L'Île Noire est le septième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé.

L'Île Noire est la seule aventure à bénéficier de trois versions différentes. Elle est initialement publiée en noir et blanc sous le titre Les Nouvelles Aventures de Tintin et Milou dans Le Petit Vingtième du au , avant d'être éditée en album chez Casterman la même année. Elle fait ensuite l'objet d'une publication colorisée en 1943. Finalement, elle est entièrement redessinée au milieu des . Cette refonte donne lieu à une nouvelle publication en feuilleton dans le journal Tintin du au , avant une édition en album en 1966. Dès lors, cette dernière version remplace les précédentes dans le catalogue de l'éditeur.

Dans cet album, Tintin suit la trace d'une bande de faux-monnayeurs qui le conduit au Royaume-Uni et jusqu'en Écosse, dans le château de Ben More, où les bandits, rassemblés autour du et de Wronzoff, ont installé leur repaire. Déjouant leurs plans, Tintin les fait arrêter après une confrontation avec le gorille Ranko, utilisé par les trafiquants pour terroriser la population et la tenir à l'écart de leurs agissements.

Dans l'édition de 1966, Hergé redessine entièrement l'album et répond ainsi à la demande des éditeurs anglais qui jugeaient la représentation de la Grande-Bretagne non conforme à la réalité. Bien que les scènes et la plupart des dialogues restent identiques, les décors et les accessoires sont entièrement repris et modernisés, en partie grâce aux repérages effectués sur place par Bob de Moor, collaborateur des Studios Hergé. Considérablement enrichie, cette version est pourtant jugée négativement par plusieurs spécialistes de l'œuvre d'Hergé comme Benoît Peeters, Ludwig Schuurman ou Pierre Sterckx, qui déplorent une dédramatisation du récit, ainsi qu'une évolution chromatique et graphique qui complexifie l'image et tend à faire disparaître le trait voluptueux de la version initiale, rendant l'aventure moins poétique, tout en entraînant par ailleurs quelques anachronismes.

L'Île Noire témoigne cependant de la maîtrise graphique et narrative d'Hergé qui présente à ses lecteurs une enquête policière dont la tension est renforcée par un cadre fantastique, étrange et mystérieux, à savoir l'Écosse et ses légendes. L'auteur convoque un grand nombre de références littéraires ou cinématographiques et emprunte des ingrédients narratifs au grand mythe de l'île, largement répandu dans la tradition littéraire, tout comme au roman gothique anglais, voire aux contes traditionnels. Livrant une description réaliste et archétypale de la Grande-Bretagne, Hergé met en scène plusieurs thèmes qui lui sont chers, comme la thématique du faux, à travers les agissements des faux-monnayeurs et les superstitions qui entourent le château de , ou encore, la rédemption, à travers la figure de Ranko, la bête terrifiante qui finalement, devient l'amie de Tintin.

L'histoire Résumé Pendant sa promenade dans la campagne avec Milou, Tintin aperçoit un petit avion en panne. Il propose son aide aux deux aviateurs qui l'abattent sans sommation. Venus lui rendre visite à la clinique dans laquelle il est soigné, les Dupondt lui apprennent qu'un avion non immatriculé s'est écrasé à Eastdown, dans le Sussex. Intrigué, Tintin décide d'enquêter lui-même et s'enfuit de la clinique pour se rendre en Angleterre.

vignette|gauche|alt=Vue d'ensemble de falaises calcaires de couleur blanche, bordant la mer.|Les falaises de Douvres, semblables à celles d'où Tintin manque d'être précipité. Cependant, dans le train qui le conduit vers la côte, le héros est victime d'une machination : deux complices des mystérieux aviateurs — dont un dénommé Wronzoff — le font arrêter en l'accusant de vol. Trompant la vigilance des Dupondt qui l'ont menotté, Tintin s'échappe du train, puis engage une course-poursuite avec les deux policiers. Il parvient de justesse à prendre le bateau pour l'Angleterre, où les deux malfaiteurs ont embarqué quelques minutes plus tôt. Arrivés au port, ces derniers filent Tintin, l'enlèvent et le conduisent au bord d'une falaise surplombant la mer pour l'obliger à sauter, et faire croire à une disparition accidentelle. Heureusement, l'ingénieux Milou sauve son maître en attirant une chèvre sur les bandits, au moment où ces derniers s'apprêtaient à tirer sur Tintin. Mais les deux malfrats s'échappent.

Le héros rejoint Eastdown à pied et, peu avant l'entrée du village, découvre l'épave de l'avion gardée par un policier. Milou parvient à flairer la piste des aviateurs, permettant ainsi à Tintin de retrouver leurs blousons dans un bois. Dans l'une des poches, un papier déchiré en seize morceaux lui livre un message codé, dont il ne comprend pas immédiatement le sens. Intrigué, le reporter continue son chemin qui le mène devant la propriété d'un certain docteur J. W. Müller, dont le nom est précisément mentionné dans le message. Il y pénètre par effraction, mais, pris dans un piège à loup, il est capturé par le docteur et son chauffeur, Ivan. Le héros défait ses liens et affronte Müller qui met accidentellement le feu à la villa en lançant un tison brûlant sur Tintin. Une nouvelle fois, les bandits prennent la fuite, tandis que Tintin, inanimé, est miraculeusement sauvé par les pompiers. De retour sur les lieux la nuit suivante, Tintin surprend Müller et Ivan, alors qu'un avion livre des sacs de faux billets. Cependant, les bandits parviennent encore à s'échapper, d'abord en voiture, puis en train et en avion, en direction de l'Écosse. Tintin est à leurs trousses, lui-même suivi de près par les Dupondt.

vignette|alt=Fresque murale montrant trois personnages de bande dessinée : un chien, un gorille et un photographe.|Milou, Ranko et l'île Noire, dans la fresque consacrée aux Aventures de Tintin de la station Stockel du métro de Bruxelles, conçue par Hergé et réalisée par les Studios Hergé. Le brouillard oblige l'avion de Tintin à atterrir dans la campagne, où un vieil homme recueille le héros et son pilote. Là, le reporter apprend par la radio que l'avion des bandits s'est écrasé au large de Kiltoch, un village de la côte où il se rend dès le lendemain. Faisant fi des avertissements des habitants, Tintin achète un petit bateau motorisé et gagne l'île Noire voisine, réputée être le repaire d'une bête monstrueuse. Dans les ruines du château de , il tombe nez-à-nez sur Ranko, un gorille effrayant que Milou met cependant en fuite par ses aboiements. Tintin découvre que ce château est en fait le quartier général d'une organisation de faux-monnayeurs. À mains nues, il tient tête au docteur Müller et à ses hommes armés, avant que la police écossaise n'arrive et n'arrête les malfaiteurs.

Tintin est alors accueilli en héros à Kiltoch par une foule de journalistes, qui prennent pourtant la fuite dès que le gorille, à la suite du reporter, fait son apparition sur le quai.

Personnages et lieux visités vignette|gauche|alt=Plaque de rue avec une écriture bleue sur fond blanc.|Plaque de rue au nom des Dupondt à Bruxelles (rue du Marché au Charbon). Le reporter Tintin et son chien Milou sont les héros de l'aventure. Comme dans les albums précédents, les policiers Dupond et Dupont — de la Sûreté de l'État —, victimes des apparences, n'ont de cesse de poursuivre Tintin qu'ils croient, à tort, coupable de vol.. Au cours de l'aventure, ils comprennent leur erreur et collaborent finalement à l'arrestation des faux-monnayeurs.

vignette|alt=Fresque murale montrant Tintin vêtu d'une casquette courant à côté de Milou|Tintin et Milou sur une fresque à Sabadell. Cette bande internationale s'organise autour de son chef, Wronzoff, personnage à la barbe abondante qui entraîne le gorille Ranko à terroriser la population et éliminer ceux qui osent s'aventurer dans le repaire des malfrats. Mais le Docteur J. W. Müller. et son chauffeur Ivan sont les opposants de Tintin les plus actifs.

L'histoire commence en Belgique, dans la campagne du Brabant wallon. Le héros se dirige ensuite vers la côte de la mer du Nord pour rejoindre l'Angleterre. Dans la première version de l'aventure, parue en 1938, il embarque dans la malle Ostende-Douvres, tandis que dans la dernière version, publiée en 1966, il voyage à bord du train Cologne-Bruxelles-Londres. Le héros traverse alors plusieurs lieux imaginaires, tous situés dans le Sussex : la gare de , la ville d', près de laquelle se trouve la villa du , et l'aérodrome de , d'où s'envole Tintin pour l'Écosse, dernière étape de l'aventure. Après avoir atterri en urgence dans les Highlands, le héros rejoint le village côtier de Kiltoch, lui aussi imaginaire, puis se rend sur l'île Noire qui abrite le château de Ben More.

Création de l'œuvre Première version de L'Île Noire (1936-1938) Tintin et Hergé dans les années 1930 vignette|redresse|gauche|alt=Photographie en une de journal montrant un jeune garçon saluant un homme au milieu de la foule.|Une du Petit Vingtième du . Les Aventures de Tintin paraissent depuis 1929 dans Le Petit Vingtième, le supplément pour la jeunesse du quotidien belge, catholique et conservateur Le Vingtième Siècle. Elles rencontrent aussitôt un grand succès. La publication de L'Oreille cassée, sixième épisode de la série, s'achève le .

Auparavant, le , Hergé et Germaine Remi, son épouse depuis deux ans, emménagent au place de Mai à Woluwe-Saint-Lambert, dans la banlieue bruxelloise. À cette époque, touché par le succès commercial de son œuvre, l'auteur prend conscience de ses droits et s'adjoint les services d'un avocat, maître Dujardin : les bénéfices des tirés du Lotus bleu, paru fin 1936, lui reviennent seul et non plus à l'abbé Norbert Wallez, son directeur. Par ailleurs, l'artiste commence à rêver d'une boutique à Bruxelles où l'on vendrait des produits dérivés à l'effigie de son héros.

vignette|alt=Photographie d'une fresque peinte sur le mur d'un bâtiment montrant trois personnages de cette série.|Quick, Flupke et l'Agent 15 sur un mur à Bruxelles. Dans une lettre adressée le à son ami Charles Lesne, son correspondant aux éditions Casterman, Hergé avoue être débordé. Outre le développement des Aventures de Tintin, il continue de réaliser des gags de Quick et Flupke qui paraissent chaque semaine dans Le Petit Vingtième et accepte de concevoir une nouvelle série pour l'hebdomadaire français catholique Cœurs vaillants, qui diffuse ses œuvres depuis 1930, Les Aventures de Jo, Zette et Jocko. C'est alors trois séries que l'auteur développe en parallèle.

Pour le nouvel épisode de Tintin, Hergé abandonne l'exotisme caractéristique des contrées lointaines où il avait envoyé précédemment son héros et choisit de placer le cadre de sa prochaine aventure en Europe. Selon Frédéric Soumois, cette destination répond à une entreprise méthodique d'exploration du monde par le jeune reporter : après avoir arpenté l'Afrique dans Tintin au Congo, l'Orient et l'Extrême-Orient dans Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu et le continent américain dans Tintin en Amérique puis L'Oreille cassée, Tintin visite ainsi la Grande-Bretagne, en laquelle Soumois voit le . Pour Michael Farr, cette épopée est une manifestation de l'anglophilie de l'auteur, laquelle prend selon lui racine dans les relations privilégiées qui unissent la Belgique et le Royaume-Uni. Farr rappelle à cet effet que le royaume belge fut établi sous la pression exercée par les Britanniques sur les autres États européens au début du ; en outre, le Royaume-Uni en fut un allié fidèle lors de la Première Guerre mondiale.

Hergé en Angleterre vignette|alt=Photographie du visage d'un homme portant un costume et une cravate.|gauche|redresse|Hergé dans les .