Alexandre Koyré est un philosophe et historien des sciences français d’origine russe, né Alexandre Vladimirovitch Koïra (en ) le à TaganrogAlexandre Koyré (1892-1964) par Paul Vignaux, École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses (1963) (Empire russe), et mort le à Paris Base Léonore.
Ses travaux d’épistémologie et d’histoire des sciences portent sur Galilée ainsi que sur la cosmologie aux et s. Il voit dans la naissance de la physique moderne au une . Cette expression est caractéristique de sa conception discontinue de l’histoire des sciences, qu’il partage avec Gaston Bachelard. Passer du de la cosmologie aristotélicienne à la théorie d’un de Descartes suppose ainsi une transformation radicale des bases métaphysiques sur lesquelles repose la physique. Il est en outre un des éditeurs des deux tomes des Philosophiae Naturalis Principia Mathematica d'Isaac Newton parus en 1971 et 1972 aux Harvard University Press.
Biographie Issu d'une famille de commerçants aisés russes d'origine juive, le jeune Alexandre Koïra est soupçonné, lors de la révolution russe de 1905, d'avoir participé à l'attentat contre le gouverneur de Rostov-sur-le-DonBiographie d'Alexandre Koyré (1892-1964) par Wolf Feuerhahn, Centre Alexandre-Koyré (09/2009). Il est arrêté et emprisonné pendant quelques mois. Pendant son incarcération il découvre Edmund Husserl en lisant les Recherches logiques.
Contraint à l’exil à cause des accusations qui pèsent sur lui, Koïra quitte la Russie en 1908 pour Göttingen (Allemagne). Jusqu'en 1911, il y assiste aux cours du philosophe Husserl et du mathématicien David Hilbert, et suit les travaux du cercle de Göttingen. À la suite d'un désaccord avec Husserl sur sa thèse, il part s'installer à Paris en 1912 pour y étudier l’histoire de la philosophie. Il y suit les cours de Henri Bergson au Collège de France mais également ceux de Léon Brunschvicg, de André Lalande, de Victor Delbos et François Picavet.
Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, il s'engage dans la Légion étrangère et en 1916, suivant un accord de coopération entre les gouvernements français et russe, il combat dans un régiment russe sur le front de l'Est. Au moment de la révolution russe, il sert comme informateur des services de renseignement français, qui finirent toutefois par craindre qu’il ne soit plus proche des Bolchéviques. En 1920 Alexandre Koyré, désormais citoyen français, revient avec sa famille à Paris où il prépare sa première thèse, soutenue en 1922. Il commence à enseigner à l'École pratique des hautes études (EPHE) où il remplace parfois Alexandre Kojève dans son séminaire sur Hegel.
En 1929, Koyré soutient sa thèse d'État et trois ans plus tard l'École pratique des hautes études crée pour lui une chaire intitulée « Histoire des idées religieuses dans l'Europe moderne », qu'il assurera jusqu'en 1962. De 1932 à 1941, il fait avec André Lalande et d'autres, de fréquents séjours à l'université du Caire où il introduit l'étude de l'histoire de la philosophie moderne en Égypte. Abd al-Rahman al-Badawi (1917-2002) sera son étudiant. Pendant cette période, il traduit Nicolas Copernic en 1934 et publie les Études galiléennes en 1939.
En 1941, alors qu'il est en Égypte, il rejoint la France libre puis va enseigner à la The New School for Social Research de New York. L'année suivante, il devient secrétaire général de l'École libre des hautes études et, revenu à Paris à la Libération, il publie Introduction à la lecture de Platon et partage, après-guerre, son temps entre l'EPHE et l'université Johns-Hopkins à Baltimore. Le Collège de France rejette sa candidature en 1950. La même année il publie la Philosophie russe, en 1955 ses travaux sur les mystiques, en 1957 Du monde clos à l'Univers infini et en 1961 La révolution astronomique.
Il meurt à Paris, le , et est inhumé au cimetière du Père LachaiseKOYRE Alexandre (1892-1964) Amis et Passionnés du Père-Lachaise.
En 1965 ses Études newtoniennes sont publiées à titre posthume et depuis, plusieurs congrès lui ont été consacrés.
Les grands traits de ses travaux
Koyré a commencé par s'intéresser à l'histoire des religions avant de devenir un philosophe de la science. De là découle ce qui constitue une part importante de son originalité : sa capacité à lier les études sur la science moderne à l'histoire des religions et à la métaphysique. Koyré a beaucoup étudié Galilée, Platon, Descartes et Isaac Newton. Son livre le plus célèbre demeure Du monde clos à l'univers infini, tiré des Noguchi LecturesKoyré, 2003, p. 15 données en 1953. Dans ce livre, il décrit l'apparition de la science moderne et le changement qui s'est produit dans la perception du monde durant la période qui va de Nicolas de Cues et Nicolas Copernic à Isaac Newton. À un tout fini, où la structure spatiale reflète une hiérarchie de valeurs, succède un univers infini sans hiérarchie naturelle uni seulement par l’identité des lois qui le régissent. .
Koyré, assez proche sur ce point des dernières études d'Edmund Husserl, soutient que la science moderne a vaincu la dichotomie inhérente à la science aristotélicienne entre la Terre et l'Espace puisque tous deux sont désormais gouvernés par les mêmes lois. Mais une autre dichotomie a été créée entre le monde phénoménologique des hommes et le monde purement abstrait de la science mathématique. Un des buts de Koyré est de montrer que si le monde des hommes pouvait apparemment paraître si peu en prise avec la recherche scientifique moderne, cela ne correspondait pas à la réalité. Dans son œuvre, il montre comment les vérités scientifiques sont toujours découvertes en fonction d'une histoire spécifique et même de circonstances purement personnelles.
Koyré doutait de la pertinence de la revendication des scientifiques à prouver des vérités naturelles et fondamentales à travers leurs expérimentations. Il avançait que les expériences sont basées sur des prémisses complexes et que tout ce qu'elles tendaient à faire était de prouver le bien-fondé de celles-ci plutôt que de n'importe quelle vérité. Il critiquait les expériences de Galilée et pensait que certaines d'entre elles pourraient n'avoir pas eu lieu. Il se posait par ailleurs des questions sur leurs résultats. Pour Koyré, ce n'est pas la nature expérimentale ou empirique des travaux de Galilée et d'Isaac Newton qui firent la « révolution scientifique » du , mais un changement de perspective, une nouvelle vision théorique du monde. Koyré critiquait ce qu'il appelait la vision positiviste des sciences pour laquelle des relations entre des phénomènes permettraient d'établir des lois qui les décriraient ou mieux qui permettraient de les prédire. Pour Koyré, la science était d'abord théorieD'une certaine façon la problématique de Koyré semble toujours d'actualité, voir en économie Alexandre Delaigue "La fin de la théorie" , aspiration à connaitre la vérité du monde et à faire apparaitre les structures essentielles d'où surgissent les phénomènes et les lois qui les relient.
Postérité
Koyré a influencé des philosophes des sciences européens et américains importants, tels qu'Evry Schatzman, Thomas Kuhn et Paul Feyerabend. Son nom a été donné au centre de recherches Alexandre-Koyré à Paris et à la médaille Alexandre-Koyré décernée par l'Académie internationale d'histoire des sciences.
Thomas Kuhn l'indique lui-même dans son ouvrage La Structure des révolutions scientifiques : . Ce que Kuhn reprend à Koyré, c'est sa conception discontinuiste de l'histoire des sciences, en opposition à la conception continuiste du positivisme. L'histoire des sciences progresse par rupture et polémique, davantage que par accumulation et précision de connaissances déjà acquises. Le spécialiste de philosophie des sciences Anastasios Brenner note que .
Jacques Lacan, dans son texte "La science et la vérité", se réfère à Koyré : "Koyré ici est notre guide et l'on sait qu'il est encore méconnu". Pourquoi ? En quoi consiste donc l’épistémologie singulière de Koyré que Lacan suit ? Elle peut se résumer en une phrase : « "Bacon initiateur de la science moderne" est une plaisanterie, et fort mauvaise ». L’anglais, pour tout un courant épistémologique, est en effet un des pères fondateurs de la révolution scientifique, Koyré rejette catégoriquement cette hypothèse. A ses yeux, qui dit science dit mathématique, l’expérimentation ne compte que lorsqu’elle est au service de la mathématisation du monde. D’où l’idée par lui défendue d’un « retour à Platon » et sa thèse d’un Galilée, « passionnément anti-aristotélicien ». Et c’est ce choix épistémologique fort que Lacan entérine et reprend à son compte. Faisant de Koyré son guide, il rejette la distinction habituelle entre sciences de l’esprit et sciences de la nature et considère qu’il n’y a qu’une seule science, celle qui mathématise le réel. Ce qui s’illustre dans le Séminaire III où le psychanalyste récuse la distinction expliquer/comprendre. Si Koyré a raison, alors en science il n’y a que l’expliquer. La psychanalyse lacanienne s’en inspire. Koyré A., Études galiléennes, Paris, Hermann, 1966.
Comme indiqué sur la page en langue anglaise qui lui est dédiée sur Wikipedia.
Idem, p.279 : « Le mathématique en physique est platonisme – même s’il s’ignore ; aussi l’avènement de la science classique est-il, vu d’en haut, un retour à Platon ».
Idem, page 61.
Dilthey W., L'Édification du monde historique dans les sciences de l'esprit, Paris, Cerf, (1910), 1988, p.9 : « Les phénomènes historiques ont cette particularité qui impose de distinguer sciences de la nature et sciences de l'esprit, que tout en appartenant au règne de la nature et en partageant sa soumission au déterminisme, ils peuvent évoquer l'idée d'une causalité intentionnelle, autrement dit : présenter pour ainsi dire de façon sensible l'idée d'une causalité par liberté.»
«Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, 1955-1956, Paris, Seuil, 1981, p. 216 : "Vous connaissez la prétendue opposition de l’Erklären et du Verstehen. Là, nous devons maintenir qu’il n’y a de structure scientifique que là où il y a Erklären. Le Verstehen, c’est de l’ouverture à toutes les confusions. L’Erklären n’implique pas du tout de signification mécanique, ni des choses de cet ordre. La nature de l’Erklären, c’est le recours au signifiant comme seul fondement de toute structuration scientifique concevable. »
Le penseur et spécialiste de Lacan Jean-Claude Milner fait de nombreuses références à l'épistémologie d'Alexandre Koyré dans L'Œuvre claire. Lacan, la science, la philosophie (1995). La critique de l'empirisme par Koyré a eu une influence importante sur le post-modernisme.
Critiques L'approche d'Alexandre Koyré, ou celle des philosophes dont il s'est inspiré (comme Émile MeyersonBernadette Bensaude-Vincent, Eva Telkes-Klein : « La chute dans l’oubli. Les identités multiples d’Emile Meyerson », page 6, éditions Champion, 2016, 978-2-7453-3110-6. ffhal-01496887ff), a été critiquée sous 2 angles.
Le premier met en cause son concept de « révolution scientifique », qui aurait changé aux toute l'approche des sciences. Ernest Coumet cite le cœur de la pensée de Koyré : j'ai essayé dans mes « Études galiléennes », de définir les schémas structurels de l'ancienne et de la nouvelle conception du monde et décrire les changements produits par la révolution du XVIIe siècle. Ceux-ci me semblent pouvoir être ramenés à deux éléments principaux, d'ailleurs étroitement liés entre eux, à savoir la destruction du Cosmos [traditionnel], et la géométrisation de l'espaceAlexandre Koyré, From the Closed World to the Infinite Universe, 1957), p. VIII de l'éd. orig. et pp.2-3 de la traduction française Du monde clos à l'univers infini, 1962.