Le Canard enchaîné est un hebdomadaire de la presse satirique français, paraissant le mercredi, fondé en . Il est le plus ancien journal satirique français encore actif. Le journal est possédé par la plupart de ses salariés (moins de 50 personnes), notamment les journalistes, se répartissant seulementinfo en Une de l'édition du 31/08/2022.
Création thumb|upright|Dans Le Canard enchaîné de l'époque, la censure est souvent personnifiée par Anastasie, une vieille dame imaginaire tenant une paire de ciseaux (ici, une version antérieure dessinée par André Gill en 1874). Le Canard enchaîné a été fondé deux fois : une première le , par Maurice et Jeanne Maréchal, aidés par H.-P. Gassier, en riposte à la censure de guerre. Selon l'historien Jean-Jacques Becker, l'origine du titre est incertaine et pourrait être soit une création de l'équipe de journalistes fondateurs, soit la reprise du titre d'une « feuille de tranchées » confectionnée au front par les soldats du régiment d'infanterie : ..
Probablement en raison de problèmes financiers, Le Canard cesse de paraître après le cinquième numéro. Il renaît finalement le en riposte à la censure de la presse, à la propagande officielle et au bourrage de crâne des bellicistes de l'Union sacréeLe , Le Canard enchaîné pastichant les jeux, les concours, les référendums proposés par la presse, lance un référendum pour l'« élection du grand chef de la tribu des bourreurs de crâne ». La question était « Lequel, à votre sens, parmi les journalistes qui se mettent quotidiennement en vedette, mérite, à tous égards, le titre de grand chef ? ». Publié le , le vainqueur fut Gustave Hervé, battant d'une courte tête Maurice Barrès, puis venaient Charles Humbert, un nom censuré, Bunau-Varilla, Marcel Schwob et Henri de la Ville d'Avray (pseudonyme de Maurice Maréchal). imposés par la guerre et ses difficultésDans un article du , intitulé Nos poilus ont répondu, Paul Vaillant-Couturier:
Leur offre de paix va bien mal ; Le soldat y répond : J'avance Ca n'est pas gentil pour le général : Le soldat se bat, le chef pense.. Il est, en pleine guerre mondiale, un des exemples les plus significatifs de l'exercice de la libre-pensée.
Contrairement à une légende tenace, il n'est pas un journal composé par des poilus, un journal des tranchées, comme Le Crapouillot de Jean Galtier-Boissière : en effet, ses deux cofondateurs, Maurice Maréchal, le rédacteur, et H.-P. Gassier, le dessinateur, étaient dispensés du service militaire pendant la Première Guerre mondiale pour raisons médicales. Il ne démarrera vraiment que le , après l'échec d'un lancement prématuré, et s'annonce comme « vivant, propre et libre ». Il paraît alors le mercredi de chaque semaine jusqu'à la fin de la guerre. D'autres journaux satiriques parurent en France au commencement du conflit : par exemple, Le Mot et La Baïonnette : l'apparition du Canard enchaîné s'inscrit donc dans un mouvement d'ensemble.
Il va s'attaquer « à la guerre, à la censure, aux politiciens, aux affairistes, aux curés, au pouvoir, à la guillotine » ainsi qu'au bellicisme outrageant des héros de l'arrière (académiciens, éditorialistes de la grande presse) qui se battent avec le sang des autres. L'arme choisie par le journal est le « rire ». L'esprit Canard est fait de non-conformisme, d'antiparisianisme, de pacifisme, d'anticléricalisme et d'antimilitarisme, et donc d'un anarchisme ou plus généralement du courant libertaire.
C'est la seule arme utilisable face à la censure militaire et politique avec laquelle le journal poursuit un combat homérique et rusé, illustré d'épisodes désopilants. Certaines fois, les pages du journal sont littéralement trouées de blancs. Pour échapper à Anastasie (personnage qui symbolise la censure) les journalistes utilisent un langage codé : antiphrases, démentis qui valent confirmations, phrases à l'envers, etc., bref tout un arsenal qui fait du lecteur un initié, presque un compliceAinsi en 1916, à plusieurs reprises, des textes censurés dans Le Canard furent publiés dans des quotidiens amis par Georges de La Fouchardière. Le journal pouvait les reprendre la semaine d'après en mettant en boîte son censeur..
Il s'engage d'ailleurs dès sa première édition à ne publier que des informations rigoureusement fausses. Bien qu'il ne soit pas un « journal de tranchées », il a du succès dans les tranchées... (quand il n'y est pas interdit).
vignette|upright=1.1|Titre du 2 du Canard enchaîné (du ) après sa recréation, coûtant 10 centimes de franc. Deux officiers, Nusillard et Gauthier, sont affectés au contrôle des articles pendant toute la guerre et jusqu'en 1919.
Au total, la majorité des articles censurés ne traitent pas de sujets militaires.
Il est pour les Poilus, un rire vengeur et consolateur, le journal des PCDF : au choix « les pauvres cons du front », « les pauvres combattants du front », « les pauvres cons de Français », « les pauvres contribuables de France ».
Lors de son lancement, une profonde communauté d'esprit existait entre Le Canard et le monde du cabaret, de la revue et du chant humoristique ou satirique « montmartrois » (de Montmartre) ainsi que du folklore de la République du Croissant.
Il était autorisé par les Allemands dans les camps de prisonniers français Cf. Arthur Conte, Joffre, Paris, France-Loisirs, 1991, page 318. .
L'entre-deux guerres
Des plumes comme Anatole France, Jean Galtier-Boissière, Paul Vaillant-Couturier, Henri Béraud, Raymond RadiguetSa première œuvre nommée Galanterie française parut dans le Canard enchaîné du sous le pseduonyme de Rajky., Tristan BernardSonnez tambours, battez trompettes ! Le Canard enchaîné fait savoir à ses lecteurs qu'il publiera mercredi prochain un article dû à la plume de Tristan Bernard. Tout commentaire serait superflu. Le Canard enchaîné. 1917., Jean Cocteau, Pierre Mac Orlan, Lucien Descaves ou Roland Dorgelès y collaborent, ainsi que des dessinateurs aussi célèbres que Lucien Laforge et Henri-Paul Deyvaux-Gassier.
Pacifiste (quasiment « pro-munichois » en 1938), cultivant un antimilitarisme allié d'un anticléricalisme qui vise la hiérarchie ecclésiastique plus que la croyanceA. Schifres, Idéologie du « Canard Enchaîné », Travaux et Recherches. Série Science Politique, , Faculté de droit et des sciences économiques de Paris, 1963., Le Canard a quelques difficultés (notamment financières) à se reconvertir dans la paix après l'armistice de 1918. Il se développe néanmoins jusqu'à atteindre de tirage lors du Front populaire qu'il soutient en dénonçant la montée des régimes totalitaires.
L'entre-deux-guerres est une période de déceptions et d'illusions. Apparaît, à travers Le Canard, la décomposition du régime, miné par les scandales, notamment le suicide de Stavisky, à la suite de l'affaire Stavisky (une des plus célèbres manchettes : « Stavisky s'est suicidé d'une balle qui lui a été tirée à bout portant »), puis la montée de la guerre.
En 1936, Léon Blum se prononce pour la non-intervention dans la guerre civile espagnole. Sur cette décision, à l'instar de la gauche française, les journalistes du Canard comme Pierre Bénard, ou Jean Galtier-Boissière expriment des opinions divergentes.
L'ironie du journal se déchaîne et devient souvent pamphlétaire avec la plume féroce des Henri Jeanson, Jules Rivet ou Alfred Modeste-Dieu.
Ses journalistes sont volontiers satiristes, mais certains sont plus polémistes, tels Victor Snell et plus tard Pierre Scize ou Morvan Lebesque.
La Seconde Guerre mondiale
Le journal se heurte au retour de la censureDans son numéro du , André Guérin écrit « C'est dans ce même esprit que nous saluerons vingt ans après le retour -enfin- aux saines traditions de la grande époque des Nusillard et des Jules Gauthier. Et tous les espoirs redeviennent permis, en quelque sorte. À l'hôtel Continental ont tenu à fêter autour d'une table la joie qu'ils éprouvent à se trouver réunis, le plus franc optimisme est du reste le seul sentiment de mise. Au dessert, Jean Giraudoux s'est levé, dans une improvisation d'une belle venue, définir brièvement les devoirs qui incombent désormais à ses dévoués collaborateurs : - En principe, a-t-il exposé, dans un pays comme le nôtre, tout peut être dit et répété. Parmi les rares sujets à réserver, et même à interdire purement et simplement, je citerai simplement : la personne de M. Mussolini ; celle de M. Hitler ; la question de Dantzig ; l'attitude de l'Angleterre ; la guerre de Troie. C'est tout. (...). » . Il est l’un des journaux qui décident de se saborder, tels L'Intransigeant et Le Populaire, pendant l’Occupation en 1940 (le ), refusant toute collaborationUn Caneton déchaîné : journal rédigé par des Français déchaînés, paraît à Londres en 1942, s'intitulant numéro de guerre du Canard enchainé. (1 seul numéro, une reproduction figure sur le microfilm : Voices from wartime France, 1939-1945, Londres : Primary source microfilm, 2002).. Mais plusieurs de ses journalistes se recyclent dans la presse collaborationniste comme André Guérin, rédacteur en chef de L'Œuvre de Marcel Déat où il côtoie Auguste NardyAuguste Nardy sur le site de la BnF. tandis que Pedro dessine à Je suis partout et Jules Rivet collabore au journal Le Petit Parisien de Gabriel JeantetLa Face cachée du Canard de Karl Laske et Laurent Valdiguié, Stock, 2008, cité dans L'Express du 20 novembre 2008 .
Il reparaît le . (« Pour les Français, la guerre sera finie quand ils pourront lire le Canard enchaîné... » affirme Pierre Brossolette à Jean-Pierre Melville Melville on ARMY OF SHADOWS, article sur le site Rialto Pictures : extrait de Melville on Melville par Rui Nogueira (New York: The Viking Press, 1971) ; traduction revue et annotée par Bruce Goldstein (2005)., repris par Luc Jardy, personnage interprété par Paul Meurisse dans le film L'Armée des ombres). Son premier numéro eut un succès sans précédentDans les semaines qui suivirent, son tirage dépassa le cap des , et fut néanmoins limité par la rareté du papier journal..
Maurice Maréchal est décédé en 1942.
Son épouse, Jeanne Maréchal, reprend la direction de l’hebdomadaire avec : Ernest Reynaud, Gabriel Macé, Roger Fressoz, Yvan Audouard, l'ancien socialiste national breton Morvan Lebesque, et les dessinateurs : Lap, Escaro, Cabrol, Moisan Moisan fut également un caricaturiste de L'Œuvre de Marcel Déat.
Alors que sa diffusion avait atteint en 1936, Jeanne Maréchal la fait passer à en 1947 avant qu'il ne connaisse une crise dans les années 1950 et ne retrouve le seuil des qu’en 1954.
La guerre d'Algérie
Lors de la guerre d'Algérie, le Canard s'oriente vers le journalisme d'investigation, jusqu'à devenir une référence en la matière vers le milieu des années soixante sous l'impulsion de Roger Fressoz et Jean Clémentin« Le Canard enchaîné, proche mais assez éloigné du pouvoir », article par Bastien Collins, Le Monde des Médias 32, février 2017, page 2.. Le journal n'a pas les moyens d'entretenir un correspondant permanent sur place, mais dispose de deux sources d'informations : des militaires du contingent qui le renseignent directement et les sources militaires, politiques et administratives en métropole. Les autorités, en particulier, cherchent à identifier le ou les rédacteurs des carnets de route de l'ami Bidasse. Cette rubrique dépeint sans rien cacher depuis le quotidien de soldats engagés dans la guerre. Dans son numéro du Relaté ou cité dans l'article de Laurent Martin, L'Honneur du Canard enchaîné, L'Histoire, n°292, novembre 2004, le journal prend plaisir à relater les investigations du service psychologique de la X région militaire. Les officiers chargés des recherches classent les suspects en tant que « BE » (« bidasse éventuel »), ou « BP » (« bidasse probable »).