteur pour The Police. Padgham accepte, même s'il n'est pas entièrement séduit par l'idée d'être simple ingénieur du son sur ce projet. C'est lui qui propose à Bowie d'enregistrer l'album à Morin-Heights, au Québec, dans un studio d'enregistrement simplement baptisé Le Studio où il a eu l'occasion de travailler avec The Police.
Les séances d'enregistrement de se déroulent au Studio de mai à . Elles durent cinq semaines, ce qui est inhabituellement long pour Bowie. Comme sur , il choisit de se contenter de chanter, ne joue d'aucun instrument et laisse une grande liberté aux musiciens qui l'accompagnent. Ces derniers sont presque tous des participants des séances de , à l'exception de trois nouveaux venus : le choriste Curtis King, le trompettiste et le joueur de marimba Guy St Onge. Carlos Alomar, collaborateur de longue date de Bowie, fait aussi son retour ; absent de , il a participé au comme guitariste et directeur musical.
vignette|redresse|Iggy Pop sur scène en 1987.|alt=Photo en noir et blanc d'un chanteur blanc, torse nu et en jeans.
À la grande surprise d'Alomar, habitué à voir Bowie boucler l'écriture de ses morceaux dans le studio, le chanteur arrive avec des démos déjà prêtes de huit des neuf chansons qui constituent l'album final. L'exception est , un morceau entièrement conçu dans le studio en l'espace de huit heures, sur lequel Bowie et Iggy Pop échangent des propos sans queue ni tête. Pop est présent au Studio pendant une semaine et contribue de manière significative à l'élaboration de plusieurs chansons sans que les crédits ne le reflètent. Sa compagnie semble tirer Bowie de sa torpeur créative et Padgham regrette par la suite qu'il ne soit pas resté plus longtemps. Le reste du temps, le chanteur donne l'impression de s'ennuyer et passe le temps en effectuant des tirages divinatoires avec son Yi Jing.
Le manque d'expérience de Derek Bramble rend les séances tendues. À plusieurs reprises, il insiste pour que Bowie fasse un deuxième essai sur une partie de chant alors que le chanteur et Hugh Padgham considèrent que la première tentative était parfaite. Bramble finit par quitter le Studio à la suite d'une dispute et Padgham doit le remplacer comme producteur pour les dernières séances d'enregistrement. Padgham déteste les morceaux les plus pop comme ou la chanson-titre et voudrait que Bowie ne laisse pas de côté les compositions plus bizarres qu'il a élaborées avec Iggy Pop, mais il ne se sent pas légitime pour faire part de son opinion au chanteur.
Parution et accueil
est publié le par EMI America. Le même mois sort le premier single tiré de l'album, . Promue par l'intermédiaire de , un court métrage de réalisé par Julien Temple qui s'inspire du clip de de Michael Jackson, se classe dans le Top 10 des ventes au Royaume-Uni comme aux États-Unis.
Porté par les récents succès de Bowie, l'album réalise lui aussi d'excellentes ventes : et disque d'or au Royaume-Uni, et disque de platine aux États-Unis. Plusieurs biographes de Bowie soulignent sardoniquement que c'est surtout grâce aux précommandes que le disque connaît de tels résultats et que ses ventes chutent rapidement après sa sortie, lorsque le public a l'occasion de l'écouter. La presse musicale est partagée : et sont laudateurs, mais se montre plus négatif en parlant d'.
Après , deux autres singles sont extraits de . La chanson-titre, éditée en 45 tours au mois de novembre, ne réédite pas le succès de ( au Royaume-Uni et aux États-Unis), tandis que , sortie en , plafonne à la du hit-parade britannique.
Postérité
La sortie de n'est pas suivie d'une tournée de promotion. Bowie laisse très vite ce disque derrière lui pour se consacrer à d'autres projets, en particulier au cinéma. Au cours des deux années qui suivent, il écrit et interprète des chansons pour les films Le Jeu du faucon, Labyrinthe et . Il participe également comme acteur aux deux derniers.
Avec le recul, est couramment considéré comme l'un des pires albums de la discographie de David Bowie, y compris par le chanteur lui-même. Dès la campagne de promotion de son successeur , en 1987, il décrit comme un disque qui ne fonctionne pas vraiment comme un tout. Il se montre encore plus négatif en 1989, estimant que et contiennent quelques bonnes chansons, mais qu'ils souffrent d'une production excessive.
Parmi ses biographes, Paul Trynka considère que ce disque synthétise plusieurs défauts déjà apparus précédemment dans sa carrière : . Pour David Buckley, c'est la première fois depuis son tout premier album que Bowie sort un disque contenant plus de mauvaises chansons que de bonnes. Nicholas Pegg est plus indulgent et salue le désir d'expérimentation apparent sur quelques morceaux, mais il juge tout de même que est un disque en retard sur son époque, incapable de rivaliser avec les poids lourds du monde de la musique pop de l'année 1984.
Bowie n'interprète que trois des neuf chansons de l'album lors de sa tournée suivante, le de 1987 : , et . fait également partie des setlists du de 1990, tandis que la tournée de 2003-2004 voit Bowie interpréter et .
Caractéristiques artistiques
Paroles et musique
est un disque de dance-pop qui s'inscrit dans la continuité de , Bowie craignant de dérouter ses nouveaux fans en s'éloignant trop des sonorités de son précédent opus. En faisant appel à la même section rythmique (Carmine Rojas à la basse et Omar Hakim à la batterie), il propose une musique , mais il s'autorise également des incursions vers le reggae, un genre inédit pour lui. Les arrangements, dominés par les cuivres des Borneo Horns et les synthétiseurs d'Arif Mardin, bénéficient également des interventions de Guy St Onge au marimba. Des neuf chansons de l'album, cinq sont des reprises, deux sont écrites en collaboration avec Iggy Pop et seules et sont créditées à Bowie seul. Plusieurs critiques y voient la preuve d'un manque d'inspiration ou d'investissement de la part du chanteur, qui préfère décrire a posteriori le disque comme une suite « violente » de son album de reprises de 1973 .
Avec ses paroles qui abordent des thèmes religieux et politiques, n'est pas représentative de l'album, bien qu'elle en soit le morceau d'ouverture. Ses arrangements ambitieux, salués par David Buckley, semblent excessifs à Nicholas Pegg, et Bowie lui-même déclare par la suite qu'elle était plus efficace sous forme de démo. Pour Chris O'Leary, . Matthieu Thibault considère quant à lui que c'est principalement la lourdeur de la section rythmique qui empêche la chanson d'atteindre son plein potentiel. est quant à elle un morceau enjoué rappelant le rock 'n' roll des années 1950 et 1960, en particulier la chanson d'Eddie Cochran, sortie en 1959. Ces deux chansons sont couramment considérées comme les meilleures de .
Les deux morceaux coécrits avec Iggy Pop sont et . La première est un récit de voyage inspiré par le séjour des deux hommes en Indonésie après la fin du . Musicalement, elle rappelle à Nicholas Pegg les passages influencés par les musiques du monde de . Avec son abondance d'effets sonores et ses paroles sans queue ni tête, est le morceau le plus déroutant de l'album. Bowie affirme que c'est aussi celui qui correspond le mieux à ses intentions artistiques. Pour Thibault, ces deux chansons visent à l'efficacité mais sont handicapées par la lourdeur de la production.
vignette|redresse|Tina Turner sur scène en 1985.|alt=Photo en couleurs d'une chanteuse noire aux cheveux ébourrifés tenant un micro à pied.