Le est un recueil de mythes concernant l’origine des îles formant le Japon et des kamis, divinités du shintoïsme. Avec le Nihon shoki, les légendes contenues dans le Kojiki ont inspiré beaucoup de pratiques et de croyances du shintoïsme. Le Kojiki (712) et le Nihon shoki (720) sont souvent comparés et analysés ensemble, sous l’appellation Kiki. Leur ressemblance vient de leur but commun : légitimer la lignée impériale. Le Nihon shoki permet aussi de remédier aux limites du Kojiki. Le Kojiki est toutefois généralement considéré comme le plus ancien écrit japonais existant encore de nos jours et est entièrement écrit en langue japonaise.., en caractères chinois.
vignette|upright|Édition française du Kojiki. Le Kojiki est une compilation des récits du conteur Hieda no Are par le chroniqueur Ō no Yasumaro, sur l’ordre de l’impératrice Genmei. Il lui fut offert en 712.
Contexte historique et politique Appelé Yamato par ses habitants, le nord du Kyūshū et l'est du Honshū composent, à partir du , un ensemble de territoires dirigés par des familles (maison ou uji) réunies autour d'un monarque appelé ōkimi, appellation transcrite à l'aide de lettres chinoises qui signifient « grand roi » ou « grand souverain », et installé dans la région du Kinki. Cette monarchie, le Yamato, est en réalité placée sous la domination des dynasties chinoises Sui et Tang qu'ils appellent péjorativement le pays des « Wa ».
Cependant, l'arrivée de colons et de marchands venus de la péninsule coréenne (Kikajin) eux-mêmes porteurs de nouveaux schémas culturels et politiques chinois poussent les ōkimi, pris dans d'incessantes luttes intérieures minant progressivement leur autorité, à adopter progressivement le modèle de gouvernement plus stable de Chang'an. Ainsi le voit se déclencher plusieurs réformes qui visent à structurer le royaume de manière plus centralisée : les réformes de Shōtoku Taishi et de la reine Suiko en , puis la réforme de Taika menée par Tenji en et les changements plus radicaux de Tenmu (règne de à ) poursuivis ensuite par sa veuve Jitō (règne de à ). Ces deux derniers personnages dotent également le pays d'un arsenal juridique complet compilé en et directement inspiré du système chinois : le code de Taihō. Ils structurent le Yamoto autour d'une administration étatique complexe mais stable et le soustraient à la dépendance chinoise.
En outre, Tenmu, tout en favorisant l’essor du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme, rapproche davantage l'image du monarque des divinités locales : il se désigne lui-même comme « manifestation vivante de la divinité » () et confirme sa filiation avec la déesse du soleil Amaterasu (même si les souverains ōkimi le précédant se réclamaient déjà de la déesse). Il envoie régulièrement une vestale au sanctuaire d'Ise (sanctuaire d'Amaterasu) et inaugure la coutume qui consiste à en reconstruire le temple central tous les vingt ans. Dans cette optique, il renomme le Yamato en Japon et devient l’empereur du « pays où le soleil se lève » face à la Chine, le « pays où le soleil se couche ». Il prend également le titre de Tennō et proclame ainsi l'équivalence de sa position avec celle des empereurs chinois. Parallèlement à cela, il ordonne en la confection d'une chronique officielle, le Kokushi ou le Jōko no shoji, qui fixe « l'histoire officielle de la monarchie et des grands faits anciens ». Ce texte, aujourd'hui disparu, a fort probablement servi de base d'inspiration à la rédaction des chroniques impériales de , le Kojiki et de , le Nihon shoki.
Rédaction L'empereur Tenmu aurait ordonné à Hieda no Are de compiler les traditions et généalogies de l’époque. Hieda no Are se serait inspiré du Teiki et du Kyūji. À la mort de Tenmu, le projet fut repris par l’impératrice Genmei, qui ordonna à Ō no Yasumaro de mettre par écrit ce qu’avait recueilli Hieda no Are. Il mit quatre mois à le faire et remit le résultat final à Genmei le . Cependant, faute de versions intermédiaires, on ignore ce que Ō no Yasumaro y a ajouté. Même si aujourd’hui le Kojiki est catégorisé comme une histoire mythique, à l’époque de sa rédaction, son récit faisait partie intégrante de l’histoire du JaponHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 48..
L’écriture du Kojiki avait comme but de légitimer la lignée impériale du Japon, puisque celle-ci descendait des Kamis représentés dans le récit. Le Kojiki représente donc un monde unifié auquel aspire le Japon de l’époque. Sa compilation n’arrête tout de même pas les autres clans japonais de tenir tête à la lignée impériale. De plus, en raison du but premier de sa rédaction, le récit ne constitue pas les convictions de l’ensemble de la population japonaise de l’époqueHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 47..
Malgré la présence du bouddhisme dans le pays au moment de la rédaction, on n’y observe pas de mention dans le KojikiSieffert, R. (s.d). Kojiki. Dans Encyclopædia Universalis. https://www.universalis-edu.com/encyclopedie/kojiki/2-le-contenu-du-kojiki/. Toutefois, on note une certaine influence du confucianisme chinois dans le récitIsomae, J., et Subramanian, M. (2014). Japanese mythology : Hermeneutics on scripture. Taylor & Francis Group, 20.. De plus, même si le livre permet une compréhension de la religion shintoïste, il n’y a aucune présence du terme « shinto » dans le récit. La présence de ce terme se trouve pour la première fois dans le Nihon shoki.
Contenu vignette|upright|Page d’une version manuscrite de 1371 à 1372. Le Kojiki contient de nombreuses chansons et poèmes, ce qui est commun dans les autres écrits japonais de l’époque. Alors que les récits historiques et les mythes sont écrits sous une forme de chinois mélangé avec un nombre important d’éléments linguistiques japonais, les chansons sont écrites avec des caractères chinois employés pour transmettre les sons seulement. Cette utilisation spéciale des caractères chinois s’appelle man'yōgana ; une connaissance de la chose est essentielle pour comprendre ces chansons. De plus, elles ont été écrites dans un dialecte de la région de Yamato du au environ appelé .
Le Kojiki est divisé en trois volumen : le , le et le . Il s’agit de la numérotation chinoise des volumes d’un livreEn chinois, signifie dessus, mais également précédent et premier, signifie sous, mais également suivant et dernier.. Même s’il est divisé en trois parties, il n’y a pas de structure précise dans le récit. Il n’y a pas non plus d’histoire, de thème ou encore de rôle principal. Le tout rend sa lecture plus difficile. Il y a donc certaines incohérences.
Le Kamitsumaki inclut la préface et se concentre sur les divinités de la création et sur la naissance de diverses autres déités et de leurs aventures fantastiques. La plus célèbre de ces aventures est celle d’Amaterasu, la déesse du soleil, qui envoya sur terre son petit-fils Ninigi pour fonder les prémices de la lignée impériale.
Le Nakatsumaki débute avec l’histoire du premier empereur, Iwarehiko (ou son nom posthume : Jinmu), de la défense de ses terres natales d’Izumo à Kyūshū jusqu’à sa conquête du Japon et se termine avec le , Ōjin. Par ailleurs, pour des raisons inconnues, le et le japonais sont cités, mais leurs accomplissements sont en grande partie oubliés.
Une des principales histoires de ce volume est celle de Yamato Takeru.
Le Shimotsumaki couvre du , Nintoku, au , Suiko et, à la différence des volumes précédents, fait référence de façon très limitée aux déités qui sont pourtant si présentes dans le premier et deuxième volume. Toutefois, peu de renseignements sur le et du sont donnés. Les derniers chapitres sont purement chronologiques.
Intérêt historique du Kojiki Le Kojiki est basé sur des légendes populaires datant du au (avant l’arrivée du bouddhisme au Japon) et n’est donc pas considéré comme une source historique fiable. Cependant, c’est une œuvre essentielle pour comprendre la pensée shintoïste.
Longtemps oublié, le Kojiki a vu sa popularité revenir durant l’époque edo, grâce à l’arrivée de l’imprimerie au Japon. Avant que les livres anciens ne soient imprimés, seuls les plus haut placés pouvaient lire ceux-ci, c'est-à-dire l’aristocratie japonaise ou encore les prêtresHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 325.. La compilation du Kojiki visait entre autres la cour de Yamato. Néanmoins, avec l’imprimerie de masse, une plus grande portion de la population a eu accès aux livres anciens, dont le KojikiHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 326..
Une école de pensée s’est particulièrement intéressée au Kojiki, celle du kokugaku. Le kokugaku, qui signifie écoles des études nationales, débuta durant la période d’edo, autour du XVIIIe siècleRubinger, R. (1982). Kokugaku Tokugawa Juku : Motoori Norinaga’s Suzu No Ya. Princeton University Press, 158.. Leur intérêt d’études se centrait sur le besoin de revenir au Japon traditionnel. En effet, selon ses membres, le Japon était impur en raison de la présence extérieure, par exemple de la Chine et du confucianisme. Pour chasser cette impureté, il était donc impératif d’apprendre les textes anciens. Le kokugaku visait donc l’étude de la littérature de la religion japonaise (le shintoïsme), de l’histoire du Japon, de la société ancienne du Japon ou encore de l’ethnologie au JaponKazuya, M. (1997). Motoori Norinaga. Ebisu, 15 : 117. https://doi.org/10.3406/ebisu.1997.969.. Cinq penseurs ont été particulièrement attachés à cette vision : KeichuuKazuya, M. (1997). Motoori Norinaga. Ebisu, 15 : 118. https://doi.org/10.3406/ebisu.1997.969., Kada no Azumamaro, Kamo no Mabuchi, Hirata Atsutane et Motoori Norinaga.
Motoori Norinaga (1730-1801) s’attardera énormément au Kojiki durant sa vieHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 327.. Durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Norinaga écrivit le Kojiki-den (qui signifie commentaires du Kojiki) répartit en 44 tomesHardacre, H. (2016). Shinto : A History. Oxford University Press, 329..Norinaga fit circuler son manuscrit auprès de ses disciples à mesure de sa rédaction, mais seuls les dix-sept premiers fascicules furent publiés de son vivant ; ce sont ses disciples, réunis au sein de l'académie Suzunoya, qui achevèrent la publication de l'ensemble du commentaire vingt-et-un ans après sa mort. Le commentaire du Kojiki de Motoori Norinaga souhaitait analyser le Kojiki comme un texte sacré d’un Japon idéal vivant en harmonie.
Motoori Norinaga avait choisi d’étudier le Kojiki et non le Nihon shoki puisque selon lui, le Kojiki se rapprochait le plus de la langue japonaise tandis que le Nihon shoki avait une plus grande influence chinoise dans son texte au niveau de la langue que le KojikiKazuya, M. (1997). Motoori Norinaga. Ebisu, 15 : 128. https://doi.org/10.3406/ebisu.1997.969..
Après avoir lui-même été disciple de Kamo no Mabuchi, Motoori Norinaga a créé une école sur la pensée nationale, qui étudiait et discutait des idées du kokugaku et donc de la littérature japonaise. Cette école se nommait Suzu no Ya, débuta autour de 1773 et sera ouverte jusqu’à sa mort, en 1801Rubinger, R. (1982). Kokugaku Tokugawa Juku : Motoori Norinaga’s Suzu No Ya. Princeton University Press, 163. .
Grâce à l'œuvre de Motoori Norinaga, le Kojiki a vu sa popularité augmenter en raison de ses commentaires sur le shintoïsme présent dans le récit ancien. Ensuite, la montée du nationalisme japonais durant le XIXe et les XXe siècles porte aussi une influence sur l’étude du Kojiki durant cette époqueCartwright, M. (2017, 12 mai). Kojiki. World History Encyclopedia. https://www.worldhistory.org/Kojiki/.