L'expression valeur travail est examinée ici dans son sens moral : la valorisation du travail, pour lui-même ou ses vertus supposées. Il ne faut pas entendre ici ce que l'économie politique nomme valeur-travail. (Cf. les articles : valeur travail (économie) ; théorie de la valeur (marxisme)).

La valorisation du travail a une histoire, particulièrement marquée et polarisée par l'avènement du travail moderne, notamment sous la forme du travail salarié. Ainsi, Dominique Méda distingue au cours des trois derniers siècles trois étapes marquantes dans l'évolution historique de sa représentation : Le , période où le travail est valorisé comme facteur de production ; Le , période où le travail est consacré comme « l'essence de l'homme » ; Le , période où le travail devient la clé de voûte du système de distribution des revenus, des droits et des protectionsDominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995 ; Id. Le Travail, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2007 ; François Vatin, Le Travail et ses valeurs..

La valorisation du travail – entendue comme valeur au sens large et non dans une perspective économique – mérite d'être restituée et analysée dans un contexte historique et social envisagé de façon longue. Les anthropologues (comme Marcel Mauss) et historiens (comme Karl Polanyi) notamment font valoir qu'en fonction du contexte historique, technique, politique et social, la valeur travail a occupé et occupe – dans toute société globale historiquement bien connue – un rôle fédérateur.

Et qu'elle a toujours été au service d'une cohérence sociétale. Ce qui se traduit par une conception organisée du vivre ensemble, par une assignation et une articulation des rôles sociaux, par la constitution de représentations idéologiques et de statuts d'individus ou de collectifs, pour lesquels leurs titulaires reçoivent « reconnaissance » voire de la « considération ».

Historique de la valeur travail comme idéologie La valeur travail dans l'Antiquité À côté de la classe de citoyens ou de guerriers, le monde antique comporte des agriculteurs, des artisans et des commerçants qui sont diversement considérés, ainsi que des esclaves en abondance.

La société athénienne se répartit entre Nobles (eupatrides), agriculteurs (géomores) et artisans (démiurges). Un gouffre se créant entre la richesse des Nobles et la pauvreté du peuple, Solon vers 600 av. J.-C. supprime l’esclavage pour dettes et affranchit ceux qui étaient tombés en servitude. Il donne également accès au Droit à n'importe quel citoyen. On attribue à Solon l'invention de l'aréopage.

Le Mésopotamien comme le Grec ne connaît pas la notion de travail. Pour lui existent surtout des travaux exécutés sur ordre ou à la suite d'une commande. Par ailleurs, l'homme aurait été créé pour réaliser les travaux que les dieux devaient jusque-là assurer eux-mêmes (Voir le mythe mésopotamien de la création dit dEnki et Ninmah). La raison métaphysique de l'homme serait dans le travail, plus particulièrement dans la « corvée » destinée à satisfaire le travail des dieuxOlivier Rouault. Cité dans Raymond Descat, L'acte et l'effort : une idéologie du travail en Grèce ancienne (). Presses Univ. Franche-Comté, . Les activités sont classées dans diverses catégories sans que la notion générale de travail s’impose. Les Grecs distinguent deux grands groupes de tâches, l’une désignée par le terme ponos qui regroupe les activités pénibles, exigeant un effort et un contact avec la matière, considérées comme dégradantes. Les autres, identifiées comme ergon (œuvre), sont associées à des arts, tous particuliers, ne pouvant faire l’objet d’une commune mesure : le travail. L’idéal grec se trouve au contraire dans le digne loisir qui permet l’entretien du corps (gymnastique) et de l’esprit (science comme contemplation du vrai), et surtout la participation aux affaires de la Cité. De cette conception dérive l’usage fréquent des esclaves dont la valeur n’est pas estimée en termes de travail mais d’utilité. Ainsi, selon Karl Popper, Platon considère que Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Tome 1: L'ascendant de Platon, Seuil, 1980, .. La technique grecque (la Mèkané (μηχανή) qui n'a pas d'équivalent dans le monde romain, semble s'être arrêté avec les derniers représentants de l'école d'Alexandrie. La primauté de la science sur les techniques et le mépris du travail manuel et, par conséquent, de la technique, le fait d'une certaine aristocratie intellectuelle, sont invoqués comme causeGille Bertrand. Histoire des techniques. In: École pratique des hautes études. , Sciences historiques et philologiques. Annuaire 1974-1975. 1975, . Lire en ligne.

L'artisan est à l’occasion mis sur pied d'égalité avec le guerrier. Vers 450 av. J.-C., à propos des programmes dispendieux de construction d'Athènes, incluant le Parthénon et l'Acropole, Plutarque, dans son ouvrage « Vies des hommes illustres » met dans la bouche de Périclès les mots qui suivent : (2.65).

L'étymologie habituelle du mot travail, qui viendrait du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux, nous renseigne sur la valeur attribuée au travail dans la Rome antique. Il semble toutefois avoir subi aussi l'influence du bas-latin trabicula, poutrelle, établi.

Née pour conquérir le monde, esprit pratique et administratif plutôt qu'artiste comme l'est la Grèce, Rome avait pour devise ces préceptes de Virgile :

Rome, patricienne et guerrière, ne pouvait être favorable au développement de l'industrie.

Les classes ouvrières (la plèbe), organisées en collèges, étaient, depuis les premiers temps de Rome, méprisées et suspectes. Denys d'Halicarnasse affirme, en parlant des premiers temps de la république, qu'il n'était permis à aucun Romain de se faire marchand ou artisan. Plus tard, au milieu de la corruption de l'empire, Sénèque s'indignait encore qu'un écrivain eût osé attribuer aux philosophes l'invention des arts : « Elle appartient, s'écrie-t-il, aux plus vils des esclaves. La sagesse habite des lieux plus élevés: elle ne forme pas les mains au travail ; elle dirige les âmes... Encore une fois, elle ne fabrique pas des ustensiles pour les usages de la vie. Pourquoi lui assigner un rôle si humble ? ». Rome fut donc dans un premier temps une nation sans industrie et sans art. Sénèque loue les mérites de l'''otium (loisir, temps de retraite et de repos) et le considère comme la caractéristique de l’homme vraiment libre, mais en ajoutant qu’il est bon de le consacrer à un rôle social ou politique dans la cité.

Rome eut, dès la plus haute antiquité, quelques collèges ou corporations ouvrières dont l'organisation semble avoir été contemporaine de ses premières institutions politiques et religieusesE. Levasseur. Histoire des classes ouvrières en France : depuis la conquête de Jules César jusqu'à la Révolution, volume 1. Librairie de Guillaumin et , 1859 Consulter en ligne. Elles avaient leurs chefs, leurs assemblées, leurs règlements; elles pourvoyaient à leurs dépenses par des contributions volontaires, et, à certaines époques, les membres d'un même collège, unis sous le nom de sodales, se rassemblaient autour d'un autel commun. Les collèges avaient chacun leur divinité, leurs fêtes sacrées. Ils connurent un succès varié au cours du temps.

Par la suite de ses conquêtes, Rome s'enrichit du commerce. L'artisan doit alors affronter la concurrence des esclaves. À l'époque de la Deuxième Guerre servile vers -104, quatre cents esclaves sortaient armés de la maison d'un simple chevalier romain. Le plus grand nombre formait une classe d'ouvriers dont les propriétaires exploitaient le travail, vendaient les produits ou louaient même les services. Ils avaient sur les artisans libres deux avantages qui les firent préférer : ils étaient plus dociles, parce qu'on pouvait les instruire, les châtier et, jusqu'au siècle des Antonins, les mettre à mort à son gré ; leur main-d'œuvre revenait moins cher, parce que le maître ne leur devait et ne leur donnait souvent que la nourriture. Chacun composait sa maison selon ses goûts. Crassus qui faisait bâtir avait des ouvriers et des architectes. Ainsi les artisans esclaves se substituèrent aux artisans libres dans les villes et dans les champs.

Les artisans libres étaient donc pauvres, endettés, le Nexum romain pouvant s'apparenter à une forme d'esclavage.

La Gaule romaine avait aussi des artisans libres qui s'y étaient, comme à Rome, organisés en collèges. L'esclavage ne paraît pas avoir exercé sur eux une influence aussi funeste qu'en Italie, parce qu'en Gaule la population servile ne fut jamais aussi nombreuse. Les collèges y étaient, par conséquent, moins turbulents et moins méprisés, et les artisans, vivant dans leurs associations sous la loi romaine, sans être sous le coup de la réprobation qui les frappait à Rome, contribuèrent pour une large part à la grande prospérité du pays.

Dans les religions Le travail et Confucius La pensée confucianiste voit le travail comme une chose secondaire. Lorsque, dans le Lunyu, le maître évoque sa vie, il tient les propos suivants : Les entretiens de Confucius chapitre 2 verset 4 traduit par Anne Cheng. » Cette phrase, outre le résumé de la vie de Confucius, définit également le canon de la vie d'un homme confucéen (le maître étant un exemple), la question de la « valeur travail » est très secondaire, par rapport aux questions du savoir, de la morale et de la société.

Plus tard, Mencius définira le travail comme simple activité humaine devant permettre à la société de subvenir à ses besoinsMencius traduit par André Levy, édition Youfeng, Paris, 2003 . Le travail n'est pas présenté comme une valeur centrale, il est au service de la société. Il faut, selon Mencius, travailler le nécessaire, mais ne pas exploiter jusqu'à l'usure les ressources.

Ce sont en revanche les légistes, opposants radicaux et frontaux des confucéens à l'époque des royaumes combattantsAnne Cheng, histoire de la pensée chinoise, Seuil, Paris, 2002 à 238, et notamment le réformateur Shang Yang, qui donnent une importance cruciale au travail. Durant son gouvernement, il fut interdit à tout sujet du royaume de Qin de pratiquer toute activité autre qu'agricole et militaire (arts, commerce, oisiveté furent prohibés)Shang Yang, le livre du prince Shang, trad. Jean Levi, Flammarion, Paris, 1982 et suiv.. Pour Jean Levi, le travail sous le règne des légistes est d'abord un instrument de domination pour s'assurer la docilité d'un peuple : « faciliter la surveillance de la population en empêchant sa mobilité, interdire la formation de puissances économiques qui pourraient s’ériger en rivales de l’État et annihiler les facultés intellectuelles des hommes »Jean Levi, Dangers du discours Stratégies du pouvoir, , Alinea, Aix en Provene, 1985, .