Georges Canguilhem, né le à Castelnaudary et mort le au Port-Marly, est un philosophe et résistant français. Normalien agrégé et docteur en médecine ayant refusé d'exercer, il dirige l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST) de 1956 à 1971 à la suite de Gaston Bachelard.
Consacrée à l'épistémologie et à l'histoire des sciences, précisément à l'accession de la biologie, de la médecine, de la psychologie au statut de science, son œuvre, notamment Le Normal et le Pathologique et La Connaissance de la vie, relève d'une exigence éthique qui refuse de réduire le vivant aux mesures physicochimiques ou comportementalistes de celui-ci et par là d'imposer une norme, nécessaire à la science mais non suffisante pour l'individu. Inspirée par Jean Cavaillès critiquant la phénoménologie husserlienne, elle se nourrit de la dénonciation faite par Karl Marx du scientisme allemand et a une influence fondamentale sur la génération postmoderne qui a animé le mouvement contestataire dit de la French Theory (« théorie française ») et fait Mai 68, en particulier Michel Foucault et Pierre Bourdieu, dont Canguilhem fut le directeur de thèse de doctorat.
Dans la réception récente de Canguilhem, il est classé dans le « sous-courant de la philosophie européenne », appelé « marxisme vitaliste ».
Son recueil de textes, « La connaissance de la vie », fait partie du programme de français-philosophie des classes préparatoires scientifiques pour la session 2025-2026.
Biographie Origines et scolarité (1904-1924) Georges Bernard Canguilhem est le fils d'un tailleur travaillant dans la campagne et sorti de sa condition paysanne par cet artisanatÉ. Roudinesco, Philosophes dans la tourmente, , Fayard, Paris, 2005 .. Il a dix ans quand son grand-père maternel meurt, laissant à sa fille une ferme située à Orgibet, dans le Couserans. C'est la guerre et ses pénuries. Il est mis à contribution pour faire les labours sur le terrain dont sa mère a hérité et apprendre auprès du métayerM. Trebitsch, « L’intellectuel dans l’action. Lettres de Georges Canguilhem à Jean-Richard Bloch (1927-1946). », in Vingtième Siècle, , , Sciences Po, 1996 . le métier de paysan. Il conservera toute sa vie l'accent rocailleux de son Languedoc natal.
Il accomplit au lycée de Castelnaudary une scolarité brillante et en , le baccalauréat passé avec un an d'avance, se voit proposer une bourse pour poursuivre en classe préparatoire à Montpellier, qu'il refuse. C'est pour présenter sa candidature au lycée Henri-IV, à Paris, et préparer le concours d'entrée à l'École normale supérieure (ENS). Il y est admis en hypokhâgne et reçoit en compensation une bourse d'honneur délivrée par le conseil de l'établissement, bientôt doublée de la même bourse nationale. En khâgne, il a pour professeur Alain. Celui ci, partisan mal compris de la dissuasion arméeAlain, « Mars ou la guerre jugée », in La Sage Coutume du duel, , NRF, Paris, 1921. qui préconisera en 1939 la riposte militaireÉ. Chartier, Idées. Introduction à la philosophie. Platon, Descartes, Hegel, Comte., , Paul Hartmann éd., Paris, 1939., conforte l'engagement initial de son jeune étudiant dans son antimilitarisme.
Normalien contestataire (1924-1929) vignette|upright|L'étudiant Canguilhem. En 1924, intègre la section Lettres de l'ENS dans la promotion de Daniel Lagache, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre et Paul Nizan. L'année suivante, pour compléter son indemnité de fonctionnaire stagiaire, il trouve, par l'entregent d'Alain, de Michel Alexandre, qui fut lui aussi son professeur de philosophie à Louis-le-Grand, et de Jeanne, femme de ce dernier et sœur de Maurice Halbwachs, à travailler comme répétiteur pour les filles de l'écrivain Jean-Richard BlochM. Trebitsch, « L’intellectuel dans l’action. Lettres de Georges Canguilhem à Jean-Richard Bloch (1927-1946). », in Vingtième Siècle, , , Sciences Po, 1996 ., Claude et France Bloch. Avec le père de celles-ci, éditorialiste de la revue Europe proche de Romain Rolland, il partage des interrogations sur le sens de l'engagement de l'intellectuel.
À l'ENS, Georges Canguilhem fréquente le Centre de documentation sociale, que dirige Célestin Bouglé, précurseur de la sociologie française. C'est un centre de documentation financé par Albert Kahn qui préfigure l'École des hautes études en sciences sociales et attire la jeune génération. S’intéresser aux réalités sociales, c'est, comme le fera plus violemment Paul NizanP. Nizan, Les Chiens de garde, Rieder, Paris, 1932., rompre avec l'intellectualisme des maîtres tels que Léon BrunschvicgB. Huisman, « Jean Cavaillès et la philosophie française de l'entre-deux guerres », in Jean Cavaillès, philosophe, résistant. Actes du Colloque d'Amiens, 1984., , CDRP, Amiens, 1985.. C'est à Célestin Bouglé que Georges Canguilhem demande de diriger, en Sorbonne, son diplôme d’études supérieures, étape requise pour qui veut passer l'agrégation. Il soutient son mémoireG. Canguilhem, La théorie de l'ordre et du progrès chez Auguste Comte, Sorbonne, Paris, 1926., sur le positivisme, en 1926.
En « Deuxième liste de signataires », in Europe, Paris, 15 mai 1927., à la suite des protestations publiques du pacifiste Michel AlexandreM. Alexandre, in L'Œuvre, Paris, 20 mars 1927., il joint son nomJ. F. Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au ., , Fayard, Paris, mars 1990 . à ceux des cinquante trois autres élèves de l'ENS signant la pétitionÉ. Chartier, in Europe, Paris, .É. Chartier, in Libres Propos, Paris, 20 avril 1927. rédigée par Alain contre l'article de la loi de réarmement« Organisation générale de la nation pour le temps de guerre. », in J. O., Paris, 7 mars 1927. préparée par le député SFIO Joseph Paul-Boncour qui prescrit le rétablissement de la censure en cas de mobilisation, in J. O., Paris, 7 mars 1927.. L'affaire intervient au moment où sont organisées d'importantes manifestations en faveur de Sacco et Vanzetti.
Quelques semaines plus tard, cette même année 1927, il est reçu à l'agrégation de philosophie, deuxième derrière Paul Vignaux, devant Jean Lacroix et Jean Cavaillès.. En , il commence, comme simple canonnier conducteur, son année de service militaire, qui est prolongée six mois, jusqu'en , pour raison disciplinaire, mais au grade, modeste, de brigadierM. Trebitsch, « L’intellectuel dans l’action. Lettres de Georges Canguilhem à Jean-Richard Bloch (1927-1946). », in Vingtième Siècle, , , Sciences Po, 1996 ..
Enseignant (1929-1940) Georges Canguilhem commence sa carrière d'enseignant à la rentrée 1929, à Charleville, et prend l'habitude de passer une partie des vacances d'été dans la maison de campagne de son ami Jean-Richard Bloch, La Mérigote. L'année suivante, l'expérience au lycée d'Albi se passe mal et il prend en 1931 une année sabbatique pour s'essayer au journalisme en remplaçant Bloch à la direction de la revue Europe. Il y défend des positions polémiques dénonçant la guerre et le militarisme comme étant l'essence de « La paix sans aucune réserve, thèse de Félicien Challaye, suivie d'une discussion entre Théodore Ruyssen, Félicien Challaye, Georges Canguilhem et Jean Le Mataf, et des textes de Bertrand Russell et d'Alain sur la vraie et la folle Résistance », in Documents de Libres Propos, , Paris, 1932. . C'est alors qu'il épouse une collègue, Simone Anthériou (1905-2001) avec qui il aura trois enfants.
Il réintègre l'Éducation nationale à la rentrée 1932, au lycée de Douai. Il a été nommé au lycée de Valenciennes, quand, à la suite de la fusillade du 6 février 1934, il adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistesM. Trebitsch, « L’intellectuel dans l’action. Lettres de Georges Canguilhem à Jean-Richard Bloch (1927-1946). », in Vingtième Siècle, , , Sciences Po, 1996 ., au pacifisme duquel il restera, contrairement à Paul Langevin et aux communistes, fidèle jusqu'au déclenchement de la guerre
Désormais père de famille titularisé au lycée Henri-IV de Béziers, il y enseigne de l'automne 1934 à l'été 1936 et retrouve son Midi rouge natal. Trop anarchiste et attaché au primat de l'individu sur le collectif pour adhérer à aucun parti politique, c'est en « compagnon de route » qu'il donne des cours au Collège du Travail de la CGT et qu'il anime le Cercle d’études sociales de la Fédération de l'Hérault du PCFIn dir. P. Balmigère, Le Travailleur du Languedoc : organe hebdomadaire des ouvriers et des paysans., Parti communiste français, Nîmes, 1936., importante section qui milite plus que d'autres pour le soutien à la République d'Espagne.
Pour la rentrée 1936, il obtient une khâgne au lycée Fermat de Toulouse. Il y est également professeur de philosophie pour les classes de terminale. Il refuse à ses classes, philosophies et lettres supérieures, l'utilisation de tout cahier, et propose des prises de notes et un classement des différents textes distribués ou dictés selon une organisation logique à choisir par chacun des élèvesJacques Piquemal, « G. Canguilhem, professeur de terminale (1937-1938) », in Revue de métaphysique et de morale, , , PUF, Paris, mars 1985. sur jstor.org.
Il envisage toutefois une reconversion professionnelle et, tout en enseignant au lycée Fermat, il entreprend des études de médecine à la Faculté de médecine de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand, lors de la seconde guerre mondiale.
Résistance (1940 - 1944) Refus de Vichy (septembre 1940 - juillet 1941) Fin , alors que s'instaure le régime de Vichy, Georges Canguilhem adresse sa démission au recteur de l'académie de Toulouse, Robert Deltheil, en prétextant officiellement une mais en expliquant qu'J. F. Sirinelli, Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l'entre-deux-guerres., , Fayard, Paris, 1988.
Quelques jours plus tard, en octobre, Ignace Meyerson, venant de l'École pratique des hautes études, prend son nouveau poste à la Faculté de Lettres de Toulouse. Son élève Jean-Pierre Vernant, terminant son service militaire, prend le poste laissé vacant par Canguilhem au lycée Fermat. Début décembre, Jean Cavaillès, de Clermont-Ferrand où il enseigne depuis que l'université de Strasbourg s'y est repliée, prend contact avec son collègue Ignace Meyerson. Celui-ci se trouve en butte avec une administration zélée qui, par antisémitisme, refuse de le rémunérer au prétexte d'un « statut des Juifs » qui n'a pourtant pas encore reçu de décret d'application. Jean Cavaillès recherche des volontaires pour diffuser des tracts qu'il rédige avec Emmanuel d'Astier de La Vigerie et Lucie SamuelL. Aubrac, « Jean Cavaillès : résistant. », in Jean Cavaillès, philosophe, résistant. Actes du Colloque d'Amiens, 1984., , CDRP, Amiens, 1985. dénonçant la trahison de Pétain et des soutiens de celui ci. Emmanuel d'Astier de la Vigerie a appelé cette opposition clandestine la Dernière Colonne.
Georges Canguilhem se retrouve dans la petite centaine de sympathisantsF. George, « Jean Cavaillès philosophe », in La Lettre de la Fondation de la Résistance, , , Fondation de la Résistance, Paris, septembre 2003. de la Dernière Colonne qui, à travers la zone sud, forment alors le noyau du futur mouvement de résistance Libération, du nom choisi par Jean CavaillèsL. Aubrac, « Jean Cavaillès : résistant. », in Jean Cavaillès, philosophe, résistant. Actes du Colloque d'Amiens, 1984., , CDRP, Amiens, 1985. pour leur bulletin de liaison diffusé à partir de à cent mille exemplaires, Libération.
Universitaire résistant (août 1941 - novembre 1943)