vignette|La Sieste par Paul Krôn. Le rêve est une disposition de l'esprit généralement nocturne, survenant au cours du sommeil, et qui procure à l'individu éveillé des souvenirs nommés rêves.
Au cours de l'histoire et des civilisations, le rêve a été un moyen de s'affranchir du temps et de l'espace ordinaires, pour accéder au surnaturel, aux ancêtres, au divin, ou encore comme un moyen de guérison, de connaissance et de révélation.
L'approche rationnelle et scientifique en fait un processus ancré dans le corps et lié à l'activité cérébrale au cours du sommeil. Le rêve pose toujours la question de son sens et de sa signification, ou de son rôle et de sa fonction (approches philosophique, psychodynamique, neurobiologique).
Dans les arts et la littérature, le rêve représente la « vie rêvée » au sens de projet chimérique ou de représentation d'un autre possible. Cela peut relever aussi bien de l'« agir » (espoir, recherche…) que du « pâtir » (errance, déception…).
Étymologie du mot « rêve » Le mot « rêve » apparaît en 1674 chez Malebranche dans De la recherche de la vérité, comme déverbal dérivé de rêver..
Le verbe « rêver », anciennement orthographié (vers 1130) ou (1240) signifiait « radoter, divaguer ». Son origine est discutée. Il viendrait de l'ancien français « perdre le sens », d'un gallo-roman esvo « vagabond », du latin tardif de même sens., et enfin du latin classique qui a donné aussi l'adjectif « vague » et le verbe « divaguer »..
Selon Pierre Guiraud, le terme « rêver » serait à rattacher d'un hypothétique latin populaire (re- et , « évader »), d'où plusieurs significations sur le thème de l'évasion répétée (imaginer, méditer, souhaiter fortement…).
Jusqu'au , « rêver » a eu le sens de radoter, délirer, déraisonner (ce sens a été repris au dans le langage familier). Il perd alors son sens péjoratif pour entrer en concurrence avec « songer » qu'il finit par remplacer au , pour désigner l'activité psychique du sommeil.
Le terme « rêve » est rare avant le , il garde plus longtemps une connotation négative (délire) tout en prenant aussi une valeur poétique au avec Rousseau dans Les Rêveries du promeneur solitaire.
Description du phénomène Le rêve est un fait vécu qui se caractérise par une suite, organisée ou non, d'images et de représentations mentales qui se présentent à l'esprit au cours du sommeil.. Commun à de nombreuses espèces animales, il est également perceptible par ses manifestations physiques externes. Chez l'être humain, le rêve se distingue de certaines hallucinations (comme l'état de rêve ou onirisme) et de la rêverie qui, eux, sont vécus à l’état éveillé.
Vécu avec émotions et sensations par le psychisme, le rêve est aussi une disposition de l'esprit qui « procure à l'individu éveillé des souvenirs nommés eux-aussi rêves » citation de S. Jama, anthropologie du rêve, PUF, 1997.. Ainsi, lorsque l'on parle de rêve il s'agit souvent du souvenir du rêve dont il est question. Dès lors, il s'agit de distinguer le rêve (fait biologique objectivable), du rêve vécu subjectivement (fait intra-psychique), de son souvenir (fait mémoriel plus ou moins clair et précis, souvent déformé), et du récit qui en est fait au réveil (fait langagier), le récit du rêve, qui, lui-même, peut être transcrit ou non sous forme de textes écrits (fait scripturaire, voire littéraire)Voir Jean-Daniel Gollut, Conter les rêves. La narration de l'expérience onirique dans les œuvres de la modernité, Corti, 1993.
Du rêve « en soi » aux traces écrites (ou dessinées) . L'ensemble des savoirs sur le rêve est appelé « onirologie », terme repris par le neurobiologiste Michel Jouvet dans De la Science et des rêves, mémoires d'un onirologue, l'étude scientifique du sommeil et de ses perturbations étant l'hypnologie. Il convient de distinguer le rêve, fait neurobiologique, des différents sens, représentations ou significations du rêve selon les cultures et civilisations au cours des siècles ; ou encore la pratique interprétative (interprétation des rêves) traditionnelle (oniromancie) aussi bien que moderne des récits de rêve (onirocritique).
Mythologie et histoire des religions Le contenu des mythes est fréquemment associé aux rêves. Le rêve est alors un invariant humain universellement conçu comme un moyen de s'affranchir du temps et de l'espace ordinaires, ou d'accéder au surnaturel.
Rêve et divination Prémonition
Le songe prophétique est bien connu dans de nombreuses sociétés de l'Antiquité dont chez les Sémites, comme en témoigne l'Ancien TestamentAlfred Guillaume, Prophétie et divination, Payot, Paris, 1941.. On s'intéressait déjà aux rêves à Sumer vers -3000, et dans l'Égypte ancienne (-2500). Les découvertes archéologiques témoignent que les Égyptiens de la dynastie croyaient qu'un rêve pouvait révéler l'avenir et avaient recours à des « clés des songes »Sophie Jama, Anthropologie du rêve, PUF, 1997, 12.. Ces rêves prémonitoires étaient considérés comme se manifestant le plus souvent sous une forme non immédiatement compréhensible, d'où le recours à un art spécial d'interprétation.
Le songe comme message divin existe également dans la mythologie grecque, à travers les rêves que Zeus envoie à Agamemnon ou les visions qu'accorde Apollon à Delphes, notamment à OresteOvide, Les Métamorphoses, « Le jugement des armes. Ajax », livre XIII, 1-381.. Dans l'orphisme et l'école de Pythagore on enseigne que la communication avec le Ciel s'effectue uniquement pendant le sommeil, moment où l'âme s'éveille. Ces rêves peuvent être dits « fastes » ou « néfastes », « véridiques » ou « trompeurs ».
Au , Artémidore de Daldis développe un système d'interprétation des rêves très élaboré, l’Onirocriticon (). Pour Artémidore, « Le songe est un mouvement ou un modelage polymorphe de l'âme qui signifie les événements bons ou mauvais à venir ».
Il distingue : les rêves ordinaires (enupnion) ; des songes prémonitoires (oneiros) ; soit directs (immédiatement compréhensibles) ; soit indirects (allégorie nécessitant une interprétation).
Il précise en outre que :
Incubation
L'incubation, du latin signifiant « être couché dans un temple », consistait à s'endormir près d'un lieu consacré (grotte, sanctuaire, tombe…)Th. Lefort, "Notes sur le culte d'Asclépios. Nature de l'incubation dans ce culte", Le Musée belge, 1906, ; ..
Dans le Livre de la Genèse (XXVIII, 36) Jacob s'endort dans une « maison de Dieu » pour communiquer avec lui. Le jeune Thoutmôsis IV s'endort entre les pattes du Sphinx de Gizeh où il reçoit en rêve, la promesse de succéder à son père. Dans la mythologie grecque, les songes ont leurs propres divinités, les Oneiroi, la plus connue est Morphée. Dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié au dieu de la médecine et s'étendaient sur une peau d'animal, dans l'adyton, pour y dormir, après avoir reçu les instructions des prêtres leur recommandant d'être particulièrement attentifs à l'aspect qu'aurait le visage du dieu si celui-ci leur apparaissait en rêve. Cette iatromantique se pratiquait dans les temples d'Asclépios tel celui d'Épidaure. Dans les sociétés pratiquant le culte des ancêtres le rite d'incubation pouvait se pratiquer sur le tombe de l'ancêtre décédé, par exemple dans les sociétés pré-islamiques du Proche-Orient. Au Moyen Âge, les pèlerins malades allaient dormir près des tombeaux des saints, comme celui de saint Martin dans la basilique de Tours.
Au début du , l'incubation est toujours pratiquée par des pèlerins musulmans qui dorment près des tombeaux de marabouts, ou encore par des pèlerins chrétiens dans certaines églises d'Italie.
Rêve et voyage de l'âme
Le rêve est également important dans les pratiques chamaniques. Par exemple, une croyance répandue chez les peuples sibériens est que l'homme porterait en lui une sorte de double, une âme-esprit qui habite et anime le corps. Ce double peut abandonner le corps un temps et aller à l'aventure, en particulier durant le sommeil..
Au cours de ce voyage, l'âme peut être exposée à des accidents ou dangers de toute sorte, par exemple si le dormeur est réveillé subitement alors que son âme est au loin, ou si l'âme est capturée par des esprits mauvais, ou si, à l'état de veille, elle est arrachée de force au corps par des démons ou des sorciers. Ainsi, en guise d'exemple supplémentaire, chez les Khantys et les Mansis, on dessine un tétras sur les berceaux des nourrissons, afin que l'âme de celui-ci ne s'en aille pas trop loin. Si elle se fait prendre par les esprits, la mort du nouveau-né est inéluctable, à moins que le chaman n'intervienne à temps. Ce départ ou absence de l'âme peut aussi être attribuée à d'autres états proches du rêve comme l'ivresse, la maladie, une peur violente ou encore la folie.
Dans les sociétés chamaniques, certains types de rêves apportent de la chance au chasseur. Par exemple, si un chasseur rêve de la fille de l'esprit de la Forêt (et des Eaux aussi pour les Selkoupes), c'est-à-dire du donneur de gibier (donneur de chance), sa chasse sera couronnée de succès. Cette fameuse fille peut apparaître différente à chaque rêve, en vertu de la Roberte Hamayon, La Chasse à l'âme Esquisse d'une théorie du chamanisme sibérien, Société d'ethnologie, 1990 .. Les chamans sibériens voient aussi en rêve l'élan ou le renne dont la peau va lui servir à confectionner son tambour. Le rêve lui permet de savoir où le trouver et comment le reconnaître. Il ne lui restera plus qu'à faire part de ces renseignements au chasseur pour que celui-ci aille le tuer. Cette recherche peut durer une année entière.
Le rêve-voyage peut être aussi un rêve d'élévation ou de destination. En Chine ancienne, l'âme hún quitte le corps au moment du rêve pour s'échapper au ciel sous forme d'un oiseau ; chez les Mélanésiens, le rêve est aussi une aventure de l'âme hors du corps sous forme d'un animal (souris, serpent, oiseau…) ; chez les Kanaks, les rêveurs peuvent voyager dans l'au-delà et contacter les morts, Et, pour les Égyptiens, l’âme quitte le corps sous la forme d'un oiseau (bâ) pour voir ce qui se passe autre part dans le monde…
Rêve et initiation
Les rêves peuvent s'inscrire dans le cadre d'une initiation. Le futur chamane acquiert son pouvoir de guérison du fait d'avoir été malade et, par la qualité de ses rêves, il obtient savoirs, pouvoirs et statut social de chamane. L'âme du futur chamane est ainsi forgée dans un monde-autre, soumises aux épreuves du rêve : rencontres avec des figures divines (Dame des Eaux, Seigneur des Enfers, Dame des animaux), esprits-guides, révélations sur les maladies et leur traitement, dépeçage et cuisson du corps du chamaneMircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l'extase, PUF, 1968 ...
On connaît de nombreuses sociétés « à rêves », c'est-à-dire de peuples où la connaissance des mythes, croyances, pratiques rituelles comme le chant, sont censées s'acquérir par le rêve. C'est le cas des Mojaves d'Arizona, largement décrits par Georges Devereux. Si les Mohaves croient que leurs mythes proviennent de leurs rêves, l'ethnologue estime lui que ce sont les Mohaves qui rêvent leurs mythes, dont ils font l'apprentissage à l'état de veille. Rêver le mythe confère une efficacité surnaturelle à la récitation du mythe..
Le chant est alors un équivalent rêvé, condensé du mythe. Les variantes du chant selon les chamanes correspondent aux différences entre les rêves réels des chanteurs respectifs. Ces différences établissent une compétition entre chamanes dont le statut social dépend de leurs pouvoirs reconnus et acceptés par leur société. C'est aussi le cas des Zápara d'Amazonie équatorienne, étudiés par Anne-Gaël Bilhaut, et qui sont moins connus du grand public.
Rêve et révélation