Domenico Losurdo, né le à Sannicandro di Bari (Italie) et mort le , est un philosophe marxiste italien. Il a enseigné l'histoire de la philosophie à l'université d'Urbino « Carlo-Bo ».

Biographie En 1963, il obtient un doctorat à l'université d'Urbino avec une thèse sur Karl Rosenkranz, sous la direction de Pasquale Salvucci.

Il enseigne ensuite l’histoire de la philosophie à la faculté des sciences de l'éducation de cette université, et est nommé directeur de l’Institut des sciences philosophiques et pédagogiques « Pasquale Salvucci ».

Il devient président de la Société internationale Hegel-Marx (Internationale Gesellschaft Hegel-Marx für dialektisches Denken) ; à partir de 1988, il est aussi membre de la Société Leibniz des sciences de Berlin (Leibniz Sozietät der Wissenschaften zu Berlin).

Il meurt le .

Pensée Domenico Losurdo consacre son travail à l’histoire politique de la philosophie classique allemande de Kant à Marx et au débat qui se développe autour de celle-ci en Allemagne dans la deuxième moitié du et au , pour procéder ensuite à une relecture de la tradition du libéralisme.

Critique du concept de totalitarisme Reprenant les affirmations de Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme (1951), Domenico Losurdo pense que le véritable péché originel du réside dans l’Empire colonial de la fin du où, pour la première fois dans l’histoire, se manifestent le totalitarisme et l’univers concentrationnaire.

Losurdo critique le concept de totalitarisme chez Hannah Arendt. Il considère que c'est un concept polysémique qui tire ses origines de la théologie chrétienne. Selon lui, en faire un concept politique relève d'un schématisme abstrait qui mène à isoler des éléments de la réalité historique pour établir une comparaison implicite entre les régimes fascistes et l'URSS au bénéfice des intellectuels de la guerre froide et au détriment d'une recherche intellectuelle authentique.

Pour Losurdo, les origines du fascisme et du nazisme se trouvent dans les politiques colonialistes et impérialistes de l'Occident, qui, pour la première fois dans l'Histoire, ont perpétré des génocides administratifs et contrôlé politiquement des populations entières. D'après lui, le racisme et l'antisémitisme, y compris l'esclavage et le racisme aux États-Unis avec l'exclusion juridique des Noirs et le Ku Klux Klan, ont aussi beaucoup influencé les dirigeants nazis.

Désindividualisation politique et morale ou désindividualisation naturaliste ? La désindividualisation est l’exclusion d’un individu ou d’un groupe de la communauté des citoyens. Il existe deux genres de désindividualisations :

La désindividualisation politique et morale : l’exclusion est causée par des facteurs politiques ou moraux ; La désindividualisation naturaliste : l’exclusion est causée par des facteurs biologiques.

Pour Domenico Losurdo, d'un point de vue qualitatif, la désindividualisation naturaliste est pire que la désindividualisation politique et morale. En effet, alors que cette dernière offre la possibilité d'y échapper en changeant d’idéologie ou de comportement politique, cela est impossible dans le cas de la désindividualisation naturaliste. Celle-ci est irréversible car elle se fonde sur des facteurs biologiques qui, par leur nature même, ne sont pas modifiables.

Holocauste et holocaustes Pour Losurdo, l'Holocauste des Juifs n’est pas un événement incomparable. Il pense cependant qu’il présente une « particularité tragique ». La méthode de comparaison qu'il propose à ce sujet ne doit pas s’entendre comme une relativisation, une minoration. Selon lui, si l'on considère l’Holocauste des Juifs comme incomparable, c'est que l'on abandonne la perspective historique et qu'on occulte notamment l'« Holocauste noir » (la réduction en esclavage des Africains noirs, puis le traitement spécifique qu'ils subissent à l'époque de l'esclavage, et même après) et l'« Holocauste américain » (les sévices létaux infligés par les colons européens aux Indiens d’Amérique du Nord du début du siècle à la fin du siècle).

Autophobie communiste L'autophobie communiste est un concept élaboré par Domenico Losurdo dans son ouvrage Fuir l'HistoireFuir l'histoire, Éditions Delga et Le Temps des Cerise, Paris, 2007, p.6. Selon lui, il arrive que les victimes tendent à s'approprier le point de vue de leurs oppresseurs et commencent à se mépriser et à se haïr. Le concept de l'autophobie est essentiellement développé dans le cadre de l'étude de l'histoire juive, et de l'histoire de l'esclavage. Losurdo étend ce concept aux classes sociales et aux partis politiques ayant subi une « défaite ». Il considère que

Losurdo propose un moyen de lutter contre ce phénomène : Il va de soi que la lutte contre la plaie de l'autophobie s'avérera d'autant plus efficace que le bilan du grand et fascinant moment historique commencé avec la révolution d'Octobre sera radicalement critique et sans préjugés. Car, malgré leurs assonances, l'autocritique et l'autophobie sont deux attitudes antithétiques. Dans sa rigueur, et même dans son radicalisme, l'autocritique exprime la conscience de la nécessité de faire ses comptes jusqu'au bout avec sa propre histoire. L'autophobie est une fuite lâche devant cette histoire et devant la réalité de la lutte idéologique et culturelle toujours brûlante. Si l'autocritique est le présupposé de la reconstruction de l'identité communiste, l'autophobie est synonyme de capitulation et de renonciation à une identité autonomeFuir l'histoire,p.7.

Critique du concept de stalinisme En tant qu'hégélien, Losurdo vise à apporter à la connaissance historique deux éléments sous-représentés dans l'historiographie marxiste : la réflexion rationnelle sur le rôle des grands hommes et la critique rationnelle de la forme originaire du gauchisme moral, de la « belle âme » qui veut imposer « la loi du cœur », et l'intelligence de son retournement autoritaire inévitable. Pour Losurdo, le ferment de l'autoritarisme dans le mouvement communiste est à rechercher du côté libertaire de l'utopie communiste plus que dans la volonté réformiste de construire un État.

Il s'agit, dans l'ouvrage de Losurdo sur StalineStalin, storia e critica di une legenda nera, Milan, 2008, d'une histoire de l'image de Staline et non d'une biographie ni d'une histoire politique du système auquel son nom est couramment associé. Mais remettre en cause les clichés de l'antistalinisme habituel, y compris dans les rangs communistes depuis 1956 nécessite aussi de revenir sur le fond de la question de l'évaluation de l'histoire soviétique de 1922 à 1953, et même au-delà, puisque les catégories de l'antistalinisme ont été généralisées à l'étude d'autres États dirigés par des partis communistes, et d'autres personnalités : Mao en Chine, Fidel Castro à Cuba, ou encore Tito en Yougoslavie.

L'étude de la légende noire se mêle donc pour partie à une réhabilitation de la personnalité et de la figure d'homme d'État de Staline, qui est bien distingué du régime politique. Le point de départ étant la constatation qu'au moment de sa mort en , l'image de Staline était plutôt positive dans le monde, propagande de part et d'autre mise à part. C'est la diffusion du rapport Khrouchtchev qui a « précipité le dieu aux enfers ». Ce rapport est une des principales cibles de Losurdo. Selon lui, il s'agit d'un document de la lutte interne à la direction du PCUS dont la crédibilité est pratiquement nulle, et dont la plupart des assertions concernant Staline sont tout simplement inventées.

La recension du livre de Losurdo dans Liberazione, organe du Parti de la refondation communiste, a donné lieu en 2009 à une lettre de protestation de la part de vingt rédacteurs du journal, qui dénonçaient la tentative de réhabilitation de Staline par Losurdo, son relativisme à l'égard des crimes staliniens et la recension de son ouvrage par le journalLettera di un gruppo di redattori, 11 avril 2009.

L'historien italien Antonio Moscato, proche du mouvement Gauche critique, juge très sévèrement les écrits de Losurdo sur le stalinisme, estimant que, , et lui reprochant d'ignorer tous les témoignages historiques sur Staline ainsi que les très nombreux documents sur le goulagAntonio Moscato, La leggenda nera di Losurdo (e le rettifiche di Canfora), Erre n°32, mars-avril 2009, reproduit sur le site sinistracritica.org.

Publications En italien La comunità, la morte, l’Occidente. Heidegger e l’« ideologia della guerra », Bollati Boringhieri, Turin, 1991, 2001. Hegel e la libertà dei moderni, Editori Riuniti, Rome, 1992, 1999. Democrazia o bonapartismo. Trionfo e decadenza del suffragio universale, Bollati Boringhieri, Turin, 1993, 2001. La Seconda Repubblica. Liberismo, federalismo, postfascismo, Bollati Boringhieri, Turin, 1994. Marx e il bilancio storico del Novecento, Bibliotheca, Rome 1993, et Utopia e stato d’eccezione. Sull’esperienza storica del “socialismo reale”, Laboratorio politico, Naples, 1996. Il revisionismo storico. Problemi e miti, Roma-Bari, Laterza, 1996. . Hegel e la Germania. Filosofia e questione nazionale tra rivoluzione e reazione, Guerini (Italian Institute of Philosophical Studies), Milan, 1997. Civiltà, barbarie e storia mondiale : rileggendo Lenin, in R. Giacobini & D. Losurdo (éd.), Lenin e il Novecento, La Città del Sole (Italian Institute of Philosphical Studies), Naples, 1997. Antonio Gramsci dal liberalismo al « comunismo critico », Gamberetti, Rome, 1997. Nietzsche. Per una biografia politica, Roma, Manifestolibri, 1997. . Il peccato originale del Novecento, Roma-Bari, Laterza, 1998. . Introduzione e Nota biografica, in K. Marx, F. Engels, Manifesto del partito comunista, édité par D. Losurdo, Laterza, Rome-Bari, 1999, p. VII-LXXIII. La sinistra, la Cina e l’imperialismo, in Per la critica dell’ideologia borghese, Domenico Losurdo (dir.), n° 1, La Città del Sole, Naples, 1999. Ipocondria dell’impolitico. La critica di Hegel ieri e oggi, Milella, Lecce, 2001. « Destra » e « sinistra hegeliana » tra logica-metafisca e questione sociale, in F. Fanizza & M. Signore (éd.), coll. « Filosofia in dialogo », Pellicani, Rome, 1998, p. 311-28. Nietzsche, il ribelle aristocratico. Biografia intellettuale e bilancio critico, Bollati Boringhieri, Turin, 2002, 2004. Fuga dalla storia? La rivoluzione russa e la rivoluzione cinese oggi, La Città del Sole, Naples, 2005. Controstoria del liberalismo, Laterza, Rome-Bari, 2005, 2006. Il linguaggio dell’Impero. Lessico dell’ideologia americana, Laterza, Rome-Bari, 2007. Autocensura e compromesso nel pensiero politico di Kant, Bibliopolis (Italian Institute of Philosophical Studies), Naples, 1983, 2007. Stalin, Storia e critica di una leggenda nera, Carocci, Milan, 2008. Paradigmi e fatti normativi. Tra etica, diritto e politica, con altri, Perugia, Morlacchi, 2008. . La non-violenza. Una storia fuori dal mito, Roma-Bari, Laterza, 2010. . La sinistra assente. Crisi, società dello spettacolo, guerra, Carocci, 2014.

En français Hegel et les libéraux, PUF, Paris, 1992 Hegel et la catastrophe allemande, Albin Michel, Paris, 1994 Heidegger et l'idéologie de la guerre, PUF, Paris 1998 Autocensure et compromis dans la pensée politique de Kant, Septentrion, 248p., 1998

Voir le compte-rendu positif de Jonathan Louli, Esclavagisme, racisme, massacres de masse : l'autre visage du libéralisme ?, nonfiction.fr, 9 février 2015.

La Révolution d'Octobre et la démocratie dans le monde, Éditions Delga, 2016.

Notes et références

Voir aussi Articles connexes Friedrich Nietzsche Université d'Urbino « Carlo-Bo » Martin Heidegger

Bibliographie