L'Oreille cassée est le sixième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire est d'abord pré-publiée en noir et blanc du au dans les pages du Petit Vingtième, le supplément pour la jeunesse du journal Le Vingtième Siècle, avant d'être éditée en album de aux éditions Casterman. La version en couleur, ramenée à soixante-deux planches, paraît chez le même éditeur en .

Dans cette aventure, Tintin enquête sur le vol d'un fétiche arumbaya au musée ethnographique de Bruxelles, ce qui le conduit au San Theodoros puis au Nuevo Rico, deux États imaginaires d'Amérique du Sud créés par le dessinateur pour les besoins du récit. Le héros y rencontre notamment le général Alcazar, un dictateur guidé par son ambition personnelle et manipulé par les marchands d'armes ou les compagnies pétrolières occidentales, qui devient l'un des personnages récurrents de la série.

Comme à son habitude, le dessinateur transpose l'actualité de son époque pour construire des éléments du récit. Il adapte par exemple la guerre du Chaco, un conflit extrêmement meurtrier qui oppose la Bolivie et le Paraguay de 1932 à 1935 et dont il suit le déroulement dans le périodique satirique français Le Crapouillot, mais s'inspire également de personnages réels comme le marchand d'armes Basil Zaharoff ou l'explorateur Percy Fawcett. Cette aventure est aussi un exemple de dans la mesure où Hergé crée chaque décor en s'inspirant de différents paysages d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale.

L'Oreille cassée marque une évolution importante dans la série dans la mesure où c'est la première histoire qui repose sur une véritable idée de scénario. Malgré son apparence feuilletonesque, l'aventure est plus construite que les précédentes et son unité tient dans la présence du fétiche arumbaya qui agit comme un fil conducteur tout au long du récit. Hergé met en place de nouvelles structures narratives qui se retrouveront dans les albums suivants, en particulier la création de deux États imaginaires qui lui permettent de conserver une liberté totale sur les plans géographique, historique et géopolitique, mais aussi l'inscription du héros dans une certaine forme de quotidienneté en le montrant dans son appartement et en faisant s'attarder l'intrigue dans sa ville d'origine.

Dans son œuvre, le dessinateur joue sur l'image d'une Amérique latine secouée par les révolutions et porte un regard critique sur ses dirigeants qu'il présente comme des . L'Oreille cassée véhicule un certain nombre de stéréotypes méprisants qui prédominent alors en Europe à l'égard de l'Amérique du Sud, mais dépeint au contraire les tribus amazoniennes, à l'image des Arumbayas, comme de , au point que certains critiques, comme l'essayiste Jean-Marie Apostolidès, y voient les . Par ailleurs, l'album intéresse plusieurs philosophes, notamment Clément Rosset qui s'appuie sur une lecture de l'album pour développer la question du réel et son double, ou Michel Serres, qui en fait un véritable traité sur le fétichisme. Le récit d'Hergé fait aussi écho à un essai du philosophe allemand Walter Benjamin, paru la même année, qui évoque la mutation radicale du statut de l'œuvre d'art engendrée par la reproduction mécanique.

L'Oreille cassée a également nourri l'imaginaire des lecteurs. Le réalisateur Philippe de Broca s'en inspire pour son film L'Homme de Rio, sorti en 1964.

L'histoire Résumé vignette|gauche|upright=0.6|alt=Statue en bois.|Statue chimú très semblable à celle apparaissant dans l'album, au musée Art et Histoire de Bruxelles. Un fétiche arumbaya est volé au musée d'ethnographie de Bruxelles, puis restitué le lendemain. En parallèle, un dénommé Balthazar, sculpteur, est retrouvé mort dans son appartement. Ayant deviné que le fétiche restitué n'était qu'une copie, Tintin décide de mener sa propre enquête sur ces deux affaires qui semblent liées. En suivant ces deux pistes, il découvre que deux bandits, Alonzo Pérez et Ramón Bada, s'intéressent aussi au fétiche. Le reporter apprend que les deux hommes partent pour le San Theodoros (une république fictive d'Amérique du Sud) à bord du paquebot Ville-de-Lyon, sur lequel s'est embarqué le voleur du fétiche et assassin de Balthazar, Rodrígo Tortilla. Tintin les poursuit, mais ne peut les empêcher de tuer Tortilla : il les fait arrêter à l'arrivée du navire à Las Dopicos, capitale santheodorienne. Cependant les deux hommes sont rapidement libérés par des complices. Quant au fétiche qu'ils ont repris au voleur, il s'agit lui aussi d'un faux.

Entre-temps, les complices de Perez et Bada tendent un piège à Tintin pour se débarrasser de lui. Tout d'abord, ils invitent celui-ci à se rendre à terre pour assister à un soi-disant interrogatoire des malfaiteurs. Ensuite, en usant de dénonciation et en organisant une sombre machinationSubstitution de sa valise, contenant le — faux — fétiche de Tortilla, par une autre contenant des bombes., ils finissent par convaincre les autorités locales de la culpabilité du reporter. Celles-ci arrêtent aussitôt Tintin, l'accusent de terrorisme et le condamnent à être fusillé.

vignette|alt=Drapeau constitué de deux bandes horizontales, l'une verte (en haut), l'autre noire. Au centre, un cercle rouge entoure un disque noir.|Drapeau du San Theodoros. Mais, dans sa prison, le héros se retrouve au cœur d'une révolution au cours de laquelle la victoire change alternativement de camp. Tintin est finalement sauvé par l'accession au pouvoir du général Alcazar, qui fait de lui son nouvel aide de camp. Le jeune reporter est rapidement confronté à Alonzo Pérez et Ramón Bada, lesquels, croyant qu'il possède toujours le fétiche volé par Tortilla… et qu'ils croient être véritable, n'ayant pas vu son oreille droite intacte, le font enlever pour l'obliger à le leur rendre. Tintin leur échappe et les capture de nouveau.

De retour à Las Dopicos, après avoir échappé à un attentat visant Alcazar, Tintin doit gérer les affaires du pays pendant la convalescence du général. À cette occasion, il reçoit la visite de monsieur Chicklet, le représentant d'une importante compagnie pétrolière qui lui demande de convaincre Alcazar de déclarer la guerre au Nuevo Rico afin que sa compagnie puisse exploiter les ressources du Gran Chapo, un désert frontalier des deux États. Devant le refus du reporter, Chicklet promet de se venger de lui et de le faire disparaître. À son retour, le général Alcazar reçoit Chicklet puis Basil Bazaroff, un marchand d'armes, qui le convainquent de déclarer la guerre à son voisin et le persuadent que Tintin est un espion travaillant pour ce pays. Alcazar fait aussitôt arrêter son aide de camp et le condamne à mort.

Tintin parvient à s'évader, mais il est poursuivi par l'armée du San Theodoros, puis par celle du Nuevo Rico. Il se réfugie alors chez les Arumbayas où il rencontre Ridgewell, un explorateur anglais que tout le monde croit mort. Grâce à lui, il découvre le secret du fétiche : celui-ci renferme un précieux diamant dérobé aux Arumbayas.

Tintin retourne en Europe et découvre que le frère de Balthazar, sculpteur lui aussi, réalise des copies parfaites du fétiche. Ce dernier lui révèle qu'il vient de vendre l'original à un riche collectionneur américain, Samuel Goldwood, reparti dans son pays à bord du S.S. Washington. Le reporter se hâte pour rejoindre le navire, mais, arrivé à bord, il tombe sur Alonzo Pérez et Ramón Bada qui l'ont devancé et viennent de voler le fétiche dans la cabine de Goldwood. Surpris, les deux bandits lâchent le fétiche qui se brise en tombant, libérant le diamant qui disparaît en mer. Furieux, les deux hommes se jettent sur Tintin et, dans la bagarre, tous trois tombent à la mer. Le jeune reporter est repêché par l'équipage du navire, tandis que les deux malfrats meurent noyés. Tintin raconte alors toute la vérité à propos du fétiche à monsieur Goldwood, qui décide de le restituer aussitôt au musée.

Personnages vignette|gauche|alt=Photographie d'un chien blanc.|Milou, le fidèle compagnon de Tintin, est un fox-terrier à poil dur. Dans cette aventure, le lecteur découvre la vie quotidienne de Tintin : le héros apparaît dans son bain, faisant sa gymnastique ou consultant une encyclopédie dans sa bibliothèque. Alerté du vol du fétiche par les nouvelles radiophoniques, le jeune reporter se précipite au musée ethnographique et consigne quelques notes sur l'affaire dans un calepin — ce qui constitue la dernière manifestation de son activité journalistique dans la série. Tout autant que les images le montrant dans son appartement, la séquence de son exécution retardée, puis, de sa libération, dans laquelle il apparaît complètement saoul, contribue à faire de Tintin un héros plus humain et moins parfait que dans ses premières aventures.

Le jeune reporter est toujours accompagné de son fidèle Milou, un fox-terrier à poil dur doué de la parole, même si son maître est le seul à pouvoir le comprendre. Milou se permet d'ailleurs des commentaires parfois moqueurs, comme pour mettre en perspective les exploits répétés de Tintin : . À l'inverse, les Dupondt ne suivent pas Tintin dans son voyage. Contrairement aux deux aventures précédentes, les deux policiers sont en retrait.. De fait, leur intervention se limite à l'enquête sur le vol du fétiche au début de l'aventure, une affaire qu'ils considèrent comme classée après le retour de l'objet sur son socle, quand Tintin est le seul à s'apercevoir qu'il s'agit d'un faux.

Mais avant tout, L'Oreille cassée marque l'entrée dans la série du général AlcazarLe général Alcazar fait son retour dans Les Sept Boules de cristal, puis Coke en stock et enfin Tintin et les Picaros.. Ce révolutionnaire incarne l'archétype du dictateur à l'ego surdimensionné, guidé avant tout par son ambition personnelle, et manipulé par les marchands d'armes ou les compagnies pétrolières occidentales. Ce personnage est indissociable de son rival le général Tapioca, seulement mentionné dans cette aventure, et qui n'apparaîtra physiquement que dans le dernier album achevé de la série, Tintin et les Picaros. D'autres personnages font leur entrée dans L'Oreille cassée et reviennent dans une autre aventure. C'est le cas du marchand d'armes Chicklet. (un qui convainc le général de déclarer la guerre au Nuevo Rico en échange d'un intéressement personnel), de son homme de main Pablo (qui finit par se rallier à Tintin.), de l'explorateur Ridgewell et de la tribu des Arumbayas..

De nombreux personnages effectuent ici leur unique apparition. C'est le cas des bandits Ramón Bada et Alonzo Perez, qui meurent et vont littéralement en enfer à la fin de l'album. On peut également citer le marin Le Goffic, commandant du paquebot Ville-de-Lyon, qui s'appelait Dupont dans la version originale en noir et blanc, ou encore, son steward trop bavard qui révèle aux bandits la présence de Rodrigo Tortilla sur le navire., ainsi que Don José Trujillo., le riche propriétaire d'une hacienda qui présente le guide Caraco. à Tintin, le marchand d'armes Basil Bazaroff., le colonel Ronchont, locataire de l'immeuble du sculpteur Balthazar., ou encore le général Mogador, dictateur du Nuevo Rico..

Lieux visités Le récit s'attarde dans la ville d'origine de Tintin, Bruxelles (même si celle-ci n'est pas expressément nommée.), ce qui est une première dans la série. Le lecteur découvre l'appartement du jeune héros, au 26, rue du Labrador, une rue fictive qui évoque celle de la rue Terre-Neuve, proche de la place du Jeu de Balle dans le quartier des MarollesFrédéric Soumois, De Bruxelles à Los Dopicos, in ..