vignette|Le périple des Argonautes, symbole de la colonisation grecque. vignette|Carte des colonies grecques et phéniciennes , aux environs de 550 vignette|Décret concernant la fondation de la colonie de Bréa en Thrace, vers - 445 (IG I 46) (Musée épigraphique d'Athènes).

La colonisation grecque désigne un mouvement de population parti depuis les cités grecques et les régions grecques du pourtour de la mer Égée jusqu'au pourtour du bassin méditerranéen, de la mer Noire et de la mer d'Azov. Il s'est déroulé en plusieurs vagues, principalement du . Concomitante d'une importante urbanisation, cette phase d'expansion marque l'essor d'un véritable trafic maritime hellène et a ainsi profondément modifié les structures du commerce et de l'économie de la Grèce historique. Cette première grande période d'expansion grecque s'étend approximativement de 734 — fondation de Naxos — à 580 (fondation d'Agrigente).

Lors de ces deux siècles de dispersion s'est affirmée une culture grecque commune mettant en relation les différentes régions de la Méditerranée et de la mer NoireIrad Malkin, Un tout petit monde. Les réseaux grecs de l’Antiquité, Les Belles Lettres, 2018 . On trouve la trace de colonies dans le Sud de l’Italie (Grande-Grèce), sur les rivages de la mer Noire, à Chypre, au nord-est de l’Afrique (Cyrénaïque, Mauritanie et Tingitane et aux frontières du monde carthaginois) ainsi qu'en Méditerranée occidentale (Gaule), toujours en foyers isolés. Ses fondations concernent presque exclusivement le littoral et rares sont les sites localisés dans l'arrière-paysGeorges Vallet, « La colonisation grecque en Occident », Le monde grec colonial d’Italie du Sud et de Sicile, École Française de Rome, 1996, p. 3-17..

L'expression « colonisation grecque » est problématique, chargée de sens par son emploi moderne et dérivée du latin colonia, qui relève de la culture romaine. Il est censé correspondre au grec ancien , « éloignement du foyer », et au mouvement correspondant apoikismos. Ce terme « colonisation » appliqué à la Grèce archaïque est encore utilisé par les spécialistes, par commodité, avec toutes les restrictions implicites partagées par la communauté des historiens et archéologues. On parle plus aisément d'« essaimage ».

Cet essaimage des Grecs a été précédé par l'expansion des Phéniciens dès le . Il faudra attendre le et les conquêtes d'Alexandre le Grand donnant naissance au monde hellénistique pour connaître un mouvement de plus grand ampleur.

Traits généraux

Désignation L'usage du terme « colonisation » est discuté.

C'est à partir du , avec des traductions établies par Tommaso Fazello (-), que le champ lexical des « colonies » et de la « colonisation » a été appliqué à l'histoire grecque.

Selon Irad Malkin (2004) la traduction du verbe apoikein par « coloniser » et du mot apoikia par « colonie » peut induire en erreur : le terme de « colonie » et la notion de colonisation ne sont pas adaptés lorsqu'ils sont employés pour le monde grec, car elles supposent un ensemble de connotations soit romaines, soit modernes, qui ne sont pas applicables à la Grèce antique ni à la nature du phénomène poliade Irad Malkin, ”Postcolonial Concepts and Ancient Greek Colonization”, Modern Language Quarterly 2004, p. 341-364.. À cela s'ajoute que la plupart des cités les plus importantes de la Grèce péninsulaire se considéraient elles-mêmes comme des apoikai : par exemple, ainsi que Pindare l'atteste, Sparte se considérait comme une apoikai.

D'une part, les sources désignent par le terme dapoikia à la fois le départ, l'émigration, la communauté des pionniers et la cité ainsi nouvellement établieMichel Casevitz, Le Vocabulaire de la colonisation en grec ancien. Étude lexicologique : les familles de κτίζω et de οἰκέω–οἰκἰζω, Paris, 1985, p. 10, note 1. Ici, le chef d’une expédition est l’oïkiste ou œciste (mots où l'on retrouve la racine οἶκος, « habitat »), le colon est un apoikos (« expatrié »). Cet argument est cependant critiqué dans l'ouvrage dirigé par Brigitte Le Guen (2019) qui souligne que cette décision est collective, à caractère public et que les conditions de retour ou leur impossibilité sont précisées par des documents connus, épigraphiques et littéraires : cela justifie que l'on utilise le mot « colonisation » dans ce contexte.

D'autre part, la colonisation grecque a consisté en une série de migrations diffuses et hétérogènes. La colonie créée n'entretient pas de relations de dépendance avec sa cité-mère, même si elle reconnaît un lien de nature filiale avec la communauté dont elle est issue ; l'étymologie du mot métropole (« cité-mère ») l'évoque ainsi directementChristophe Pébarthe, « Émigrer d’Athènes. Clérouques et colons aux temps de la domination athénienne sur l’Égée au », dans Le monde de l’itinérance : En Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne, Ausonius Éditions, Pessac 2009.. Cependant, et sans que cet argument puisse être mis en balance avec ce qui précède, M. C. D'Ercole (2019) indique la longue postérité culturelle de ces fondations grecques, ainsi Strabon décrit Néapolis (Naples), fondée au cours du comme une sorte d'enclave grecque où l'on pouvait encore, au début de notre ère, pratiquer la langue et les coutumes grecques. Ce qui justifierait que l'on puisse parler de « colonie » dans ce cas.

Ses fondations et implantations sont le plus souvent agraires avec la délimitation de chôrai. Maria Cecilia d'Ercole fait remarquer que l'appropriation des terres, qu'elle soit issue d'une négociation plus ou moins pacifique ou d'une action violente, justifie le parallèle avec les colonisations connues de l'histoire occidentale.

Enfin, on désigne également par le terme de « colonie », l’emporion et la clérouquie. Lieu d'échange, interface entre le monde grec et les mondes barbares, l'emporion est une implantation plus proche de l'avant-poste commercial que de la polis indépendante, sans lien étroit avec la métropoleAlain Bresson, L'économie de la Grèce des cités - , Les espaces de l'échange , A. Collin, 2008.. La clérouquie est bien un phénomène colonial dans la mesure où il implique une émigration mais cette dernière est transitoire, à vocation exclusivement militaire (soit pour protéger un lieu stratégique, soit pour encadrer une communauté prête à se révolter contre la domination athénienne) et sa durée n'est pas déterminée à l'avance. Elle ne fait l'objet de mythe fondateur et n'a pas les caractères d'autonomie d'une polis.

Précolonisation

On doit aux travaux de l'archéologue britannique Alan Blakeway (1898-1936) la notion de précolonisation grecque. Par sa nature et son intensité, cette phase de contact se distingue de celle qui devait lui succéder après le Elle s'inscrit tout d'abord dans un cadre d'initiative privée et non collective comme dans le cas des apoikiaï. Ces fréquentations antérieures aux fondations sont dues à des commerçants-explorateurs. Ce sont des communautés de marchands, d'origines diverses, qui créent des comptoirs commerciaux lesquels sont situés au débouché d'un itinéraire terrestre. Ce sont leurs repérages qui permettent, ensuite, de choisir tel emplacement pour la fondation d'une colonie par une décision publique, décision prise par une cité ou un groupe défini à une date précise.. Mais il faut considérer que cette décision se fait, pour les premières, au , à une époque où les cités sont en formation, sur le plan politique. Elles semblent organisées en communautés, regroupées en petites agglomérations, en villages, en komai.

Des migrations ont eu lieu durant les siècles obscurs, aux et , vers l'Asie Mineure et Chypre. Cependant, cette colonisation avait un but totalement différent de l'essaimage ultérieur. En effet, cette première phase de "colonisation" grecque n'était pas organisée par l'État et fut la conséquence des troubles qui secouaient le monde grec à cette époque, provoquant ainsi des déplacements de populations grecques vers l'Asie.

Causes générales Le besoin de terres nouvelles Les sources grecques évoquent la sténochôria comme cause principale de la colonisation. Le mot grec sténochôria vient de « sténochoréo » : « être à l’étroit ». Le terme est aujourd’hui traduit par le « manque » ou la « faim de terres »Claude Orrieux et Pauline Schmitt-Pantel, Histoire grecque, Presses Universitaires de France, « Quadrige », 2013, 528 p.. L’amélioration globale du climat au milieu du millénaire avant notre ère (plus chaud et plus humide, attesté par la palynologie et la sédimentologieSté. Géol. de France, Les Climats passés de la Terre, Vuibert, 2006, , et Jean-Claude Gall, Paléoécologie : paysages et environnements disparus, Éditions Masson, Paris, 1994) permet un accroissement démographique sur les rives de la Méditerranée, comme l’attestent les fouilles des nécropoles. Cependant, des études archéologiques menées à Corinthe montrent que des nécropoles ont été installées sur des terres fertiles, ce qui remet en cause le manque de terres cultivables comme cause principale et suppose d’autres raisons à l’émigration grecque : par exemple l’indivisibilité des terres lors de la succession. En effet, souvent l’aîné hérite seul du domaine familial tandis que les autres enfants n’ont rien et sont alors confrontés à un choix : rester et travailler pour leur aîné, ou partir fonder une nouvelle cité et y obtenir des terres. Enfin l’insuffisance des ressources lors des épisodes climatiques moins favorables comme les années de sécheresse, est aussi l’une des causes possibles de la colonisation. C’est un phénomène qui affecta aussi les Phéniciens et, en Asie, les Austronésiens. Au-delà, l’exiguïté des territoires poliades conduit certains à la pauvreté, à l'endettement, voire à la servitude. Cet horizon est celui d’une crise politique et sociale totale, la stasis.

Pour l'historien de la Grèce ancienne Julien Zurbach, il faut néanmoins nuancer l'idée d'une fondation des terres en lien avec un manque de terre au siècle av. J.-C. : le monde grec connaît vraisemblablement une croissance démographique à cette période, qu'il faut mettre en regard de la grande concentration des terres au profit de groupes aristocrates. Par conséquent, la colonisation est au moins autant un choix social et politique que démographique : un nouveau partage des terres aurait tout autant permis de fournir des terres à l'ensemble des citoyens que la fondation d'apoikiai.

Les conflits internes, stasis Par le mot stasis, la langue grecque désigne toute situation conflictuelle larvée risquant d’aboutir à une guerre civile. La colonisation est une façon d’éviter les guerres civiles, le groupe minoritaire partant fonder une nouvelle cité. Il peut s’agir de conflits sociaux entre élites et dèmos, ou bien politiques, et alors soit entre groupes des élites, entre eux, soit avec leurs clientèles respectives, enfin soit à l’intérieur du groupe dirigeant, comme à Corinthe (voir: Bacchiades).

Les motivations commerciales