Le Maître du Haut Château (titre original : ) est un roman uchronique de Philip K. Dick publié en 1962 aux États-Unis et qui reçoit le prix Hugo l'année suivante. La traduction française est publiée pour la première fois en 1970.
Ce roman se déroule dans un monde alternatif dans lequel l'Allemagne nazie, l'empire du Japon et l'Italie fasciste ont remporté la Seconde Guerre mondiale et fait l'état des lieux quinze ans après cette victoire.
Le récit a pour cadre principal le territoire des États-Unis, qui est désormais occupé à l'Est par les Allemands et à l'Ouest par les Japonais. L'histoire évoque notamment par un effet de mise en abyme (ou d'uchronie dans l'uchronie), l'ouvrage d'un écrivain fictif Hawthorne Abendsen, qui imagine à l'inverse les conséquences d'une victoire des Alliés, qui varient cependant de celles qu'elles eurent effectivement sur notre monde actuel. Le titre choisi par Dick pour son roman fait référence à une « maison isolée, une véritable forteresse », où vivrait Abendsen.
En 2015, le livre a été adapté en une série télévisée dont la fille de Dick, Isa Dick Hackett, a fait partie de l'équipe de production.
Résumé Contexte Franklin Roosevelt ayant été assassiné en 1933 par Giuseppe Zangara, les États-Unis s'enfoncent dans la crise économique puisque les Républicains, vainqueurs aux élections de 1936 et de 1940 prônent la neutralité et le libéralisme. Très affaiblis, mal préparés et divisés politiquement, ils perdent toute leur flotte en 1941 lors de l'attaque de Pearl Harbor par l'aviation japonaise. Les armées allemandes repoussent les armées russes au-delà de l'Oural ; l'Afrikakorps d'Erwin Rommel s'empare du Caire, remonte jusqu'au Caucase et opère sa jonction avec les armées allemandes du front de l'Est. En 1944, les différents débarquements alliés en Afrique et en Europe n'ont pas lieu, ou alors échouent (ils ne sont pas mentionnés dans le livre), et les armées japonaises finissent par s'emparer de l'Australie et des Philippines. En 1945, les armées allemandes débarquent en Grande-Bretagne et font capituler Londres, précipitant la défaite des Alliés. Enfin, les États-Unis capitulent en 1947, les villes de Washington et Baltimore ayant été détruites. Le territoire principal connexe des États-Unis (en particulier sans Hawaii, occupé par le Japon, ni l'Alaska et Puerto Rico, qui ne sont pas mentionnés dans le livre) est divisé en quatre zones :
Les États-Unis au nord-est (« The U.S. » dans la version anglaise), un État vassal du « Reich », dont il est peu question dans le roman ; on y mentionne notamment la reconstruction de la région après la guerre à l’aide de l'Organisation Todt, et également l'existence de camps de concentration ; le « Sud », très peu décrit dans le roman, un régime pro-allemand qui pratique l'esclavage ; le Centre (les « Rocky Mountain States »), État neutre qui constitue une zone tampon entre les deux zones occupées, où se déroule une partie importante du récit ; l'Ouest, les « Pacific States of America », un État vassal de l'Empire japonais, qui pratique également l'esclavage, et dont fait partie la ville de San Francisco où se déroule la plus grande partie du récit. Sa capitale officielle (et le siège de son gouvernement inféodé aux Japonais) est Sacramento.
L'histoire commence à San Francisco, où entrent en scène plusieurs personnages : un antiquaire, Robert Childan, qui à la fois méprise, admire et redoute les Japonais ; le ministre du Commerce, M. Tagomi, client de Childan ; un couple de fonctionnaires japonais récemment immigrés, les Kasouras, qui font connaissance de Childan en visitant sa boutique ; un ouvrier américain, Frank Frink, qui est secrètement d'origine juive et tente de développer une petite entreprise d'artisanat en joaillerie ; un industriel suédois, M. Baynes, venant de Suède pour un rendez-vous avec Tagomi, et dont on apprendra plus tard qu’il est un officier de l'Abwehr en mission secrète, Rudolf Wegener. Peu après deux autres personnages entrent en scène à Canon City dans les Rocky Mountain States : l'ex-épouse de Frank, Juliana Frink, qui y vit et y est professeur de judo; Joe Cinadella, un routier italien et ex-soldat, avec qui Juliana commence une liaison, et dont on apprendra plus tard qu’il est en réalité un Nazi suisse.
Nœuds dramatiques vignette|Possible carte des États-Unis dans le roman. Le récit amorce plusieurs histoires, qui s'entremêlent sans que certains des protagonistes ne se rencontrent. La plupart des personnages ont un lien avec Robert Childan.
Le ministre du Commerce, qui doit accueillir l'agent Rudolf Wegener, est un client régulier de Childan chez qui il cherche un cadeau pour son client. Frank Frink est renvoyé de l'entreprise de fonderie Wyndam-Matson où il travaille, dont la principale activité est en fait illicite et consiste à créer de fausses antiquités américaines destinées à des amateurs japonais. Frink se lance alors avec un associé dans un commerce d'un nouveau genre : la création de bijoux en métal d'un style totalement original. Il obtient les 2000 dollars nécessaires pour démarrer son entreprise en menaçant indirectement Wyndam-Matson de révéler son activité de faussaire : il va voir l’antiquaire Childan sous une identité empruntée d’intermédiaire pour un gros client potentiel, et lui révèle qu'un colt .44 de 1860 de son inventaire est une imitation. Plus tard, son associé propose leurs bijoux au même Childan, qui essaye de les promouvoir auprès d'une clientèle japonaise. Celle-ci les trouve d'abord sans intérêt, puis peu à peu y décèle un certain charme en l'associant à une spiritualité intérieure. Frank Frink, de son vrai nom « Fink », d'origine juive, est sauvé de justesse de la déportation en territoire nazi par M. Tagomi, sans que les personnages ne se rencontrent, ce dernier refusant simplement de signer le papier autorisant sa déportation.
Lors du rendez-vous secret avec Wegener, le faux commercial scandinave en réalité officier des services de renseignement de l'Armée allemande, Tagomi apprend qu’un programme baptisé Löwenzahn (« Dent-de-Lion ») est sur le point d’être amorcé, qui a pour but final une énorme attaque nucléaire sur le Japon par le Reich sans aucun avertissement préalable. Tagomi tue deux nazis, qui sont venus appréhender l'officier. Très troublé par son acte, c'est grâce à l'un des bijoux fabriqué par Frank que Tagomi retrouve une forme de paix intérieure.
À Canon City dans le Colorado, dans les États centraux des Rocheuses, Juliana, l'ex-épouse de Frank, s'éprend d'un jeune migrant italien, Joe Cinnadella, conducteur de camion et ex-soldat. Elle pose des questions concernant un roman que Joe possède, Le Poids de la sauterelle, puis commence à le lire. Ce roman constitue un fil conducteur qui est mentionné et commenté plusieurs fois au cours du récit, et en lie les personnages qui presque tous connaissent son existence ou finissent par en entendre parler. Son titre provient d'une citation de l'Ecclésiaste (12:5) : . Juliana et Joe prennent la voiture de Juliana pour se rendre à Denver, où Joe décide tout à coup de continuer leur route jusqu’à Cheyenne dans le Wyoming pour y voir Hawthorne Abendsen, l’auteur du roman. Juliana découvre que Joe est en fait un officier nazi suisse chargé d'éliminer Abendsen. Horrifiée, elle tue Joe et se rend toute seule à Cheyenne pour y rencontrer et mettre en garde l'auteur.
Résumé par Dick à travers ses personnages qui le lisent ou le commentent (la maîtresse de Wyndam-Matson Rita, Joe, Juliana, Paul et Betty Kasouras, le consul allemand Reiss, Hawthorne et Caroline Abendsen), Le Poids de la sauterelle constitue donc un roman dans le roman, une uchronie dans l'uchronie. Son auteur, Hawthorne Abendsen, y imagine que les Alliés sont vainqueurs de l'Axe, ce qui en fait un roman subversif, interdit dans les régions sous domination nazie. Les Allemands s'intéressent de près à ce livre, et veulent même éliminer Abendsen. Dick nous livre suffisamment de détails sur Le Poids de la sauterelle pour nous apprendre que le monde qui y est décrit n'est pas semblable au nôtre, et que la trame du roman s'éloigne de l'histoire réelle. S’il évoque bien Stalingrad, il y est question d'une domination britannique sur les Allemands, et non de la Russie sur les forces de l’Axe. S'il évoque bien le président Roosevelt, l'attaque de Pearl Harbor a lieu mais seuls des petits bateaux sont touchés, l’Italie est neutre, et il n’y a que deux grands gagnants à l'issue du conflit mondial, le Royaume-Uni et les États-Unis. Si après la guerre les États-Unis commencent par dominer le monde économiquement comme dans notre réalité, c’est finalement le Royaume-Uni qui prend le dessus (comme le révèle Joe à Juliana dans le chapitre 10 : « Britain wins, [...], U.S. dwindles »).
vignette|gauche|redresse=1|alt=Photographie d'un entassement de fins bâtonnets blancs sur fond gris.| Frink utilise au premier chapitre la méthode traditionnelle de l'achilléomancie pour effectuer le tirage du Yi King.
+ Les cinq prétendants à la succession de Martin Bormann au poste de chancelier du Reich (chap. 6) Photo Légende120px|alt=Portrait photographique en noir et blanc.Reinhard Heydrich. Surnommé « Le Bourreau » (The Hangman). 120px|alt=Portrait photographique en noir et blanc.Arthur Seyss-Inquart. 120px|alt=Portrait photographique en noir et blanc.Hermann Goering. 120px|alt=Portrait photographique en noir et blanc.Baldur von Schirach. 120px|alt=Portrait photographique en noir et blanc.Joseph Goebbels.
Un second livre anime les personnages et s'agit du Livre des transformations ou Yi King, un ancien ouvrage traditionnel chinois qui permet d’obtenir par tirage au sort des oracles en interprétant un des 64 hexagrammes (et éventuellement un hexagramme dérivé si un des traits obtenus est « mutable »). Abendsen s'est servi du Yi King pour écrire Le Poids de la sauterelle.
La fin de l'ouvrage laisse le lecteur dans l'expectative. Rien de décisif n'a lieu, sinon l'ultime révélation du Yi King, à savoir : .
Analyse
Le récit est contemporain de la date de publication, 1962. Si l'uchronie change le cours de l'histoire pour créer une intrigue et faire réfléchir, l'auteur part de faits historiques réels qu'il transpose et adapte de manière alternative : L'assassinat fictif de Franklin Roosevelt constitue le point de divergence historique à partir de la tentative ayant vraiment eu lieu, celle de Giuseppe Zangara en 1933 ; Le régime nazi est perpétué à travers tous les territoires conquis dans une logique de génocide à l'est et à travers des rumeurs de conquête et de nettoyage ethnique en Afrique : les Juifs, les Noirs, les Slaves, certaines minorités ethniques et les handicapés ont été éliminés dans un programme de solution finale généralisé. La Méditerranée est asséchée pour en faire une étendue cultivable. Dick imagine une Seconde Guerre mondiale qui a comme conséquence directe une forme de Guerre froide entre les alliés de l'Axe. Les relations entre Allemands et Japonais sont empreintes de méfiance et sont calquées sur les relations tendues entre États-Unis et l'Union soviétique entre 1947 et 1961, qui menaçaient d'utiliser l'arme atomique (avec comme point culminant la crise cubaine). En 1992, Robert Harris reprend cette logique narrative dans son roman Fatherland.